XII. — être aimé
Le comte Hector de Bryant était de retour dans sa chambre à coucher. Malgré l'assurance qu’il avait de n'être point dérange à cette heure, il ferma sa porte au verrou.
Il vint s’asseoir au coin de sa cheminée, et ranima son feu avec une lenteur sensuelle.
Ii avait une lionne soirée en perspective.
Quand le bois pétilla dans le foyer, quand la ilamme s'éleva \ive et joyeuse, il se renversa douillettement dans son fauteuiL, et ouvrit le manuscrit d’Alizia.
Comme nous l’avons dit, ce notait pas la première fois que son œil indiscret parcourait ces pages. Il avait lu déjà un petit fragment du journal. — Mais il en avait lu trop peu à son gré, parce que mademoiselle Pauli était rentrée dan6 sa chambre et qu’il avait été forcé de prendre bien vite une contenance, le plus loin possible du secrétaire.
Ce soir, il allait s’en donner à son aise !
11 avait du loisir; rien ne le pressait; il pouvait commencer par le commencement et ne se mettre au lit qu’après avoir lu la dernière ligne.
— Voyons!... murmura- t-il en tournant à rebours les feuillets du manuscrit, pour arriver à la première page; — ceci est une pièce curieuse et je n’en veux pas perdre une ligne.
Tudieu! quel hosannah! se reprit-il tandis que son œil parcourait les premières phrases, — quel chant de triomphe!... Il paraît qu’elle n’était pas heureuse dans sa condition de sous-mai resse!...... Le ciel est ouvert; la misère est
finie; nous voilà libre, riche, heureuse dans le château de notre sœur!... car elle appelle la comtesse sa sœur!... et, par le fuit, Clotilde l’aimait d’une manière compromettante... La petite a dû croire qu’il n'y aurait désormais aucun miage
sur son soleil... Mais j’étais là... 11 fallait bien donner un terme à toutes ces ridicules tendresses... Pauvre petite!,.. Pardieu! je la rendrai heureuse, moi! — mais autrement.
Il avait lu toute cette première page, qui semblait écrite en effet dans le délire de la joie.
Alizia naissait au bonheur; elle jetait un voile sur son existence passée, elle voyait tout ce qui l’entourait avec des yeux ravis. — Cette campagne admirable, ces riches paysages, ces jardins magnifiques, tout cela était à elle!
Elle remerciait Dieu : elle était en extase.
Et le manuscrit continuait sur ce ton pendant bien des jours. Chaque soir, en se retrouvant seule, après la journée joyeuse, Alizia prenait la plume et chantait son bonheur.
Le comte bâilla légèrement, et sauta une demi-douzaine de pages.
— C’est beaucoup moins amusant que je ne croyais,., se dit-il; — si on l'avait laissée, la petite aurait chanté sur ce ton jusqu’à la consommation des siècles... Oh! oh!... voici que nous changeons un peu... notre jeune cœur parle... je crois que nous commençons à remarquer qre le comte Hector
est un cavalier assez aimable La mélancolie va percer...
il était temps!... cela devenait parfaitement monotone.
U lisait :
« 25 juin.
» Ai-je donc déjà désappris à souffrir, pour que ma première peine me trouve si faible!... Il me semble que, depuis deux ou trois jours, Clotilde est plus froide avec moi... et il me semble encore que cette froideur n’a point échappé aux yeux du monde.
» Tous ces gens me détestent, je ne sais pas pourquoi... le jour où Clotilde m’abandonnerait, j’aurai! bien des mépris à subir 1 — Mais pourquoi m’abandonner... elle est si bonne et je l’aime tant ! »
— Bonne, je ne dis pas non, s’interrompit le comte,' — mais vous comptiez sans moi, ma pauvre enfant... Que diable, refuser à Clotilde le droit d’ètre jalouse... c’est de la tyrannie!
Mais qu’est-ce que cela?'
« 3 juillet.'
» Il était là... il ne m’a pas parlé..., je suis bien malheureuse!... »
— Trois juillet!. ..répéta le comte, c’est la dafe de notre premier grand bal... Voyez comme sont les femmes!... ne diraiton pas qu'elle ne m’avait jamais vu jusqu'alors!... 11 était > là... Pardieul j’y étais la veille, et l’avant-veille, et tous les jours; mais, ajouta-t-il d’un ton sentencieux, il est positivet ment une heure où les yeux de la femme s’ouvrent tout à * coup et se dessillent... l’homme aimé leur apparaît sous un nouveau jour; c’est comme si elles le voyaient pour la première fois.
Il se sourit à lui même, tout content de sîu perspicacité.
— Je fais là une étude bien curieuse, pensa-t-il ; c’est un cœur que j’examine sans voile, à la loupe, pour ainsi dire, un cœur où je mets tranquillement le scalpel... Disséquons!
« Clotilde lui a parlé... Je suis bien sûre qu’elle m’a caché quelque chose... Elle n’a pas voulu me briser le cœur d’un seul coup... Je ne sais, mais il me semble qu’il y a en tout ceci un mystère. »
— C’est ce qu’il me parait aussi, murmura le comte dont les sourcils étaient froncés ; je ne vois pas trop comment cela pourrait se rapporter à moi, car la chère belle n'est pas encore assez naïve pour aller causer de moi avec ma femme.'
Il avait le rouge au front.
— Ah çà! poursuivit-il, est-ce que je me serais trompé!... L’histoire serait par trop piquante!... Une mystification du plus grand modèle! un quiproquo de longue haleine ! un rôle complet pour Arnal!...
Il déposa le manuscrit sur la tablette de la cheminée ; ses deux mains se croisèrent entre ses genoux.
— J’ai beau railler, reprit-il après un silence, celte amourelte est devenue un sentiment sérieux... Je suis comme ces gens qui ne sentent leur estomac qu’à la millième orgie. Hier, je ne connaissais pas encore la souffrance du cœur.
11 haussa les épaules et son sourire revint.
— A trente-six ans, pensa-t-il, faire son apprentissage d’amour! Je suis fou! Me voilà parti pour un mot, comme s’il R e serait pas plus sage de continuer ma lecture et de savoir.
il reprit le journal d’Alizia et lut de nouveau :
« 7 juillet.
» Je ne suis plus seule; je sais comment le voir tous les jours... Tous les jours! — Mon Dieul pardonnez-moi, si mon
AL1ZÎA PAULI
amour est coupable; vous savez bien que je l’ai combattu de toute ma force!... Je n’ai pas su le vaincre, mon Dieu! Toutes mes pensées sont à lui... Je l’aime, je l’aime jusqu’à lui donner ma vie et mon repos!
« Je le verrai maintenant, je le verrai tous les jours. Je ne pourrai pas lui parler; mais qu'importe? On n’a pas à la fois tous les bonheurs. (
« Le voir, n’est-ce pas assez?... »
— Ma foi, s’écria le comte Hector, si cela ne se rapporte pas à moi, je n’y suis plus!... Amour coupable qu’elle a combattu de toute sa force... C’est assez clair!... et, 'quant au bonheur de me voir comme cela, tous les jours, j’avais déjà lu l’autre fois quelque chose de pareil... Évidemment, il faudrait avoir une mauvaise volonté pour se méprendre... Ma fenêtre est juste en face de la sienne. Elle se cache derrière ses rideaux pour me contempler, la pauvre innocente... Les femmes ! comme c’est bien ça. S’entourer d’un mystère profond et inscrire tout au long son secret sur un registre!
Il se frotta les mains en riant.
— Un instant j’ai eu la chair de poule!... reprit-il ; grand niais que je suis! La chambre du rez-de-chaussée est vide, et Alizia ne peut voir que de profil les fenêtres de la façade... Quant aux voisins, il n’y en a pas, c’est moi, moi seul, l’cvidence est ici palpable! Elle ne voit que moi; elle ne peut voir que moi!... Hector, vous êtes un heureux garçon! vous aurez, cet hiver, la plus belle femme de Paris pour maîtresse...
a lb juillet.
» J’ai besoin de le voir souvent, de le voir toujours, car me voilà qui recommence à souffr ir.
» On dit que les jours heureux passent vite; moi, j’ai eu deux mois de bonheur, et ils me semblent plus longs que tout le reste de ma vie.
» Comme je vous remerciais, mon Dieu! mes actions de grâce n’allaient-elles point vers vous? fs’entendiez-vous plus ma prière?
» Oh! Clolilde! Clolilde !... si elle savait!... »
— Je la trouve charmante! s’écria le comte en poussant un franc éclat de rire; — si elle savait!... Pardieu! vous auriez la clef des champs depuis quaire grands mois, ma mignonne !
Le manuscrit poursuivait : -
« Je ne suis plus sa sœur... je suis l’institutrice des deux enfants de M. le comte... Hier, elle a regardé ma toilette d'un œil de surprise. C’est elle qui me l’avait donnée !
» Aujourd’hui, j’ai repris ma robe noire ; je ne la quitterai plus... »
Le comte tourna plusieurs pages.
— Après la joie, les jérémiades, grommela-t-il, autre genre de monotonie. Tâchons d’arriver tout de suite à l’amour.
* « 1*» septembre.
» Je souffre, je souffre !
» Ma mère me disait : Tu es pauvre, et tu n’auras du pain qu’à la condition de travailler. Travaille, ma pauvre enfant; toute tâche est honorable.
» Mais quand une jeune fille a reçu une éducation brillante, et qu'elle tombe ensuite dans la détresse, parfois le travail est bien dur* — Les occasions se présentent, — Dans les familles riches, il est une place marquée entre les serviteurs et les mères, — une place qui tente parfois l'inexpérience et la misère.
» Alizia, ma fille chérie, travaille; garde le triste sort que Dieu t’a fait. Si les demoiselles. Leblond meurent ou si l’on te chasse, prends une aiguille pour broder ou pour coudre... Sois ouvrière comme les pauvres filles du peuple.
» Dieu bénira ta peine, ma fille.
» Mais ne deviens jamais institutrice!
» II y a là trop de dangers menaçants.
» Tu souffrirais trop, mon enfant; ou tu ferais trop souffrir... car tu es bien belle!...
» Je ne comprenais pas, mais je promis.
» Mon Dieu ! quand Cloliide vint, il me semblait qu’en acceptant je ne mentais pas à ma promesse,.. Elle m’appela sa sœur. OhJ ma mère! ma mère! je suis bien punie!
».Oh! oui, l’on souffre!...»
— Sa mère n’élail pas sans connaître un peu le monde, à ce qu’il parait, pensa. M. de Bryant; mais dudiable si o’est gai> tout cela! Passons.
Il feuilleta encore. •
«Qu’y a-t-il donc entre elle et moi! disait Alizia vers le milieu du mois d’octobre; parfois, il me semble, elle m’aime
comme jadis et je la vois toute prête à se jeter dans mes bras... mais quelque chose l'arrête.
» Et je suis seule, maintenant, au milieu de ce monde orgueilleux. — Sais-je pourquoi tous leurs regards me raillent !
» On dirait que j’ai commis un crime...
» Pauvres petits anges, Berthe et Muriel Ou leur sait mauvais gré des caresses qu’elles me donnent ! Sans elles, je m’efl irais; mais je les aime comme si elles étaient mes filles!
» Sans elles... et sans lui! »
— Allons donc! allons donc! interrompit le comte, nous y voilà enfin! C'est cette page-là que j'avais lue!
« Si je quittais le château, poursuivait Alizia, je ne le verrais plus, et sa vue est ma seule consolation dans ce monde... Quand je m’oublie à le contempler, la barrière infranchissable qui nous sépare disparait pour moi.
» Pauvre tille que je suis, je me prends à croire au bonheur 1 »
— E?t-ce clair ? dit le comte qui posa la main sur le manuscrit.
Puis il ajouta en souriant avec fatuité :
— Nous ferons une brèche à celte barrière infranchissab'e, ma belle enfant! A Paris, tout devient possible.,,. Et nous arrangerons cela pour le mieux.
«Ne plus le voir!... continuait le manuscrit d'Alizia, Ce serait perdre tout mon courage !
» Ils ont beau me faire souffrir ; ils ont beau m’accabler de leurs dédains et de leurs calomnies, je suis heureuse en un coin de mon cœur.
» Je suis heureuse ! je me sens là tout près de lui ! Mon âme traverse l’espace qui nous sépare; je lui parie, il me répond... Ne suis-je pas bien sûre que son cœur est libre? »
— Peste ! fit le comte Hector , comme le regard de ces ingénues vous perce un homme à jour!
«11 est seul... toujours seul!... Sa belle tète s’incline sur son livre... il croit travailler, et il rêve...)»
— C’est que c’est vrai, pourtant !... s’interrompit le comte; les livres sont assommants!... Et dès que j’ouvre un volume, c’est pour penser à toutes sortes de choses!
« Le jour, disait encore Alizia, je n’ose pas rester bien longtemps avec lui... J’ai peur qu’on ne m’épie... Mais le soir, quand je suis bien sûre d’être seule sur la terrasse, j'attends l'heure cù sa lampe s’allume.'»
— Expression poétique! grommela le comte Hector; je ne me sers jamais que de bougie... Mais les femmes ont le tort de faire toujours du style...
«t Quand sa chambre s'éclaire, sa belle figure m’apparaît mélancolique et pille... »
Le comte sa leva pour se regarder dans la glace.
— Je suis positivement moins coloré qu’aitrefois, pensa- t-il.
Par la même occasion, il constata que scs rideaux étaient
bien fermés. Ce soir, les regards d’Alizia eussent été de trop.
« 11 s’assied devant sa fenêtre... reprenait le manusc.it. Son regard se perd dans la nuit... A quoi rève-t il? »
— Curieuse!... fit le comte. 11 y a beaucoup de fatuité dans cette question, et vous croyez bien qu'on pense à vous!... Mais on dirait que vous n’avez pas confiance en votre petit registre, ma belle... pourquoi ne lui dites-vous jamais mon nom?
11 réfléchit un instant, puis son sourire satisfait revint errer autour de sa lèvre.
— Contradiction de femme!... murmura-t il, du mystère dans l’indiscrétion!.., de la prudence au milieu de l’étourderie!... Passons encore.
« Non, non, je ne m’en irai pas... il faudra que l’on me chasse! pourrais-je vivre et ne plus le voir?...
» Je sais bien que je ne peux pas êlre heureuse; — mais s’il pensait à moi seulement quelquefois, s’il m’aimait d’une amitié de frère, je deviendrais forte contre leur haine à tous.
» Car ils me haïssent chaque jour davantage... 11 sembla que maîtres et valets veuillent se venger sur moi, pour m'avoir vue sourire un instant auprès de la comtesse Clotilde.
» Jusqu’à ce pauvre enfant qu’ils appellent Bosco! Celui-là, je ne lui ai fait que du bien, — et il me déteste!... je vois sans cesse ses yeux fixés sur moi avec colère... son regard ennemi me suit partout; il m'épie, et, tout faible qu’il est, j’ai peur...
» Mon Dieu! moi, je ne hais personne. Mon seul crime est d’aimer... Ayez pitié du pauvre enfant!... »
Le comte cligna de l’œil, tandis que sa main, passée sou 3 le revers de son habit, caressait le sac à chevrotines, qui était vide.
— Si vous lui prodiguiez comme cela une bonne caresse
chaque fois qu’il vous épie, ma fille, murmura-t-il en ricanant, le jeu finirait par fatiguer maître Bosco!... Ah! ah! voici la dernière page!... l'encre est encore toute fraîche!...
11 lut avec distraction les premières lignes, qui ne le concernaient point.
« Je veux penser à lui et parler de lui, disait ensuite Alizia, — je veux me reposer un instant de mes larmes... Je l’ai vu, il m’a semblé que son regard se tournait vers moi tandis qu’il rêvait avec tristesse.
» Souffre-t-il? suis-je pour quelque chose dans sa souffrance?...
» Oh ! Clotilde! Clotilde!... »
Le comte ferma le manuscrit.
— Voilà le grand mot lâché! s'écria-t-il ; c’est me nommer que de prononcer le nom de ma femme... Au fait, mes doutes étaient positivement très-naïts... elle m'adore; la question est jugée, et tout dépend désormais de moi.
U se leva et mit son dos au feu en bâillant.
— J’aurais cru cela plus divertissant, murmura-t-il; il manque à cet amour un petit peu d’obstacles... C’est fade, à force d'être facile!
Ses yeux se ranimèrent tandis qu’il poursuivait :
— En attendant, elle est belle comme un ange! Et je ne peux pas plus longtemps faire le cruel... Elle soulfre trop, la pauvre fille!... Demain, nous verrons à récompenser tant d'amour.