X. — UN PEU DE JOIE
Un remue-ménage extraordinaire se faisait dans la pension Leblond. 11 fallait remonter à des temps immémoriaux pour \ se souvenir d’un équipage semblable, arrêté à la porte de l’établissement.
i II y avait sur le siège de devant, auprès du cocher poudré, -un laquais de toute beauté; il y avait, sur le siège de der- ’rière, un chasseur vert qui ressemblait à un prince.
El des chevaux superbes! et l’écusson de Bryant d’azur semé d’étoiles d'argent, au soleil rayonnant d’or, brochant sur le tout, avec ce calembour héraldique pour devise : Qui plus est briiktnt ?
Et les deux chers petits anges qui jouaient sur les coussins
de soie!
C’était là surtout ce qui intéressait les demoiselles Leblond. Avec deux élèves comme cela, seulement, on pourrait nouer
les deux bouts, faire des réparations notables et mettre l’établissement sur un très-bon pied.
Ah ! certes, si mademoiselle Pauli procurait cette aubaine à la maison, il était juste de lui faire un joli cadeau et de renouveler, par exemple, sa robe d’indienne noire, qui s'en allait à force d’usage.
Il faudrait, en outre, changer un peu de manières à son égard. Par le fait, c’était une bonne jeune fille, et on avait été parfois bien sévère pour elle.
Les demoiselles Leblond se promettaient, dans ce premier moment de joie, de lui faire oublier toutes ses peines.
Alizia ne se doutait point du bonheur, que lui préparaient les vieilles filles.
Elle regardait Clotilde; -elle l’admirait. Elle avait peur de rêver encore et de voir fuir toute celte allégresse au réveil.
Clotilde lui disait :
— Ma pauvre Alizia, comme te voilà changée! — Et
toi... répondait mademoiselle Pauli, comme tu es toujours belle et jeune!... Le bonheur est une parure... Tu es bien heureuse, nlest-ce pas?
Elle souriait à travers ses larmes, et sa beauté voilée semblait renaître.
— Et toi?... reprenait Clotilde. J'ai peur de t'interroger!... Toi, si résignée et si forte!... Pour fatiguer ainsi tes yeux et pour donner celte pâleur à tes joues , il a fallu bien, des larmes!
Les paupières d’ Alizia se baissèrent.
— Oh! s’écria Clotilde en la serrant contre son cœur, je ne veux pas savoir ce que tu as souffert I.... moi qui t’aime tant, cela me ferait trop de mal!... Tu ne souffriras plus... Tu viendras avec moi... Nous serons ensemble comme autrefois, toujours ensemble! — Mais... dit Alizia, ton mari?.. . — 11 m’aime !... s'écria la jeune femme : il t'aimerai...
Elles étaient assises l'une contre l’autre sur la pauvre couchette. Leurs fronts se touchaient ; leurs mains étaient enlacées Et c’était un contraste bizarre entre la riche élégance de la jeune femme et les habits indigents de la sous-raaitresse.
Mais Alizia se parait de sa joie; elle renaissait à la jeunesse, à l’espoir, à la beauté.
— C’est Dieu qui m’a conduite ici!... dit Clotilde; si tu savais comme je t’ai cherchée longtemps!... Oh! ne va pas
croire que je t’aie jamais oubliée! Tu étais mon amie...
ma sœur!... — Ta sœur!... répéta mademoiselle Pauli en baissant les yeux et d’une voix changée. — Oh! oui... s’écria Clotilde; ma sœur!... je n’ai jamais aimé personne comme je t’aime... N’est-ce pas grâce à toi que je suis heureuse?...
Sa main lustrait en se jouant les beaux cheveux noirs d’Alizia.
— Nous parlions bien souvent de toi, reprit-elle ; et je disais à mon mari : « Si je pouvais retrouver ma chère Alizia, mes filles auraient deux mères. »
Elle se leva et courut vers la croisée tout en poursuivant :
— Berthe et Marie le connaissent déjà!... elles t’aiment... Viens voir comme elles sont jolies!
Elles se penchèrent toutes deux à la fenêtre, et les petites filles leur envoyèrent de gracieux baisers.
— Tu veux bien venir avec nous, n’est-ce pas? reprit Clotilde, je ne sais pas élever les enfants, moi... Tu te rappelles comme j’étais à la pension... Eh bien! je suis resjée folle en vieillissant.
La coquette secouait les blonds anneaux de ses cheveux et souriait orgueilleusement en parlant de vieillesse.
— Toi, tu étais sage, continua-t-elle, tu les feras sages comme toi, douces comme toi... Dieu veuille qu’elles te ressemblent !
Les yeux d'Alizia étaient baissés, elle ne répondait point.
— Mon Dieu! dit Clotilde qui semblait en effet aussi légère qu’autrefois et dont la pensée tournait au premier vent du caprice, je pensais à toi ce matin ; ne vient-on pas de nommer M. Martial Aubert juge au tribunal d’Avranches?... à deux pas de notre château de Villcrs!... — Martial!... balbutia la sous-maîtresse en pâlissant. — L’amour ne résiste guère à sept années d’absence, dit Clotilde gaiement; mais peut-être l’as-tu revu?... — Jamais! — Eh bien ! je puis t’apprendre qu’il est toujours garçon.
Alizia étouffa un soupir.
— Ma pauvre enfant, reprit Clotilde qui la regardait en dessous, tu n’es pas faite comme les autres; je crois que tu n’aimeras qu’une fois en ta vie !
Sa voix avait pris une nuance de mélancolie qu’elle perdit aussitôt.
— Qui sait s’il ne t’a pas cherchée comme moi!... s’écria-
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SI
t-eile ; car j’ai fait tout Paris pour te trouver. Jé ne plaisante pas, au moins 1 Je suis retournée plus de vingt fois chez madame Duplessis... pas de nouvelles! J’ai envoyé mon mari à la maison de campagne de ta mère... On ne savait pas ce qu’elle était devenue. — Ma mère est morte, dit Alizia.
Clotilde devint triste.
— La mienne aussi, murmura-t-elle; aimons-nous, aimonsnous, ma pauvre Alizia t
Son regard fit, pour la première fois, le tour de la chambre. Elle eut un frisson à voir la nudité froide des murailles.
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, c'est ici que tu vivais. Tu étais donc bien pauvre? — Nous étions riches, répondit Alizia dont le regard se détourna involontairement de son amie; mais mon père m’a déshéritée, et ma mère avait perdu toute sa fortune avant de mourir.
Clotilde avait retrouvé son sourire.
— Que je suis heureuse d’être riche ! dit-elle ; Alizia, ma petite sœur, il ne faut pas rester un instant de plus ici. Viens,!
Elle voulut entraîner mademoiselle Pauli, qui résista doucement.
— Viens donc, reprit Clotilde ; écoute, j’ai depuis bien longtemps mon projet... c’est sérieusement que je te proposais tout à l’heure d’être la mère de mes filles... Leur mère, entends-tu bien, et non pas leur institutrice. Fi donc! tu seras maîtresse comme moi dans notre maison. Nous dirons au monde que nous sommes sœurs, et le monde nous cro ; ra. Toi, si belle et si noble ! tu es faite pour briller, pour être admirée, pour être aimée.
Alizia hésitait encore ; l’image de sa mère mourante venait de passer devant ses yeux.
Y avait-il un mystérieux rapport entre les dernières paroles de sa mère et ce que disait madame la comtesse Clotilde de Bryant ?
Celle-ci redoublait de caressantes tendresses.
— Viens donc, poursuivait-elle; afmes-tu mieux souffrir Ici que d’être heureuse auprès de moi?
Et comme Alizia résistait toujours, elle se pencha vers elle et prononça dans un baiser le nom de Martial.
Alizia rougit, mais elle eut un sourire.
Quand le magnifique équipage repartit, au grand trot de ses chevaux, il emmena quatre personnes au lieu de trois.
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Et les deux blondes enfants, Berthe et Marie, donnaient déjà sans crainte leurs jolis fronts aux baisers d’ Alizia Pauli.
Hélas! la pauvre maison des vieilles filles n’eut point de réparations. Ce somptueux équipage qui leur avait donné tant d’espoir leur enlevait, le traître, la perle des sous-maîtresses.
Une sous-maîtresse qui ne sortait point, qui ne se plaignait jamais, qui mangeait extrêmement peu, et qui n'avait d’autre tort que de joui r trop souvent certaine valse de Weber sur le piano enrhumé du parloir
Il n'y avait pas tout à fait un an que celte scène avait eu lieu, quand nous avons retrouvé mademoiselle Alizia Pauli au château de ViHers-Bryant.
Les choses, paraitrait-il, avaient eu néanmoins le temps de changer.
Dans ce château où elle devait être si heureuse, Alizia semblait souffrir presque autant qu’à la pauvre pension de la rue de Babylone
Le château était silencieux, bien qu’il ne fût guère que neuf heures du soir.
On avait veillé les nuits précédentes; maîtres et serviteurs prenaient leur revanche.
Tout dormait.
Alizia resta longtemps à genoux sur le tapis de sa chambre. L’espèce de transport fiévreux qui l’avait saisie dans sa soli* tude la laissait faible et prostrée.
Ses yeux restaient fixes; il y avait encore de la sueur fluide à son front.
Au bout d'un quart d’heure elle se souleva sur le coude et releva ses longs cheveux dénoués.
— Je suis folle! murmura-t-elle; je sens bien que ma tète se perdra... Souffrir 1... toujours souffrir!...
Son front s'inclina découragé.
— Pas une âme à qui me confier, reprit-elle; pas un être au monde à qui demander un secours... J’ai beau; me cacher et me tenir à, l’écart de tous ces gens heureux, ils me détestent, ils me raillent, et quelque chese me dit qu’ils me calomnient... Qu’ai- je donc fait?
Ses yeux humides étaient au ciel et ses mains se joignaient.
— Qu'ai-je donc fait, mon Dieu? répéta-t-elle; les autres sont aimées... moi, je ne sais inspirer que la haine!... il me faut baisser les yeux devant tous les regards... les valels.font
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comme les maîtres; on dirait que j’ai commis un crime! Ce pauvre enfant lui-même, que je me sens aimer parce qu’il souffre; ce malheureux qui sert de hochet à leurs moqueries impitoyables, je n'ai pu l'avoir pour ami... il me liait; son regard me suit partout avec colère..» Je ne lui ai fait que du bien, pourtant
Sa taille s’affaisa de nouveau, comme si un fardeau trop lourd l’eût accablée.
— Oh I murmura-t-elle, je n’ai pas peur de la misère!... Je m’en irais loin, bien loin, sans mes deux petits anges, Berthe et Marie, dont le doux amour me console!... Elles m’aiment : Dieu ne m’a point maudite 1 Quand je vois leur sourire, mon cœur se repose... Hélas! ajouta-t-elle avec amertume, Clotilde voudrait m’ôter jusqu’à cette joie... Elle est jalouse... et je n’ose oas baiser Berthe et Marie devant elle!
Un éclair de fierté brilla dans ses yeux.
— Madame, dit-elle d’une voir tout à coup changée : c’est moi qui aurais le droit de vous haïr !
11 y eut un silence. Au bout de quelques minutes, Alizia croisa ses bras sur sa poitrine; son visage reprenait peu à peu son caractère de résignation froide.
Elle se leva et gagna son secrétaire à 1 pas lents.
C’était un petit meuble en bois de rose incrusté dont les panneaux s’ornaient de délicates miniatures sous émail.
Un vrai bijou que Clotilde avait mis là au temps où elle aimait Alizia comme une sœur.
Alizia l’ouvrit. Au fond du principal tiroir, qui occupait toute la largeur du meuble, elle prit un petit registre relié en maroquin, qui était caché sous un monceau de lettres et de papiers.
C’était encore un cadeau de Clotilde. Alizia le regardk ur instant avant de l’ouvrir, puis elle se prit à le feuilleter avec lenteur.
— Mon pauvre confident!... murmura-t-elle, tandis qu'ue sourire triste errait autour de sa lèvre, je n’ai que toi pouf» épancher mon cœur !... Et les secrets que je te dis, tu ne les trahis pas!
La moitié des pages du petit registre, à peu près, étaient couvertes d’une écriture fine et mignonne.
Les prisonniers, les naufragés perdus dans une île déserte.
les femmes abandonnées, tous ceux enfin dont l’isolement est la principale souffrance, ont la passion d'écrire.
Il faut bien dire sa peine, ne fût-ce qu’à un papier inerte; et puis, on peut croire qu’il y a le vague espoir d’être lu...
Certes, la douleur qui s’épanche écrit d’abord pour ellemême ; c’est un cri arraché, une plainte involontaire. Mais, si l’espoir dont nous parlons n’existait pas, ce long monologue aurait une fin.
Si entièrement délaissé que l'on soit sur la terre, on a été aimé, ne fût-ce qu’un jour, on a de^ souvenirs et de ces vagues aspirations qui percent au sein même d(U désespoir, il est un êlre au monde, au moins un, à qui l'on voudrait montrer le fond de son âme.
On se dit : Jamais il ne lira ces lignes ; mais on écrit pour lui toujours.
Depuis son arrivée au château de Yillers-Bryant, Alizia tenait un journal de ses actions et de ses pensées. Que de joies aux premières pages! que de larmes aux dernières!
B n’v avait pas encore un an qu’Alizia était institutrice, et déjà elle avait souffert plus cruellement qu'en ces jours de deuil morne où la tyrannie des demoiselles Leblond pesait sur elle.
Et la torture était d’autant plus rude qu’un instant de bonheur sans mélange l’avait précédée.
Alizia était arrivée au château comme en triomphe. Tout souriait autour d’elle; les deux enfants l’aimaient presque autant que leur mère: le comte Hector lui faisait mille caresses pour l'amour de sa femme. Et Clolilde, ohl Clotilde, c’était de l’entraînement, de la fièvre, de la folie!
Clotide ne pouvait vivre un instant sans Alizia. Clotilde avait pour elle les douces tendresses d’une mère et les prévenances délicates d’un amant.
Elle la faisait valoir; elle s’effaçait pour elle.
Quand Clolilde faisait venir de Paris une parure à la mode, il en fallait une semblable pour Alizia. Clotilde aimait à la voir belle; devant tous les hôtes de Yillers, elle aimait à l’appeler sa soeur.
Alizia se laissait aller sans défiance à cette félicité nouvelle. Ses triomphes ne l’effrayaient point, parce qu’elle jugeait le 1 cœur de la comtesse d'après son propre cœur. Elle brillait tout naturellement et comme on respire. Elle était toute jeune. Ce masque d'immobilité glacée que la misère avait
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mis sur ses traits s’ôtait fondu aux premiers rayons du bonheur, Elle était la plus belle.
Quand ses doigts blancs couraient sur les touches du piano, chacun faisait silence ; quand sa voix grave et douce chantait, chacun retenait son souffle.
Quelques jaloux s’étonnaient bien de toute celte attention, prêtée à une simple institutrice, mais c’était le petit nombre. Presque tous admiraient franchement, et, pour la plupart, le nom de mademoiselle Pauli sonnait d’une façon tout aristocratique. Tant il est vrai que le monde accepte toutes choses pour le prix qu’on leur donne !
En ce temps, A'izia disait : — Pourquoi Martial ne vient il pas au château? S’il me voyait, il m’aimerait peut-être.
Car son amour, à elle, était resté vivant et fort.
Martial vint ; il ne vint qu’une fois, et, de ce jour, on aurait pu dater le commencement des souffrances d’Alizia.
C’était un grand bal.
Le jeune magistrat se rendit à l’invitation pressante de la comtesse, et fit exception à ses habitudes solitaires.
Ce fut une victoire, car il n’avait jamais paru à aucune des fêtes du pays/ et sa vie austère lui avait fait une renommée.
Ces messieurs essayèrent bien de railler un peu son ait* grave et ce qu’ils appelaient sa tournure pédante ; mais la partie féminine de l’assemblée prit énergiquement sa défense.
Cette pâleur uniforme qui couvrait le noble dessin de ses traits lui allait bien. Ces dames voulaient voir une grande douleur d’amour derrière l’austérité froide de son visage.
Peut-être ne se trompaient-elles point. |t‘
Martial ne causa qu'avec ia comtesse. Ceux qui l'observaient remarquèrent un fait assez étrange. Après une demi-heure d'entretien, Clolilde baissa la voix, mais son regard sembla désigner mademoiselle Pauli, qui venait de s’asseoir au piano.
La toilette d’Alizia était charmante. Jamais on ne l’avait vue si belle. Pourtant il y avait sur ses traits un voile inaccoutumé de pâleur.
Depuis l’entrée de Martial, les yeux timides de la jeune fille cherchaient son regard et ne le rencontraient point.
Les dernières notes d’un prélude brillant vibraient encore. La voix d’Alizia s’élevait sonore et pure.
Mar tial tourna la tète pour suivre le regard de la comtesse.
Ses yeux trouvèrent ceux d’Alizia fixés sur lui.
Au lieu de répondre, il salua dotilde avec une courtoisie froide, et se relira dans un coin du salon.
La voix d’Alizia se prit à trembler, et c’est à peine si elle put achever la romance commencée.
C’était le comte Hector qui l’avait conduite au piano; c'était le comte Hector qui tournait les pag.s de sa musique; ce fut le comte Hector qui lui offrit la main pour la ramoner à sa place.
Tout le monde avait remarqué l’émotion de la jeune fille.; personne n’en avait deviné la véritable cause.
Une sourde rumeur courut dans le bal; on chuchota; les hommes dirent des choses fort spirituelles; le& femmes eurent de méchants sourires derrière leurs éventails.
Rien n’est joyeux, eu vérité, rien îTest divertissant comme de voir tomber la première tache sur la robe blanche d'une jeune fille.
C’est une réputation perdue, c’est une vie brisée : le monde s’amuse à cela.
Martial Aubert ne remit jamais les pieds au château de Viliers-Bryant.
A dater de cette soirée, il se fit un changement dans les manières de la comtesse à l’égard d’Alizia. i l’amitié disparut peu à peu. Çlotilde se tint, à distance.
Le monde exprima cela en disant : — La comtesse a bien raison de remettre l’institutrice à sa place.
Le monde disait encore autre chose. Les assiduités du comte Hector faisaient l’objet de mille conversations.. Transportez un salon parisien en province et vous aures des cancans aussi honteux que dans la plus bavarde des petites villes..
Ou 6'acharnait contre Alizia; personne ne la plaignait, parce que, entre toutes les positions fausses et détestées,, la condition de l'institutrice est la plus détestée et la plus fausse.
On dirait que le monde prend à tâche de venger sur. ces malheureuses créatures quelque lamentable catastrophe.
N'y a-t il point de milieu pour elles dans la famille, entre le rôle de fléau: vivant et celui de victime?
Alizia savait souffrir; elle se résigna d’abord; puis, quand, le calice devint trop amer, elle se cacha pour pleurer.
Ou n’avait jamais entendu une plainte sortir de sa bouche.
L’histoire de son court bonheur et de sa soufirance était tout entière dans le petitmanuscrit cache au fond du secrétaire.
Elle était bien sûre que personne n’v avait jeté les yeux. C’était un confident discret; elle ne lui cachait rien. Plus l’une page avait été mouillée par ses larmes. Lai douleur y parlait à chaque ligne, la douleur liôre et dignement supportée. '
Et parmi les angoisses en quelque sorte extérieures que le monde lui faisait, une douleur plus intime perçait.
Elle aimait sans espoir; elle aimait avec un cœur chaste, mais jeune, ardent, fougueux.
Et son amour, qui parlait malgré eHe, avec pudeur, avec mystère, laissait comme un vague parfum à ces pages plaintives.
Elle tourna deux ou trois feuillets, en donnant un regard distrait aux pages bien souvent relues.
Puis, elle trempa sa plume dans l’encre pour accomplir sa tâche de chaque soir.-
« 23 octobre 1847.
*> Ils ont tous quitté le château, cette après-midi. Leur départ, que je désirais tant, no m’a point donné de joie. Rien ne peut désormais changer le misérable état où je suis.
r> Hier encore, je me disais : Quand nous serons seules, Clotilde sera bien. forcée de mê parler, je saunai la cause de sa froideur. N’est-cc que de la froideur? il me semble parfois qu’elle me déteste! Je médisais : Elle m’ouvrira son cœur, peut-être...
» Maintenant, cette explication souhaitée, je la redoute. Clotilde est malheureuse aussi; j’ai; vu des» larmes dans ses yeux, quand elle s'efforçait de sourire... Mon Dieu, je ne sais plus ce qu’il faut désirer ou craindre!...
» ....Je veux penser à lui et parler de lui; je veux me reposer un instant de mes larmes : je l'ai vu aujourd’hui comme je le vois tous les jours, et il m'a semblé encore que son regard se tournait vers moi, tandis qu'il rêvait avec tristesse.
» Ce sont des illusions folles, sans doute, mais elles me font vivre. Sans elles, j’aurais succombé depuis longtemps-
» Je l'ai trouvé plus pâle aujourd'hui que de coutume. Souffre-t-il? suis-je pour quelque chose dans sa souffrance?...
» Oh! moi, je pense à lui sans cesse! je ne pense qu’à lui! Je veux bien mourir malheureuse, s’il vit heureux!
» Il est seul, il rêve; sa tête alourdie pèse sur sa main.
Que je voudrais savoir où va son rêve, quand un fugitif rayon éclaire son front assombri!...
» Voit-il du bonheur dans l’avenir? Est-ce l’image d’une autre femme qui passe devant ses yeux?
v » Hélas! un obstacle infranchissable nous sépare!.;. Oh!
. Clotilde, Clotilde!... »
Sa plume resta un instant suspendue au-dessus du papier; puis elle la jeta d’un mouvement plein de brusquerie.
Elle repoussa son siège et se leva.
— Le remède est pire que le mal, murmura-t-elle, c'est mourir que de songer ainsi au bonheur impossible...
Elle gagna l’une des fenêtres et sortit sur la terrasse régnante.
Son premier regard interrogea la façade du château, où nulle lumière ne brillait. Seul, l’appartement du comte Hector, situé dans l’autre pavillon, tout au bout du château, restait éclairé faiblement.
Les yeux d’Alizia se fixèrent un instant sur cette lueur.
Puis elle tourna l’angle de la terrasse pour donner à son front en feu l’air froid de la nuit.
La lune se couchait derrière elle, de l’autre côté du château.
La saillie du pavillon lui cachait maintenant la fenêlrô du comte Hector.
Devant elle, la campagne normande s’étendait à perte de vue, éclairée vaguement par les derniers rayons de la lune.
Alizia s’appuya contre le support du grand télescope qui était là, monté à demeure, sous sa toiture de tôle vernie.
Elle croisa ses bras sur sa poitrine, et demeura immobile, perdant ses regards dans la nuit.
Il y avait deux ou trois minutes qu’elle avait quitté sa chambre, où sa lampe restait allumée, lorsque la porte donnant sur le corridor s’ouvrit lentement et sans bruit.
La figure qui se montra, inquiète et curieuse, derrière les battants entrebâillés, était celle de 4L le comte Hector de Bryant...