XIII. — l’explication
Le lendemain malin, tout ce qui restait d’hôtes au château de Villers était réuni pour le déjeuner de famille.
Le comte Hector avait un costume de chasse. — Les deux petites filles souriaient entre Alizia et leur mère.
A voir ce tableau d’intérieur calme et tout ordinaire, personne n’eût songé assurément aux sourdes passions qui s’agitaient sous cette surface tranquille. «
Le comte était aux petits soins pour sa femme, qui semblait d’humeur fort sereine. Alizia s’occupait des enfants; sa figure était froide, mais n’exprimait point trop de tristesse.
Elle avait repris cette robe noire dont la coupe disgracieuse* paraissait vraiment calculée pour cacher les perfections de
sa taille. Ses cheveux ramenés en arrière perdaient leur riche abondance sous un bonnet de simple mousseline sans broderie.
Mais tous ses efforts pour s'enlaidir restaient vains : elle était toujours belle.
Le comte mangeait d’excellent appétit, et l'observateur le plus attentif n’eût pas surpris une seule fois ses regards dirigés sur Alizia.
Les événements de la soirée précédente avaient changé sa tactique. Désormais, il menait cette intrigue sérieusement. Ce n'était plus une comédie; et, comme il se croyait parfaitement certain de réussir, il avait tout le temps de son ger à la prudence. .
La comtesse Clotiîde avait fait sans doute ses réflexions durant cette nuit, car cette mélancolie qui voilait son joli front, la veille au soir, avait complètement disparu. Elle avait la parole libre, et son regard prenait un petit air résolu.
Pendant le repas, elle n'adressa point la parole à mademoiselle Pauli. C’était la coutume.
En revanche, elle redoublait de caressante tendresse pour Berthe et Marie, dont le gracieux babil ne tarissait pointe
Quant le comte se leva de table, Clotiîde lui demanda presque gaiement :
— Que faites-vous aujourd’hui, Hector? — Je vous laisse, votre matinée, répondit M. de Bryant qui lui baisa le bout des doigts avec tout plein de galanterie ; mais je compte me dédommager cette après-midi. 11 y a bien un an que je n'ai fait un tour de chasse dans mes chaumes, tout seul comme un bon propriétaire...
Ceci était une excuse. D’ordinaire, quand le comte cherchait ainsi des prétextes pour s’éloigner, Clotiîde devenait triste; mais, cette fois, ce fut tout le contraire.
La figure de la jeune femme exprima du contentement.
En gagnant la porte, à laquelle sa femme tournait le dos, M. de Bryant dirigea vers Alizia un regard qui devait la payer amplement de la froideur gardée pendant tout le déjeuner.
Mademoiselle Pauli avait les yeux baissés. Le comte pensa qu'elle perdait une bonne occasion d’être heureuse.
Aussitôt après son départ, Clotiîde baisa ses deux petites filles au front, et leur dit ;
— Allez jouer au jardin, enfant?, avec votre honne... j’irai près de vous tout à l'heure.
Berthe et Marie s'éloignèrent en courant et en secouant leurs blondes chevelures de soie.
Alizia se leva pour les suivre.
— Je vous prie de rester... dit la comtesse.’
Alizia se rassit en silence. Son front ne pouvait guère pâlir, mais on devinait de l’inquiétude sous ses paupières baissées.
Clotiide roula son fauteuil jusqu’auprès du -foyer. — Pendant un instant elle demeura muette et pensive.
— Alizia... murmura-t-elle enfin d’un accent timide et qui semblait hésiter.
Il y avait quatre mois au moins que madame la comtesse de Bryant n’avait prononcé ce nom. Quand elle parlait à l'institutrice de ses filles, elle disait : mademoiselle Pauli.
Alizia leva vers elle un regard soumis et respectueux. 1
— Approchez, reprit madame de Bryant, je voudrais causer avec vous.
Alizia n’élait point prise au dépourvu ; elle s’attendait dès longtemps à cette scène, et pourtant un étonnement inquiet se répandit sur son visage.
Elle obéit néanmoins, et vint 6e mettre debout au-devant de la cheminée.
La comtesse lui avança elle-même un siège, en lui faisant signe de s’asseoir.
Alizia obéit encore.
Entre elles, il y avait évidemment de la contrainte^, et Clo iilden’était pas la moins embarrassée des deux.
Mais elle avait pris son parti; ce fut elle qui rompit le silence.
— Vous m’avez rendu un grand service autrefois, ma chère Alizia, dit-elle; je n’ai point cessé d’en être reconnaissante. — Vous ne me devez rien, madame, répondit mademoiselle Pauli, car vous m’avez payé le service rendu bien au delà de sa valeur.
Ceci fut dit d’une voix basse et froide.’
Pendant le silence qui suivit, les yeux d’ Alizia et ceux de la comtesse restèrent également Laissés; elles semblaient craindre de se regarder.
— Vous avez tort de me parler ainsi, Alizia.« reprit la comtesse ; ce que j’ai pu faire n'était point pour vous payer...
car il y a dos choses sans prix... Je vous aimais, je croyais que vous m'aimiez, et toute la joie était pour moi, quand je vous ai conduite dans ce château.
— Plût à Dieu que je n’y fusse jamais entrée! murmura mademoiselle Pauli; plût à Dieu que je ne vous eusse jamais revue, madame!... car la souffrance qui revient après les jours heureux est bien lourde à supporter!
Clotilde eut un sourire triste et teint d’amertume. .;
— Est-ce ddhc que vous souffrez, Alizia? murmura-t-elle.
La paupière de mademoiselle Pauli se releva; ses yeux
étaient pleins de larmes.
— Savez-vous comme je vous aimais, madame!... dit elle; j’étais seule au monde, abandonnée, mourante... Vous êtes venue comme un ange sauveur... Vous m’avez appelée votre amie; vous m’avez appelée votre soeur... Mon Dieu! que vous dire? Je n’ai point de famille... Il m’a fallu tâcher d’oublier l’homme que j’aimais... c’était sur vous, madame, sur vous seule qu’il m'était permis de reposer ma pensée... La première fois que j’ai cru découvrir en vous des signes de froideur, j’ai bien pleuré... Je me disais : Puisqu’elle me punit, je dois être coupable... et je cherchais en moi. — Et vous ne trouviez rien, Alizia?... demanda la comtesse dont les sourcils étaient froncés légèrement. — Je ne trouvais rien, madame, répliqua la jeune fille qui parlait d’une voix lente et découragée, sinon mon dévouemnt de sœur... Depuis ce premier jour, les choses ont bien changé !... Je crois que la froideur est devenue de l’aversion... Hélas 1 Dieu m’a fait cette douloureuse destinée de ne pouvoir garder un ami... Je ne me plains pas, madame, et j’aime encore ceux qui me repoussent.
La comtesse était émue, parce qu’il y avait dans les paroles d’Alizia un accent de résignation tendre qui descendait jusqu’au fond de son cœur. Mais la comtesse cachait son émotion; elle avait l’âme blessée, et ses soupçons n’étaient point détruits.
Seulement, en face de cette douleur digne et douce, elle n’osait plus interroger directement. *
Alizia, de son côté, n'avait pas le courage de sonder cette plaie qu’elle voyait saignante. Sa conscience lui disait de fuir; elle n'avait pas non plus le courage. d’obéir à sa conscience.
Ne plus le voir, liélasl ne plus le voir!
Perdre sa seule consolation et sa dernière espérance !...
11 n’eût fallu qu’un mot peut-être pour rapprocher et confondre ces deux cœurs amis. Mais ce mot pouvait-il être prononcé?
L’explication s’égarait, Clotilde avait entamé l’entretien, vaillante et résolue à tout; maintenant sa faiblesse native prenait déjà le dessus.
Elle ne savait plus que dire.
Pour se donner une contenance, elle avait tiré de son sein un médaillon, retenu par une chaîne d’or.
Ce médaillon était magniüque et devait avoir un prix considérable.
C'était le portrait d’un homme de cinquante ans environ. Son habit brodé d’or portait plusieurs crachats, et il avait au cou le cordon de l’Annonciade. Autour du portrait s'enroulait un double rang de gros diamants et de perles fines.
Sans savoir, Clotilde le tournait entre ses doigts.
Et il y avait une chose étrange. — Alizia, naguère si froide, donnait maintenant toute son attention au médaillon.
Elle le regardait d’un œil fixe et avide.
A mesure que le silence se prolongeait, un changement remarquable s’opérait sur la physionomie d’Alizia. — Le rouge lui montait au front; — ses yeux brillaient et devenaient humides.
On voyait son sein battre et soulever la pèlerine de sa robe noire.
Clotilde ne prenait point garde : elle tournait toujours le médaillon entre ses doigts.
Mademoiselle Pauli semblait en proie à un trouble extraordinaire; le médaillon opérait sur elle une véritable fascination.
Elle se penchait en avant, l’œil grand ouvert, la poitrine palpitante. — Et comme si ce n’eût point été assez, son fauteuil glissait sur le tapis pour s’approcher peu à peu de Clotilde.
Si bien qu’au bout de quelque temps, la pauvre robe d’Alizia toucha la brillante toilette de la comtesse.
En ce moment, Alizia était redevenue toute pâle; son œil, fixé sur le médaillon, brûlait.
Tout à coup un soupir étouffé s’échappa de sa poitrine. —
Elle tomba sur scs deux genoux et s’empara du médaillon pour le porter à ses terres.
Ce geste avait été rapide comme l’éclair.
Clotilde se recula, effrayée.
— Que faites-vous là?... dit-elle.
Alizia restait à genoux, interdite, et ne sachant que répondre.
— Pourquoi?... voulut dire eneorela comtesse.
— C’est votre père... balbutia mademoiselle Pauli, rouge de honte, car cette explication était un mensonge ; et je vous aime...
Clotilde se rapprocha; son rpgard était attendri, nn instant, les boucles de ses cheveux blonds vinrent toucher, comme autrefois, la brune chevelure d’Alizia. *
— Pauvre sœur! murmura-t-elle; je suis malheureuse et je s iis folle!... mais je t’aime, moi aussi. Oh! crois-le bien !... après mon mari et mes enfants, tu es ce que j’aime le mieux au mondes
Mademoiselle Pauli ne savourait point ces douces paroles comme on aurait pu s’y attendre; elle était distraite, ses yeux ne se détachaient point du médaillon.
Clotilde, au contraire, semblait revenir vers le passé, et retrouver dans ses souvenirs un élan de vive et sincère tendresse. — En ce moment, elle s’étonnait peut-être d’avoir pu soupçonner.
Elle attira contre son sein la tête d'Alizia, toujours agenouillée.
— Il élait bien beau, n’cst-cë pas? dit-elle en lui montrant de près le portrait du médaillon ; et comme il lui ressemble ! — Oh! oui, dit Alizia comme malgré elle, il lui ressemble!
Clotilde la baisa sur le front.
— Pauvre Alizia! murmura-t-elle, à quoi penses-tu donc? Tu ne le connaissais pas. — C’est vrai, dit mademoiselle Pauli rapidement, je ne le connaissais pas. — II était bon, reprit Clotilde d’un accent rêveur; ma mère l’adorait... Ce portrait n’avait autrefois qu'un simple cercle d’or... Quand il mourut, ma mère vendit un de nos palais de Florence pour en consacrer le prix tout entier à l’ornement de cette image chérie... U y a un demi-million de diamants autour du polirait de mon père.
Alizia tressaillit.
— Un demi-million! murmura-t-elle avec tristesse.
Elle ajoutait peut-être au fond de son âme :
— Avec cela je serais plus riche que lui... et je pourrais lui dire que je l’aime! — Ce n’est pas trop, dit la comtesse, pour orner le portrait d’un prince! Je ne t’ai jamais dit l’histoire de ma famille, Alizia... Mon père était bien puissant... et le nom de Sainte-Croix est écrit plus d’une fois dans l’histoire d'Italie... — Santa-Croce ! prononça mademoiselle Pauli avec le pur accent florentin. — Santa-Croce! répéta Clotilde, qui essaya d’imiter les inflexions de la jeune fille; c’est comme cela que prononçait mon père lui-même...
Elle remit le médaillon dons son sein; les yeux d’ Alizia se baissèrent. — Elle était toujours à genoux.
Clotilde lui prit les deux mains pour les caresser doucement, puis elle la releva et la fit asseoir tout près d’elle.
— Pauvre Alizia!... dit-elle tout bas, jamais une plainte!... Et pourtant, avec ton cœur dévoué, tu as dû bien souffrir! — J’ai souffert, madame. — Madame... répéta la comtesse; je ne veux plus que tu m'appelles ainsi... Tu vois bien que je fais pénitence... Au lieu de te demander des explications, c’est moi qui m'accuse... C’est moi qui implore mon pardon.
Alizia secoua la tête lentement et ne répondit point.
— Tu as raison de me garder rancune, reprit la comtesse; c'est un crime de soupçonner ceux qu’on aime... Mais, si tu savais comme le monde est perfide et méchant !... — ■ Je le sais, dit Alizia. — Écoute!... on m’avait trompée et je suis jalouse... Tu es si belle, ma sœur... mais il m’a sutfi de te voir là, tout près de moi, pour perdre mes soupçons et mes terreurs... Je ne me demande plus qu’une chose : c’est comment j’ai pu croire à la calomnie! Ma sœur, nous avons été malheureuses toutes deux pendant quatre mois... malheureuses par ma faute!... car si j'avais parié plus tôt, j’aurais été plus tôt rassurée... Me pardonnes-tu?
Alizia lui baisa les mains.
— Clotilde... murmura-t-elle, merci... oli! merci!... moi, je n’ai pas de mari et je n’ai pas d'enfants... vous et lui, c'est tout ce que j’aime au monde!... Et je vous ai fait deux places toutes pareilles au fond de mon c œur..-.
Comme la comtesse ouvrit la bouche pour répondre, Berthe et Marie se précipitèrent brusquement dans la chambre. Elles se tenaient par la main; leurs jolis visages étaient tout tristes.
— Oh! mère!... s’écria Berthe, l'aînée; le pauvre Bosco!...
— Le pauvre Bosco!... interrompit la petite Marie, dont les
beaux yeux bleus étaient pleins de larmes; si tu savais, mère!... <
Berthevint se jeter dans les bras de la comtesse, et Marie sauta sur les genoux de mademoiselle Pauli.
— Qu’y a-t-il?... demanda Clolilde. — Le pauvre Bosco!..', répliquèrent à la fois les deux enfants; il a de grandes marques noires sur la figure... — Et son œil saigne!... ajouta Berthe. — Et il pleure!. dit Marie; sa joue est tout enflée!
— Que lui est-il donc arrivé?... demanda l'institutrice. — Petite maman, répliqua la blonde Marie en la baisant, le pauvre Bosco pleure et ne veut pas le dire.
La comtesse écoutait tout cela sans y prêter beaucoup d'attention.
— 11 sera tombé... murmura-t-elle; retournez jouer, mes enfants.
Berthe quitta les bras de sa mère; mais, au lieu de regagner le jardin, elle vint s'asseoir, comme sa sœur, sur les genoux de mademoiselle Pauli.
Les deux entants faisaient assaut de caresses; elles se disputaient les joues d’Alizia et semblaient vouloir punir la comtesse de son indifférence.
Clolilde les regardait. — L’attendrissement qui était naguère sur ses traits faisait place à une préoccupation triste.
Elle sentait vaguement que, dans ce château, il n’y avait place que pour son propre bonheur...
La jalousie revenait. Elles étaient à elle, ces deux enfants qui donnaient leurs caresses à une étrangère!
Clotilde se disait : — Je ne veux pas plus partager l'affection de mes filles que l’amour de mon mari...
Mais l’émotion récente était encore trop proche; et, d’ailleurs, l’amitié de Clotilde était profonde et sincère.
Elle eût voulu être joyeuse et garder la chaleur de ce doux élan qui l’entraînait naguère vers son amie ; mais elle avait beau faire, son cœur était froid maintenant.
— Enfants, dit-elle, cédant à un de ces caprices soudains qui étaient dans sa nature faible et frivole, aimez-vous mieux mademoiselle Pauli que moi?
Alizia eut peur de cette question.
— Oh! non!... voulut-elle dire.
ALIZI.V PAULI
Mais Clotilde l'interrompit sèchement.
.. — Je ne vous parle pas, ma chère demoiselle... répliqua- ( t-elle; Berthe et vous, Marie, venez ici!
Les deux enfants sautèrent sur le parquet et vinrent mettra 1 leurs belles petites mains dans les mains de leur mère.
— Voyons, reprit Clotilde d'un ton qu'elle voulait faire badin, mais où perçait son inquiétude jalouse, laquelle aimezvous le mieux d'elle ou de moi?
Les paupières d’Alizia étaient baisse’es.
Les deux enfants secouèrent en riant leurs blbndes têtes. Elles hésitaient.
Clotilde avait un poids sur le cœur.
— Je ne sais pas, murmura enfin Berthe, qui avait six ans, et qui devinait déjà peut-être le caractère de cette scène; mère, tu nous as déjà dit d’aimer petite maman comme toimême.
C’était vrai, et c'était encore Cloti’de qui avait enjoint à ses filles de donner à l’insütutrice ce nom de petite maman.
— Moi, je vous aime toutes deux, dit Marie, moins prudente que sa sœur; mais si tu fais du chagrin à Pauli, mère, je ne t'aimerai plus!
Une larme jaillit de la paupière de Clotilde, tandis que son regard lançait vers Aiizia un reproche douloureux et muet.
— Allez, mes enfants, dit-elle; vous faites bien de l'aimer!
Les deux jeunes filles s'approchèrent en passant de mademoiselle Pauli, qui les serra passionnément contre son cœur.
Clotilde frappa du pied.
— Allez, vous dis-je! s’écria -t-elle.
Berthe et Marie s’éloignèrent tout interdites; mais, avant de franchir le seuil, elles s’arrêtèrent. Puis elles revinrent, timides, les yeux baissés, en se tenant toutes deux par la main.
— Et le pauvre Bosco? dirent-elles; ne te fâche pas, mère, il souffre bien! Et nous ne savons que faire pour le guérir. — Ah! s'écria Berthe en fouillant dans la poche de son petit tablier; j’oubliais... il m’a donné quelque chose pour toi. .
Elle déposa un papier, grossièrement plié en forme de lettre, sur les genoux de la comtesse.
— Veuillez les suivre, mademoiselle, dit cette dernière à l’institutrice; vous ferez soigner cet enfant, s’il y a lieu ; ensuite, vous aurez la bonté de revenir.
Alizia obéit en silence; la comtesse resta seule.
Elle ne songeait déjà plus au papier que Berthe avait déposé sur ses genoux.
Sa tête pensive s’appuyait contre sa main.
— Elles n’ont pas osé le dire... songeait-elle; mais elles l’aiment mieux que moi... Mes tilles! mes propres ûlles!...
Sa main tourmentait son front.
— Mon Dieu, reprit-elle, moi qui l’aime, puis-je donc la chasser pour cela!... Faut -il lui faire un crime d’être bonne et dê se faire chérir de tout ce qui l’approche!... Pauvre Alizia, elle si douce, si dévouée!... Et ce bonheur, dont je suis jalouse, n’est-ce pas à elle que je le dois!
Comme elle songeait ainsi, ses yeux rencontrèrent le papier oublié sur ses genoux.
Elle l’ouvrit avec distraction et lenteur.
Mais, dès qu'elle eut parcouru la première ligne, ses bras tombèrent; elle devint pâle comme une morte.
Le papier était un pauvre chiffon, sur lequel une main mal exercée avait tracé trois ou quatre lignes de caractères informes.
Mais Clotilde savait lire celte écriture.
Le billet était ainsi conçu :
a Monsieur est allé chez elle cette nuit, je l'ai vu; quand vous me verrez, regardez ma ûgpre, elle vous dira si je mens!... »,
Clotilde se leva. Ses yeux étaient secs; sa gorge oppressée refusait passage à sa respiration. En ce moment, Alizia, rentrait.
— On a frappé ce pauvre enfant... dit-elle sans remarquer le trouble.de la comtesse; il a le visage tout couvert de contusions.
La comtesse s’avança d'un pas roide jusqu’à mademoiselle Pauli et lui prit la main, qu’elle serra fortement.
— Il faut être prèle à quitter le château ce soir, dit-elle en faisant effort pour parler; si Dieu vous pardonne comme moi, Alizia, vous ne serez pas malheureuse...