‹ Alizia PauliChapitre 13 sur 33 · XIV. — SCRUPULES DE FEMMES · texte numérisé non relu

XIV. — SCRUPULES DE FEMMES

U régnai! «ne sourde émotion au château de Villers-Bryant. Les événements du salon avaient transpiré jusqu’à l’office. Les gens du château sc disaient qu’il y avait eu grande dispute entre mademoiselle Pauli et madame la comtesse.

Les mieux instruits ajoutaient que mademoise lle Pauli se croyait sûre sans doute d’être soutenue par quelqu'un, car elle avait riposté bravement à madame, et gardé presque le dernier mot.

Si bien que madame avait été obligée de la mettre à la porte.

Et tout le monde s’accordait à convenir que l’institutrice ne l’avait pas volé.

Seulement, on ne savait pas comment le comte allait prendre la chose à son retour, car il était encore à la chasse.

M. de Bryant avait, à l'office comme ailleurs, une réputation diplomatique parfaitement établie.

— Monsieur sait ce qu’il fait, disaient les prudents; on peut être bien sûr que tout s’arrangera comme il voudra. — Monsieur est un fin matois, ajoutait quelque valet campagnard, plus téméraire dans scs expressions; ça ne le gêne guère de jouer son monde; et quand il veut cacher quelque chose, on n’y voit jamais que du feu! — Tout de même, reprenait une servante, madame est bien malade! Depuis qu’elle est au lit, on n’a pas pu lui tirer une parole. — Si j’étais son médecin, dit le gros cocher, homme de réflexion et de philosophie, je mettrais sur mon ordonnance qu’il faut envoyer l’institutrice en Amérique ou en Alger. — Dabi fi le valet de chambre du comte, après cefle-là une autre...

Il était deux heures apiès midi environ. La comtesse, trop faible contre son émotion, s’était, en effet, retirée dans sa chambre. Elle ne pleurait point, mais ses yeux étaient ronges et fixes. Depuis le matin, elle n’avait pas prononcé une parole.

Alizia s’était aussi retirée dans son appartement. Elle faisait ses malles.

Berlhe et Marie étaient assises l’une auprès de l’autre dans la salle à manger; leurs jolis yeux étaient tout gros de larmes.

. Elles ne voulaient point jouer.

Quand le comte rentra, son fusil sur l'épaule, elles se jetèrent toutes deux dans ses bras.

— Bon petit père, s’écria Marie, maman et petite maman ,sont fâchées. — Et petite maman va s'en aller, ajouta Berthe en pleurant.

Le comte Hector déposa son arme dans un coin et prit ses deux petites filles sur ses l’excellent père.

— Et pourquoi petite maman va-t-elle s’en aller? demandat-il. — Parce que maman l’a renvoyée, répondit Berthe. — Ah! fit le comte qui ne put retenir un sourire.

Évidemment, ceci n'était point pour lui une mauvaise nouvelle.

— Et pourquoi maman l'a-t-elle chassée? demanda-t-il encore. — Je ne sais pas, répondirent à la fois les deux enfants.

Le comte les mit à terre avec une caresse.

— Votre maman a bien fait, dit-il. Mademoiselle Pauli aura été méchante, et votre maman est la maîtresse ici.

— Oh I bon petit père, s’écrièrent ensemble Berthe et Marie dont les yeux se mouillèrent de nouveau ; tu ne vas donc pas demander sa grâce?

— Je ferai de mon mieux... répliqua le comte en se dirigeant vers la porte; mais votre maman est la maîtresse.

11 sortit.

Une fois dehors, il se frotta les mains tout doucement.

— Ma foi! murmura-t-il, voilà une excellente histoire! Au lieu de tuer des perdrix, je me suis creusé la tête toute la matinée pour savoir comment l'éloigner d’ici, et Clolilde se charge elle-même de me tirer d'embarras!... Mon rôle va être charmant. Je feins de regarder cela comme un caprice inexcusable, et néanmoins j’y cède, tant il m’est impossible de rien refuser à ma femme... Cette pauvre demoiselle Pauli est sacrifiée à la paix du ménage, et moi, je suis le modèle des époux.

11 montait l'escalier du premier étage. .

Parvenu au corridor principal qui régnait tout le long du château, il s’arrêta un instant devant une fenêtre pour tenir conseil avec lui-même.

Car il voulait bien prêter les mains an départ de mademoiselle Pauli; mais, auparavant, il avait quelques petites mesures à prendre.

Il s'accouda sur l'appui de la fenêtre et son regard parcourut avec distraction les allées du jardin.

Il se disait :

— Mais que s'est-il donc passé?... Pourquoi diable l’explosion a-t-elle eu lieu aujourd’hui plutôt qu’hier?... Je comptais mettre moi-même le feu aux poudres... Qui donc m’a épargné ce soin ?

Son œil rencontra en ce moment la taille courte et contrefaite du pauvre Bosco, qui se cachait à demi derrière un tronc d’arbre.

Le nain errait tout seul dans le jardin. Depuis la matinée, il avait appris de la bouche des enfants l’effet produit par sa dénonciation, et il demeurait comme étourdi devant ce résultat.

La comtesse avait pleuré; la comtesse était malade.

Le pauvre Bosco avait la mort dans le cœur.

Son intelligence était bien faible. 11 n’avait point mesuré le coup porté. Il avait brisé l’âme de la comtesse en voulant la servir!

Il ne voyait point le comte, parce que ses regards désolés étaient fixés sur les fenêtres de madame.

En l'apercevant, M. de Bryant eut un sourire : la vue du pauvre nain était comme une réponse à la question qu'il venait de se faire.

— Oh! oh!... murmura-t-il en examinant à l’aide de son binocle la figure meurtrie de Bosco, les marques y sont... Et le drôle aura parlé !

11 frappa ses deux mains l’une contre l’autre. Le nain entendit et tourna la tête.

— Eh bien, cria le comte Hector en riant avec moquerie, sommes-nous content de notre promenade d’hier soir, maître Bosco?

Les yeux du nain eurent un éclair sombre; il s'enfuit sans répondre et disparut derrière les arbres.

Le comte se dirigea vers l’appartement d’Alizia. Sa figure avait pris une expression résolue.

11 entra sans frapper et ferma la porte derrière lui.

La chambre était vide, mais Alizia, qui se trouvait sur la terrasse, fut avertie sans doute par le bruit de la porte, car elle rentra précipitamment.

A la vue du comte, elle parut surprise et un peu interdite.

MS

— Elle me cherchait sans doute de loin à ma fenêtre...

pensa .M. de Brvant; et la voilà bien déconcertée à l’idée que j'ai surpris son secret

Le comte n'était pas lui-même absolument à son aise. C'était un de ces hommes qui, en toutes circonstances, se donnent la peine d’étudier laborieusement leur rôle. Cette fois, il lui fallait improviser son entrée. x

L'amour d’Alizia, si heureusement deviné, lui facilitait bien les voies; mais aussi cet amour lui-même, ou plutôt la connaissance qu’il en avait, donnait à sa position quelque chose de faux et d’embarrassant.

Comment dire : je sais que vous m’aimez?

Le comte creusait de son mieux cette cervelle, si féconde en expédients, suivant l’opinion du monde, et ne trouvait absolument rien.

II avait son thème fait, cependant, pour le corps de l’entrevue. C'était l’exorde qui lui manquait.

11 salua galamment Alizia, qui était debout devant lui, les yeux baissés et les paupières humides encore des larmes qu’elle avait versées.

On n’apercevait pas un grand changement sur le visage % mademoiselle Pauli. Depuis longtemps, ses traits exprimaient la tristesse. Sauf quelques traces de pleurs récents qu’elle cherchait à dissimuler en vain, rien en elle n'eût fait deviner le coup qui l’avait frappée si cruellement naguère.

Le comte, du reste, ne s'était pas trompé tout à fait.

A la vue d’un étranger, mademoiselle Pauli avait craint, en effet, pour sou secret : seulement ce secret n'était point tel que M. de Bryant croyait l’avoir deviné.

Et tout de suite après ce premier mouvement de frayeur, une pensée d’espoir bien vague, et aussitôt repoussée, était venue à la jeune fille.

Elle s’était dit :

— Peut-être vient-il à moi de la part de Clotilde. Si Clotilde se repentait!..»

Le comte offrit un siège à mademoiselle Pauli. Quand elle se fut assise, il prit place à sou tour et fit effort pour voiler son embarras sous un air de parfaite aisance.

— Mademoiselle, dit- il, je sais tout ce qui s'est passé... Je viens vous féliciter d’abord et vous remercier ensuite.

Alizia crut avoir mal compris.

— Me féliciter!... répéta-t-elle; me remercier!..;

— Vous remercier surtout! Vous aviez un moyeu facile dï prolonger la situation... Vous pouviez, sans sortir de la vérité, donner le change à madame la comtesse et vous retrancher, par exemple, derrière le petit mystère tout innocent d : notre fameuse surprise : les fleurs peintes... Clotilde vou; aime, au fond; elle vous aurait crue, j’en suis sûr... Mai" vous avez senti que vous n’étiez pas ici à votre place... Vous avez accepté purement et simplement l'arrêt qui vous éloigne de ce château... Je trouve cela parfait, mademoiselle, et, encore une fois, je vous en remercie.

M. de Bryant comptait sans doute ici sur une interruption qui pût relancer l’entretien. 11 fut trompé dans son attente.

Alizia l’écoutait ; mais le comprenait-elle?...

11 la voyait droite et immobile sur son fauteuil, la froideur au front, les paupières toujours baissées.

Le comte Hector toussa, ût rouler son fauteuil sur le tapis, et prit une main qu’on n’essaya point de lui retirer.

— Ma chère demoiselle, poursuivit-il avec un peu d’émotion dans la voix, tût ou tard il fallait bien que les choses en vinssent à cette extrémité. Je ne sais vraiment quels mots employer pour exprimer mon sentiment à cet égard... Faut-il dire que nous devions espérer... ou bien que nous devions craindre?...

11 se tut pour attendre une réponse quelconque, un mot ou an signe...

Mais Alizia ne fit pas un signe et ne pronouçaipas uou parole.

Elle était immobile comme une statue..

Le comte, qui la considérait attentivement, éprouvait à la fois du dépit et de l’admiration. J1 ne l’avait jamais yu.e. si belle.

— Après tout , reprit-il encore , votre position ici était fausse et pénible... Si la comtesse ne m’avait pas rendu le service de vous éloigner, j’aurais pris moi-même des mesures pour que vous eussiez, dès notre arrivée à Paris, une habitation autre que l’hôtel de Bryant.

La ligne délicate et pure que les sourcils d’ Alizia traçaient au-dessus de ses yeux eut un mouvement faible. Le comte crut voir son front pâlir davantage.

Il se disait; — Le plus fort est fait. -La voilà qui coin-

prend... Et je ne vois pas qu’elle ait l’intention de faire trop de grimaces...

Néanmoins, il hésitait à entrer plus avant dans la question. Non-seulement il n'avait pas encore parlé d’amour, mais son accent restait froid et tel qu'il le fallait pour discuter une affaire.

— On se fait des fantômes... reprit-il en avançant un peu son fauteuil; il y a comme cela beaucoup de grands mots qui effrayent et qui sont vides de sens... Je vous promets, Alizia, que vous serez heureuse.

Mademoiselle Pauli gardait toujours le silence. M. de Bryant continuait son plaidoyer en s’échauffant de son mieux, mais sans savoir, en définitive, s’il suivait la bonne route.

— Vous serez heureuse, répéta-t-il, je vous ferai un entou-

rage... un entourage dont vous serez la reine par votre esprit, par vos grâces, par votre beauté A part ce monde

dont vous subissez depuis six mois les stupides caprices, ce monde étroit, méchant, collet monté, qui s’habille avec l'hypocrisie des femmes et le faux respect des hommes, il y a un autre monde élégant, joyeux, généreux, tolérant, — le monde des belles intelligences, — le monde aimé des artistes et des poètes...

Alizia poussa un soupir.

— Quel que soit mon crime, dit-elle à voix basse, je suis punie, monsieur... On me chasse... n’est-ce pas assez?... pourquoi envenimer ma peine?... — Mademoiselle!... s'écria le comte Hector, qui trouva quelques accents chaleureux; Alizia, que dites-vous?... Moi, ajouter à Votre peine!... mais je me fais donc bien mal comprendre... Je suis venuvers vous pour vous consoler... pour vous rendre la joie... pour vous dire que vous n'avez rien à craindre... Ici commence pour vous une existence nouvelle... Vous allez être heureuse, Alizia... heureuse et libre!... Pour ceux qui seront autour de vous, vos moindres volontés seront des ordres suprêmes... vous avez obéi trop longtemps; à vous de commander désormais I

En ce moment, Alizia releva sur lui ses grands yeux tristes jet fiers. — Le comte eut la parole coupée.

— Monsieur, dit-elle sans avoir encore de colère, vous êtes impitoyable dans votre moquerie... Sans le savoir, vous aurais-je fait du malf

Le comte saisit l’occasion aux cheveux.

— Du mal!... répéta-t-il en joignant les mains et sur le ton le plus tendre qu’il put trouver; oh! non, mademoiselle, vous ne m’avez jamais fait de mal!... J’ignore pourquoi vous me forcez à vous dire ce que vous savez aussi bien que moi... J’ignore pourquoi vous me recevez avec une froideur si dure... Mais si vous avez oublié, moi, je me souviens... Non, non, encore une fois vous ne m’avez jamais fait de mal!... Loin de me plaindre, je vous remercie à deux genoux, car je vous dois la plus belle joie que j’aie éprouvé en ce monde!...

Le regard de mademoiselle Pauli perdait un peu de sa fierté blessée pour exprimer l’hésitation et le doute. — Elle ne comprenait plus.

Le comte se disait :

— Quelle diable de manie ont les femmes de vouloir se défendre jusqu’au bout!... Impossible d’en trouver une qui ne joue pas à la citadelle imprenable!... Heureusement pour moi, je suis sûr de mon fait!... Ecoutez, reprit-il, ma chère, demoiselle... les convenances nous défendent de prolonger beaucoup cette entrevue... Un homme marié, ajouta-t-il en souriant, a presque autant de mesures à garder qu’une jeune fille... Et pourtant, il faut que nous nous entendions aujourd’hui môme... Voulez-vous vous reposer sur moi du soin de votre avenir et de votre bonheur?

Ceci fut dit d'un ton véritablement affectueux,

— J’accepterais avec reconnaissance, monsieur, répondit Alizia, si je savais à quel titre... — Qu’importe cela? interrompit vivement le comte; les femmes ont de charmants scrupules qui s’attachent surtout aux mots... Donnez aux choses le nom que vous voudrez, Alizia, pourvu que vous me permettiez de vous aimer et de vous rendre heureuse.

Mademoiselle Pauli tressaillit et se leva brusquement, comme si son esprit eût été frappé tout à coup d’un trait de lumière. 11 y avait un reproche si douloureux et à la fois si hautain dans le regard qu’elle jeta sur M. de Bryant, que celui-ci ne put s'empêcher de baisser les yeux à son tour.

— Monsieur, dit-elle, je vous prie de me laisser... j’ai été l'amie de votre femme à l’époque où j’étais heureuse comme elle... Ce matin, quand votre femme m'a chassée, je l'ai trouvée bien cruelle, — peut-être bien ingrate, — mais maintenant je la comprends et je l’excuse... Elle craignait sans

doute ce que moi je n’aurais jamais deviné... et au milieu de mon chagrin je me sens consolée en songeant que la pauvre Clotilde a souffert longtemps, peut-être, avant de dire à sa plus vieille amie : a II faut nous séparer ! » *

Elle traversa la chambre d'un pas tranquille et ouvrit la porte.

Le comte s’était levé, lui aussi.

Il avait à la lèvre un sourire doucereux et légèrement ironique.

— Dieu me préserve d'excuser madame la comtesse!,,, '/mrmura-t-il ; elle a eu grand tort de se délier de vous... Mais fermez la porte, je vous prie, chère demoiselle; il est • absolument impossible que nous nous séparions ainsi. ;

Et comme Alizia n’obéissait point, il traversa délibérément la chambre, poussa le battant et mit le verrou.

Puis il prit Alizia par la main et la ramena jusqu’à sa place.

La pauvre 011e ne faisait point de résistance. Elle ne valait rien dans cette lutte de présence d’esprit et de sang-froid.

Son cœur était brisé.

— Il faut pourtant que cet enfantillage ait un terme, dit le comte Hector d’un ton bref et sérieux; j’ai la réputation d’être un homme prudent, mademoiselle... En outre, on ne peut me refuser une certaine connaissance du monde et de la vie. Je vous prie en grâce de vouloir bien réfléchir,., certains hommes ne s’avancent qu'à bon escient. Je suis positivement de ce nombre, et, ëu conscience, vous n’avez pas pu croire que je venais ici jouer le rôle d’un collégien fat ou d’un barbon imbécile...

Jusqu’alors Alizia n’avait été qu'indignée; en ce moment un effroi vague la saisit.

— Je vais vous parler franc... poursuivit le comte, quitte à obtenir mon pardon plus tard... Je vous aime uniquement, éperdument. Et, comme je vous le disais tout à l'heure, vous m'avez fait le plus heureux des hommes en me donnant votre amour.

Alizia se recula, ébahie.

— Ne niez pas, reprit le comte, ce serait parfaitement inutile... J’ai les preuves de ce que j’avance... et ce ne sont pas, chère demoiselle, de ces jolies petites preuves, admises seulement par les romanciers et par les dames... Un peu de

rouge au front, un soupir étouffé, un regard, un sourire... non pas! Ce sont de belles et bonnes grosses preuves... de* ces braves témoignages qui tombent sur la tète des gens comme des coups de massue, et que rien au inonde uc peut combattre ou etracerl

Alizia ouvrait de grands yeux. — Eu ce moment une idée traversa son cerveau. — Cet homme était-il pris de folie?...

Depuis dix minutes environ que durait la scène, bien des émotions diverses avaient agité mademoiselle Pauli; mais toutes ces émotions reslaient, si l’on peut s'exprimer ainsi, au-dessous de la situation. — Peine, surprise, colère, tout était voilé chez Alizia par une sorte de froideur engourdie. Le coup qui l’avait frappée ce malin la laissait à demi insensible. L’énergie jeune et forte, qui était le fond de sa nature, sommeillait. — La veille, elle se fût révoltée violemment contre cette attaque imprévue. Aujourd’hui, elle se reculait devaut Piusulte et ne songeait qu’à fuir.

La douleur était plus forte que le courroux. Au fond de son cœur, depuis le commencement de l’entrevue, une voix murmurait sans cesse :

— Clolilde avait raison de me chasser, puisque je lui ai pris son bonheur!... Mais cet état de prostration ne pouvait durer. La fierté native d’Alizia devait nécessairement réagir.

Tandis qu’elle regardait le comte, celui-ci put voir sa prunelle s’allumer par degrés et la courbe de ses sourcils noirs se briser peu à peu.

Le comte se demandait avec dépit quel pouvait être son motif de feindre. Et l’entrevue menaçait de prendre un caractère autrement hostile; car si Alizia retrouvait l’énergie au fond de sa fierté blessée, le comte, lui, perdait patience.

— Vous ne me répondez pas, mademoiselle?... dit-il; cela m’inquiète... L'inconstance est le vice des dames... Aurais-je déjà perdu votre amour?

Alizia détourna la tète et ne put contenir un geste de mépris.

— Pardieu! s'écria le comte Hector, ceci devient piquant, et mon rôle me déplaît!... Qu’espérez-vous en prolongeant si tard cette pauvre plaisanterie? Je parle sérieusement, mademoiselle... il me faut une réponse à l’instant môme... ou bien!...

Le comte s'interrompit.

— Ou bien?... répéta froidement Alizia. — Pardon... mille pardons, reprit M. de Bryant, qui changea de ton encore une rois et laissa errer autour de sa lèvre un sourire protecteur; vous devez me trouver bien exigeant et bien grossier... Que voulez-vous, cher ange, c’est la passion qui parle... mais je me repens et j’implore mon pardon... Sans doute, sans doute ! c’est moi qui ai tort... C'est dans le silence et la solitude que vous avez aimé... vous ne pouvez pas me dire comme cela votre charmant secret tout d'un coup... mon excuse, ma belle enfant,, est le temps qui nous presse... Ecoutez! vous voyez bien que je fais la part du sentiment qui arrête sur vos lèvres l’aveu prêt à tomber... Je ne me fâche pas, quoique vous m'en ayez donné sujet, bien certainement!... je vous aime de tout mon cœur... Dites-moi seulement que vous accepterez le bonheur venant de ma main, et je me retire content.

Depuis quelques minutes, l’indignation s’amassait au fond du cœur d’Alizia.

— Monsieur le comte, répondit-elle enfin, la tête haute et les yeux baissés, je ne suis qu’une pauvre fille... En quittant votre château, je ne sais pas où ma tête se reposera... mais je sais que je ne voudrais pas changer mon sort contre celui de madame la comtesse de Bryant, qui est la femme d’un lâche ou d’un fou! — Oh! oh!... fit le comte, qui sauta sur son fauteuil à ces derniers mots. — Et maintenant, monsieur, dit Alizia en se levant, je suis ici pour servir d’institutrice à vos enfants... cette chambre m'appaitient jusqu’à l’heure où je quitterai le château... vous êtes chez moi : je vous ordonne de sortir.

Au lieu de s’irriter, le comte regardait avec admiration la noble beauté de la jeune fille, qui se tenait devant lui pâle, mais fière comme une reine.

—On a beau dire que le cœur des femmes est un abîme, murmura-t-il, ceci passe toutes bornes!... Alors, mademoiselle, reprit-il en saluant pour sortir, vous vous donnez un démenti à vous-même, et vous prétendez que vous ne m’aimez pas? — Un démenti!.., répéta mademoiselle Pauli, dont la belle bouche exprimait un dédain amer, vous ai-je donc dit que je vous aimais !

Et comme le sourire d’Alizia devenait plus provoquant et plus orgueilleux, M. de Bryant porta la main à son sein et en

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retira le petit manuscrit qu’il avait soustrait, la veille, dans cette chambre même.

Alizia poussa un giand cri. Elle s’élança vers le secrétaire en bois de rose et ouvrit précipitamment le tiroir, comme si elle eût espéré y trouver de quoi démentir le témoignage de >£cs yeux.

*i Quand elle eut constaté l’afcsence de son petit registre, elle se laissa choir sur un siège en murmurant :

— Oh! monsieur!... monsieur!... Cela est infâme!

Le comte salua bien respectueusement. Il avait grand’peine à cacher son triomphe.

— Pardonnez-moi, mademoiselle... murmura-t-il; vous me saurez gré quelque jour de vous avoir forcée à entrer dans le chemin du bonheur... Désormais, que vous ne pouvez plus nier, nous nous entendrons à merveille, j’espère. ’

Alizia pleurait, la tète entre ses mains. Elle indiqua du doigt la porte, car elle ne pouvait pas parler. Cette fois, le comte Hector, rendu clément par sa victoire, voulut bien obéir.

11 salua gracieusement et sortit, en promettant tout bas de revenir.

Alizia restait seule, immobile et comme anéantie.

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