XV. — LE TÉLESCOPE
Le comte Hector de Bryant descendit le grand escalier du château. En traversant le vestibule, il donna une caresse aux deux petites filles, qui ne jouaient plus et qui se tenaient tristes l’une contre l’autre, regardant au dehors, à travers la porte vitrée.
Le comte Hector était tout pensif, mais sa méditation n’avait rien de fâcheux. Il se rendait pleine justice à lui-même, et s’avouait bien franchement qu’il était un homme habile au suprême degré.
La lutte avait été bien plus rude qu’on n’aurait pu le penser. Mademoiselle Pauli avait fait une de ces défenses inutiles et désespérées que les femmes essayent par pur esprit de contradiction.
Elle avait fait taire la voix de son cœur; elle s’était cui-
rassée de dédain et d’orgueilleux mensonges. Elle avait nié
l’évidence !
Et cela, ma foi, très-bravement; il fallait le reconnaître.
Pauvre fille! que d'efforts perdus! Cette manœuvre aurait pu dérouter quelque soupirant vulgaire; mais vouloir tromper un adepte comme M. de Bryant, quel enfantillage 1
Un diplomate! un de ces hommes à qui rien n’échappe, c* dont l’œil est un véritable microscope!
Le comte était l’élève d’un disciple de Tulleyrand. Personnellement, il n’avait encore joué ni l’empereur de Russie, ni M. de Metternich, ni même lord Palmerston; mais il avait trompé déjà bien des fois sa femme qui l’adorait; mais il avait dissimulé profondément avec des filles d’Opéra; mais, ce qui était encore plus merveilleux, il avait volé quelques pages d’écriture dans le secrétaire d’une pauvre enfant sans défiance.
Et, après tout, si le gouvernement négligeait d’employer des talents si notables, tant pis pour le gouvernement!
Parmi le contentement sincère qu’il avait de lui-même, M. le comte de Bryant gardait bien quelque petite rancune à mademoiselle Pauli. Deux ou trois fois, durant la récente bataille, Alizia l’avait piqué au vif, et le comte s’en souvenait. Aussi quelques idées de vindicative rancune venaient à la traverse de son amour.
11 se disait : — Je veux une maîtresse brillante, je la ferai heureuse et riche pour augmenter mon propre bonheur... mais un homme comme moi ne peut pas être amoureux à la façon des bourgeois fidèles... Le caprice -passe; la fantaisie s’en va... Eh bien! quand je ne l’aimerai plus, ce sera le moment de lui faire payer son insolence 1
Ceci était fort adroit : le comte Hector s’épargnait, par avance, les remords de la rupture et de l’abandon.
En al tendant, il était pris bien plus sérieusement qu'il ne croyait lui-même. La pensée d’Alizia le dominait et le poursuivait. 11 ne pouvait songer qu’à elle. Tout en se promenant avec lenteur dans les belles allées du jardin de Viliers il Choisissait les diamants d’Alizia, il ornait son appartement comme un temple, il supputait ses revenus pour savoir quelle opulence il pourrait lui faire, sans encourir le blâme du monde.
Toute sa vie s’arrangeait désormais avec Alizia. Rien ne le
gênait; — comme il n’avait pas l'ombre du sens moral, et que nulle voix ne plaidait, au fond de son cœur, la cause de aa femme délaissée, il bâtissait le rêve de son avenir tout simplement, sans scrupule ni remords.
Après tout, suivant le code d’honneur de nos parfaits gen- tilshommes, le comte avait-il quelque chose à se reprocher?
11 trouvait sur son chemin une jeune tille admirablement belle, qui se jetait dans ses bras, pour ainsi dire, qui l’adorait, qui se mourait d’amour pour lui.
Cette jeune fille, il en faisait sa maîtresse.
Quoi de plus simple?
Depuis trente siècles, on se moque de Joseph, qui laissa son manteau entre les mains de madame Putiphar.
Et encore Joseph était un jeune premier, un ingénu, — un ténor!
A l’âge qu’avait le comte, Joseph ne fût jamais possible.
Mon Dieu! cette pauvre clière Pauli avait soufTert durant des années; elle n'avait jamais connu les joies de la jeunesse brillante, ces plaisirs qui semblaient être sa vocation et son rêve. — Sa beauté fière appelait le luxe et la parure.
11 y a des tableaux sans prix qui gisent, oubliés, dans la poudre.
La foule passera devant eux sans même leur donner un regard.
Mais donnez-leur, à ces tableaux, un cadre d’or et ce qu’il leur faut de lumière, la foule émerveillée fléchira les genoux.
En définitive, doit-on lapider l’homme qui répare l’injure du sort et rend au chef-d’œuvre de Dieu son cadre et son rayon de soleil?...
Si c’est assez railler et qu’il faille parler sérieusement, le comte Hector, cet homme sans cœur ni âme, était un misérable de l’espèce la plus vulgaire.
Mais qui d’entre vous, mesdames et messieurs, actrices, loretles déguisées en comtesses, femme de plaisir avoué, ou de plaisir hypocrite, — grandes dames portant écussons historiques ou raisons sociales millionnaires, fats jeunes et vieux, centaures éreintés, fils des preux dont les noms sont sur les registres de Clichy, plus lisibles qu'aux panneaux de la salle des croisades, — petits seigneurs de la loi, de la banque et de la politique, échantillons douteux de notre jeunesse
dorée au chrysocale, — qui d’entre vous, messieurs et dames, jettera la première pierre au comte Hector de Bryant?
Personne, n’est-ce pas? — C’est vous qui avez inventé le fameux adage : 11 faut murer la vie privée.
Murez-la bien votre vie honteuse! Epaississez le voile audevant de vos vices, qui n'orit plus même ce poétique vernis des péchés d’un autre âge. Cachez-vous bien : l’hypocrisie est votre dernière vertu.
Cachez-vous bien, ne fût-ce que pour ne pas laisser aux vices du peuple l’excuse de votre infamie.
Le temps passe, et l’on oubliera peut-être, si vous n’entr’ouvrez plus de longtemps quelqu’un de vos boudoirs splendides, où le tapis se mouille de sang sous le cadavre d’une duchesse assassinée...
C’était un beau jour d’automne. La brise fraîche balançait les grands arbres du jardin, d’où tombaient une à une quelques feuilles dorées. — Les fleurs d’octobre, si éclatantes et si riches, emplissaient les corbeilles des parterres. — Le soleil souriait parmi toutes ces couleurs doucement unies.
Le beau château de Villers levait, au-dessus des terrasses üc marbre, sa gracieuse architecture. Tout avait, dans ce tableau, un aspect de noblesse opulente et de tranquille magnificence.
Le pauvre compagnon qui passe, déjà las de la route parcourue, et appuyé sur son bâton poudreux, s’arrête parfois devant ces fières demeures. Un soupir s’échappe de sa poitrine. Que de bonheur il rêve derrière ces faibles murailles!
Tandis qu’il continue paisiblement son tour de France, si quelqu’un lui disait, au pauvre compagnon, ce qu’il y a làbas souvent de tristesse et de larmes, il ne voudrait point croire...
Nous ne parlons pas ici pour M. le comte de Bryant, dont la rêverie n’était fien moins que sombre. 11 se promenait avec lenteur dans les bosquets, et donnait son esprit tout entier à des pensées couleur de rose.
Quand l’image de la comtesse Clotilde, pâle et souffrante, se présentait à lui, il haussait les épaules et se disait :
— Enfantillage!... c’est un moment à passer... Demain, elle n’y songera plus.
Et par occasion, il s’arrangeait un petit thème fort adroit
pour la visite prochaine qu’il allait être forcé de faire à la comtesse.
Car il était incapable de se donner les torts d’un abandon avoué.
Outre que le scandale est chose impardonnable, il fait naître, presque à coup sûr, des idées de représailles. Et le comte tenait beaucoup à sa femme, qui lui était comme une parure. Il prétendait avoir, dans le ménage, le strict monopole de l'inconstance.
Tous les hommes sans préjugés sont ainsi faits, et il n’y a qu’un bout à la lorgnette de nos philosophes.
Le comte apprenait à loisir un petit rôle d’époux débonnaire et facile: — Cette demoiselle Pauli vous déplaisait, bonne amie; vous l’avez chassée; vous avez bien fait... Vous êtes la maîtresse ici, et toutes vos volontés sont les miennes.
Ce disant, il souriait, le rusé, le matois, le diplomate !
Il avait la conscience de sa finesse supérieure; il était tout près de demander au hasard des obstacles plus sérieux pour exercer son inappréciable adresse.
Il avait déjà fait deux ou trois fois le tour du jardin, lorsque sa promenade le conduisit vers un petit boulingrin de tilleuls, d’où l’on apercevait les fenêtres de mademoiselle Pauli.
Son regard se porta tout naturellement de ce côté.
Le sourire content et fat qui était autour de sa lèvre disparut comme par enchantement.
Ses sourcils se froncèrent avec violence ; il recula de plusieurs pas et s’appuya au tronc d’un tilleul. Sa face était toute pâle.
11 se frotta les yeux, comme un homme qui n'en veut point croire le témoignage de sa vue.
Puis, il se redressa d’un brusque soubresaut, traversa le jardin en courant, et monta les degrés du perron quatre à quatre
Alizia était restée longtemps immobile à la place où nous l'avons laissée.
Elle avait sur le cœur un poids accablant de honte et de souffrance.
On ne peut pas dire que les événements de cette journée fussent ve lus la frapper tout à fait à l’improviste; elle soup-
connaît la jalousie de la comtesse, sinon l’amour de M. de
Devant.
C’était cette jalousie devinée qui faussait depuis longtemps sa position; c’était cette jalousie encore qui mettait une froideur si blessante dans la conduite de la comtesse à son égard.
Mais Alma, toujours seule, et n'ayant près d’elle aucune oreille amie pour écouter sa plainte, employait tout son effort à s’aveugler elle-même. Pour éloigner l’angoisse, elle n’avait d’autre ressource que déformer les yeux. El ! e n’essayait point de se consoler; tout son remède était de n’éclairer jamais sa tristesse et de s'engourdir dans un désespoir morne.
L’amour, d’ailleurs, était là, un amour méconnu, brisé, mais incurable; un amour qui brûlait toujours au fond de sa pensée et qui lui emplissait le cœur.
Dans ses longues rêveries solitaires, elle ne faisait qu’une faible part au dégoût de sa position actuelle. C’était comme un surcroît à son découragement, mais son découragement eût existé sans cela.
Il lui restait pourtant une pauvre consolation : un baume mystérieux coulait parfois sur la blessure de son àme, alors qu'elle était seule et que nul regard ne l’épiait.
Chaque jour, il était une heure où ses rêves de jeune die revivaient et où son cœur trompé retrouvait tous les espoirs fleuris de l’adolescence.
Ce n’était qu'un instant, liélas ! mais c’élait toute sa vie.
Maintenant, le sort implacable lui arrachait cette dernière joie. Aucune lueur ne viendrait plus briller dans sa nuit profonde; aucune voix ne s’élèverait plus en elle pour combattre le navrant silence du désespoir. Et c’était à ce moment cruel, où s’accomplissait le suprême sacrifice, que l’insulte venait l'accabler, froide, moqueuse, impitoyable.
Un homme était entré chez elle et lui avait dit : Vous m'aimez : j’ai pitié de cet amour, et je veux bien faire de vous ma maîtresse.
Et, si loin que pussent aller ses regards désolés, personne pour la défendre, personne pour la protéger aux yeux du monde, personne pour repousser l'insulte lâche I
C’en était trop. Ce dernier coup tuait ce qu’il lui restait de force. Elle n’avait plus ni courage, ni pen-ce.
Elle était à genoux au milieu de sa chambre. De grosses
larmes sutonnaxeni sa joue lentement. Scs paupières retombaient lourdes et voilaient son regard éteint.
Des deux côtés de son visage pile, scs grands cheveux noirs se mêlaient, dénoués; sa tête s'affaissait sans effort ni soutien. Elle était belle encore, mais d’une beauté qui faisait mal et pitié.
Au bout de quelques minutes, sa paupière se releva ; son regard chargé de pleurs fit le tour de la chambre, comme pour dire un dernier adieu aux objets amis qui l’entouraient.
Elle contempla successivement la couche, où ses nuits tourmentées avaient si souvent en vain appelé le sommeil ; son piano, dont les cordes, muettes aujourd’hui, avaient tant de fois chanté ses souvenirs; le petit secrétaire en bois de rose, enfin, confident infidèle qui n’avait pas su garder son secret.
Où serait-elle demain? Quels objets remplaceraient ceux-ci? Aurait-elle un abri pour pleurer ou pour mourir?
Un murmure tomba de ses lèvres enlr’ouvertes.
— Oh! ma mère! disait-elle, ma mère!... Je souffrais bien; mais j’aurais dû suivre ta dernière volonté... Tu m'avais dit où était le malheur, le malheur mortel que nulle force ne peut supporter ni combattre... M>i, j’ai cru, pauvre folle! j’ai cru aux promesses menteuses de l'espoir, plutôt qu'à tes dernières menaces... O ma mère, ma mère! Dieu me punit, et je meurs désespérée!
Son regard, qui se perdait depuis un instant dans le vide, rencontra la fenêtre ouverte sur la terrasse.
L’éclat du soleil, qui souriait joyeusement au dehors, blessa ses paupières fatiguées de larmes. Et pourtant elle ne détourna point les yeux.
Une force mystérieuse semblait attacher'sa prunelle à cette fenêtre.
Ce n’était point celle qui donnait, en retour, sur la façade du château, et d’où l’on pouvait voir les croisées du comte Hector. La fenêtre dont nous parlons était percée dans le mur du pignon et regardait la pleine campagne.
Les yeux d’Alizia restaient fixés sur elle, et, sous ses larmes qui coulaient plus abondamment, il y avait un mélancolique sourire.
— Adieu, murmura-t-eUc, adieu! je ne le verrai plus...
Le soir, après ma prière, je ne t’enverrai plus ce baiser que personne ne voit et qui me console!
Elle se dressa sur ses jambes chancelantes et gagna péni • blement la croisée.
— Une fois, disait-elle, que je le voie encore une fois!
Elle se soutint au montant de la fenêtre. Un instant, ses yeux errèrent dans la campagne diaprée des mille nuances de l’automne.
A voir ce qui était devant elle, le parc immense et le désert, les grands guérets, toute cette campagne solitaire, on eût compris difficilement le sens de ses dernières paroles.
Où se perdait sa pensée? Dans celte direction , aucun château ne s’élevait , aucune villa bourgeoise ne montrait ses blanches murailles; à peine devinait-on dans le lointain le toit fumeux de quelque ferme tapie derrière les futaies.
A part cela, rien que des champs et des bois, et, bien loin, bien loin, un point grisâtre qui était la ville d’Avranches.
Alizia passa sur la terrasse. Le soleil, qui s’inclinait à l’horizon, derrière le château, se jouait dans les cimes rougies des grands chênes. Le paysage, éclairé largement, avait parmi sa verdure sombre des teintes de pourpre et d'or. Alizia contemplait avec’ un recueillement douloureux ces aspects aimés : jamais elle n’y avait trouvé tant de charme.
Elle leur disait adieu du fond de son cœur.
Puis, tout à coup, elle essuya ses paupières d’un geste rapide, et vint coller son œil à la lentille du télescope.
Une fois là, elle ne bougea plus.
Le télescope, monté à demeure, s’inclinait dans une direction presque horizontale.
Alizia regardait, regardait; son âme était désormais dans ses yeux. Elle ne pleurait plus, parce que les larmes empêchent de voir.
Mais sa poitrine se soulevait, oppressée; par intervalles, tout son corps tressaillait. Et des murmures brisés tombaient ; de ses lèvres :
— Adieu, disait-elle encore; adieu!... Là où je vais j’emporterai ta pensée... Où vais-je?... Oh I te voir quelquefois, c’était sans doute trop de bonheur pour moi qui suis condamnée!... J’étais là, tout près de toi; à ton insu, je vivais avec toi... Tout ce que tu pensais, je le lisais sur ton front
triste... Hélas! hélas J il me semblait souvent que ta rêverie s'envolait vers moi , et j'étais trop heureuse!
Elle regardait, et l’illusion venait, chassant la réalité sombre.
Elle était accoutumée, car c’était là, toujours, que lui venaient ses beaux rêves.
La distance n’existait plus. Ce qu’elle voyait, elle aurait pu le toucher : du moins, ses mains s’avançaient frémissantes, dans le vide, et l’on eût dit qu’elle essayait une caresse.
— Pauvre fille 1...
C’était cela que M. le comte de Bryant avait vu d'eu bas, alors qu’il se promenait dans le boulingrin de tilleuls.
C’était cela qui l’avait fait pâlir. C’était pour cela qu’il avait remonté en courant les degrés du perron.
Alizia n’avait eu garde de le voir. Son âme était tout à son rêve.
Elle disait encore :
— Tu souffres comme moi ; car ton regard est morne et triste; ton beau regard que j’aimais autrefois si joyeux et si fier!
Tu es seul comme moi; mon Dieu, il me semble que lu ne peux penser qu’à moi 1
Ah ! si tu savais comme on m’outrage et comme on me tue! Si tu savais que ma pauvre joie de t’aimer et de le voir on me l’envie, on me l’arrache! Car ils n’ont point de pitié; que leur importe mon martyre, à ces heureux? Si tu savais qu’ils me chassent et qu'ils m’envoient mourir de faim loin de toi!...
Oh! tu viendrais à mon secours; n’es-tu pas le meilleur et le plus généreux!...
Elle s’interrompit. Sa voix était toute pleine de larmes et tremblait bien fort.
Elle avait peine à se soutenir, tant son émotion la navrait; mais elle restait, l'œil collé au verre du télescope. Une force mystérieuse était en elle qui combattait la fatigue et soutenait sa faiblesse.
La porte de sa chambre s’ouvrit sans bruit ; le comte Hector de Bryant, qui arrivait tout essoufflé de sa course, se glissa doucement à l’intérieur et vint se mettre auprès de la croisée.
Le tapis avait étouffé le son de ses pas; Alizia se croyait toujours seule.
— Si j’étlis fiche, reprit-elle, si j'avais seulement le prix de ce médaillon que Clotilde porte dans son sein... j’irais vers toi... je n’aurais plus peur ni honte... Je te dirais : Tu m’as crue coupable et je n'étais que dévouée... Je t’aimais alors comme aujourd’hui, et pas un seul instant, depuis le jour où je t’ai vu pour la première fois, je n'ai cessé de t'aimer...
Le comte ne perdait pas une parole; ses poings fermés se crispaient; il avait de la sueur à ses tempes.
Deux sentiments contraires étaient en son esprit : le doute entêté, que soutenait l’orgueil, combattait la certitude victorieuse.
Par instants, il refusait d’en croire le témoignage de ses yeux : il se disait : — C’est impossible ! elle n’aime que moi, elle n’aime que moi!
Mais la réalité se dressait devant lui et’ semblait railler amèrement sa contiance.
Et son amour qui, jusqu'à cette heure, n’avait été qu’une fantaisie peut-être, un caprice d’apprenti Lovelace, un désir à peine plus chaud que les pâles désirs de sa jeunesse dépourvue d’enthousiasme et ignorant la passion, son amour grandissait tout à coup. La fièvre inconnue lui montait au cerveau.
Son cœur battait, apprenant si tard l'angoisse jalouse.
Il aimait avec emportement, ce froid calculateur qui avait obéi toute sa vie à ses sens complaisamment et comme on accomplit, quand on est sûr de son empire, les caprices d’une maîtresse esclave, ce cœur de marbre qui ne croyait point hier à la passion.
La passion le domptait. Et c’était une cruelle moquerie; celte femme qu’il avait aimée par pitié, pour ainsi dire, cette femme dont il avait savouré les aveux avec tant de fatuité miséricordieuse, cette femme ne songeait point à lui !
C’était un autre qu’elle aimait.
A un autre les aspirations ardentes de ce cœur jeune et vierge; a un autre ces élans timides et si charmants; à un autre tout cet amour mystérieux, croissant comme une belle fleur dans la solitude et dans le silence, cet amour pur, ce diamant sans prix!
Le comte Hector ne connaissait point au monde une femme aussi belle.
Lu comte Hector n’avait jamais rêvé une tendresse si noble et si insoumise, si dévouée et si fière.
Et tout cela était pour un autre !
Son mal était sérieux; sa peine était profonde. Mais, à part celte angoisse grave, le dépit le piquait au plus sensible du cœur.
Quel rôle! Il y avait des mois qu’il nourrissait ce quiproquo, comme une vieille femme nourrit à la loterie le terne qui ne doit jamais sortir! N’avait-il pas prononcé le mot naguère, alors qu’il faisait le cruel avec Alizia? son infortune n’était-elle pas de ce genre choisi et grotesque qui met en convulsions tous les rieurs du Vaudeville, quand Arnal se montre sous les traits de dou Juan trompé?..
Un frisson courait par ses veia s, car il était de ceux que le ridicule assassine.
Rien ne pouvait le blesser plus vivement ni plus amèremeut ; c'était un coup de massue.
11 n’aurait point su dire lui-même ce qui dominait au fond de son cœur. Était-ce l’amcur ou la colère, ou déjà la soif de vengeance?
Alizia poursuivait d’une voix plaintive, qui frappait l’oreille du comte comme un sarcasme empoisonné.
— Mais je suis pauvre... je n’ai rien!... Toi, tu es riche, et souvent j’ai entendu dire qu'un avenir biillant s’ouvrait audevant de toi... que tu pouvais prétendre à la main des plus opulentes héritières... Hélas! j’étais îiche, moi aussi... mais ceux qui me font aujourd hui si misérable ont commencé leur persécution dès mon berceau... Ils ne savent pas, oh! non, Clotilde ne sait pas, car elle est généreuse et bonne. Si elle savait !...
M. de Bryant ne comprenait plus, et à vrai dire, il n’essayait pas de comprendre.
En ce moment, il subissait une sorte d’abattement inerte ; ses yeux étaient baissés : sa tête s’inclinait, découragée.
— Elle ne le saura jamais, reprit Alizia, sinon quand je serai morte... J’ai fait un serment à l’agonie de ma mère, et je le tiendrai ; car vous m’avez déjà trop punie, mon Dieu , pour avoir oublié ma première promesse...
...Qu’irais-je faire auprès de toi?... Que te dirais-je? A quoi bon me justifier, puisque je ne peux pas être ta femme?... Je vais m’en aller loin, bien loin!... dans quelque retraite où le bruit
de ta vie ne parviendra pas jusqu’à moi... mais où je pourrai prier pour ton bonheur, tant que Dieu me laissera sur terre.
Adieu I mon âme est à loi... Je t’aime ici-bas et je t’aimerai au ciel.
Sa voix s’était affaiblie peu à peu; ces derniers mots s’éteignirent en un murmure.
M. de Bryant s’était redressé depuis quelques secondes; une réaction violente s’opérait en lui.
Ses sourcils se fronçaient, et ses lèvres blêmes avaient des tressaillements. La honte de la défaite, le dépit envenimé, la colèie excitée jusqu’à la îage , tout cela était sur scs traits.
Vous n’eussiez certes point reconnu ce beau gentleman de la veille, si frais, si rose, si bien frisé ; il avait une mine de traître, et son front insignifiant arrivait à peindre un sentiment tragique.
Sur ce front où, pour un instant, la passion désordonnée se lisait comme en un livre, une pensée de meurtre glissa.
Le comte ne se connaissait plus.
Il s'élança; ses doigts crispés et tremblants saisirent la taille de mademoiselle Pauli, qui poussa un cri faible, et il la jeta brusquement en arrière.
Alizia tomba, renversée, sur le tapis de la chambre.
Le comte, dont la gorge râlait, mit son œil à la lentille.
Le télescope n’avait point bougé. U restait là, témoin irrécusable; il allait révéler au comte le secret d’Alizia et lui montrer ce qu’elle regardait tout à l’heure, avec tant d’émotions et de larmes.
Au bout du télescope, il y avait une maison aux murailles vieilles et grises. Le comte la reconnut du premier coup d’œil; elle était située dans le faubourg d'Avranches. Une fenêtre s'ouvrait au premier étage. On voyait une chambre d'aspect austère et sombre, tendue de noir comme un tombeau.
Sur ce fond obscur, une figure pâle ressortait énergiquement.
C’était un homme, assis devant un bureau de bois d’ébène, où quelques livres s'ouvraient épars.
11 ne lisait point. Il avait la tête appuyée sur sa main. — Ses yeux, pensifs et tristes, temblaient fixés sur le château de Villers.
Le comte se redressa; un nom tomba de ses lèvres plissées.
— Martial Aubert!... murmura-t-il.
Il se retourna vers l'intérieur de la chambre et son regard se fixa sur Alizia, qui s’était relevée.
— Ah! ah !... fit-il en essayant de railler; c’est M. Martial Al bert que nous aimons!... — Oui, répondit Alizia, la tête haute et les bras croisés sur sa poitrine.
Les yeux du comte de Bryant eurent un éclair de haine folle.
— Et moi, je suis joué!... s’écria-t-il; et moi, je suis le héros d’une de ces histoires qui font fortune par tous pays et que l’on raconte en riant à gorge déployée...
Il s’avançait jusqu’auprès d’Alizia Pauli. Son sang-froid semblait être subitement revenu.
U eut même la vaillance de grimacer un sourire.
— Mademoiselle, dit-il, c’est ce diable de télescope! je ne l’avais pas deviné... Maintenant vous sentez parfaitement qu’il est trop tard pour reculer... je ne sais plus si je vous aime... mais il y a entre nous une gageure, et je vous donne ma parole d'honneur que vous serez ma maîtresse!
11 salua fort galamment Alizia, qui restait immobile et muette au milieu de la chambre, puis il sortit le sourire aux lèvres.