XVI. — DU CHOIX d’une MAITRESSE
Mais le diable n’y perdait rien absolument, et le sourire a* M. le comte était un pauvre masque.
11 souffrait en réalité le martyre; il était humilié, vaincu, écrasé.
Plus un homme se croit sûr de son fait, plus la déception est rude; or, jamais homme n’avait eu conviction plus entière que M. de Bryant. De temps en temps, pour passer une heure, il s'amusait bien à invoquer un semblant de doute; — mais c’était tout plaisir : il avait si peu de peine à mettre le doule en fuite et à se rassurer complètement!
Le coup était impiévu, piquant, insupportable.
L'aventure, divulguée par hasard ou par malice, le mettrait dans la position la plus ridicule que jamais esprit étroit et susceptible ait pu redouter.
Or, si M. le comte de Bryant n’était pas tout à fait un Talle\rand au petit pied, comme le croyaient ses amis et ses domestiques, du moins avait-il quelques connaissances du monde. C’était une intelligence ordinaire, capable d observer par elle-même jusqu’à un certain point, et en outre pos-edaiit une somme assez ronde d'observations enseignées.
En outre encore, c’était un esprit pointu, aimant a voir les côtés sophistiques de «a vie, et n’ignorant aucune de ces lois paradoxales suivant lesquelles le monde agit, pense et juge.
Il savait, par exemple, que si le vice est parfois dangereux,
le ridicule est toujours mortel.
Le comte ne croyait guère aux grands principes de la morale; mais il avait une foi dévote à ces petits axiomes que les collégiens trouvent hardis et qui fout la religion des bigots du scepticisme.
Il se voyait littéralement perdu.
La promesse d’une pairie, qu’on lui avait faite pour le commencement de la session prochaine, lui donnait la chair de poule. Car on est très-gai, sans que cela paraisse, à la Chambre haute. M. de Bryant croyait déjà entendre l’histoire du télescope courir de fauteuil en fauteuil et dérider, tour à tour, les fronts vénérables de tous ces illustres vieillards.
C’était un concert de gaieté folâtre. — La pairie éclatait de rire à l’unanimité.
Cette espérance, si chèrement choyée, devenait un supplice.
11 voyait sa première entrée à la chambre. Quelle contenance faire? Les sourires de scs nobles collègues prenaient un assaisonnement goguenard..
N’y avait-il pas une compassion pleine de sarcasme dans la poignée de main parlementaire que lui offraient ses voisins?...
Et plus loin, ceux-là qui se parlaient tout bas, que se disaient-ils? — Leurs regards se tournaient vers M. de Bryant;
— un mot arrivait jusqu’à son oreille, un mot diabolique, aiguisé comme un stylet, bardé comme uue flèche, brûlant, poignant, subtil, implacable.
Le télescope! le télescope!
Et notez que l’histoire avait des détails terribles ! il s’agissait d’une institutrice, — de l’institutrice de ses énfants!
Avec une marquise, le télescope eût été plaisaut, mais joli;
— avec une institutrice, le télescope était burlesque.
D'abord, est-il permis d'aimer une institutrice? Assurément non; cela sort des limites du péché fashionable; cela tombe en plein dans le roman bourgeois, triste, fatigant. — Il y a là évidemment de ces larmes gênantes que l’on évite, quand on a le lorgnon bien placé.
11 y a du drame. — On s’expose à s’entendre dire comme à la Porte-Saint-Martin : — Monsieur, vous m’avez perdue, moi, pauvre fille!... — Monsieur, moi, je n’avais que mon honneur, et vous me l’avez pris 1... — Monsieur, vous m’avez tuée, etc...
Cela ne se fait plus guère, depuis que le service des lorettcs, arrivé au suprême degré de perfection, offre aux consommateurs non-seulement d’adorables pécheresses, mais des jeunes vierges, plus vertueuses que Clarisse Harlowe et plus louchantes que Paméla.
On arrive à l’ordre par l’excès du désordre : Lovelace est mort, l’ennuyeux premier rôle l Le besoin de séductions ne se fait plus sentir. Les lorc Ues sauvent la famille.
Préparez des couronnes et fondez des prix Montvon !
Les meilleures choses, pourtant, ont leur côté fàeheux; le malheur, c’est qu’il y a des comtesses lorettes et des lorettes marquises, — ce qui établit une concurrence déplorable...
Une institutrice I fi donc, mille foisl S’il est une exception au proverbe : Tous les goûts sont dans la nature, c’est là qu’elle doit se trouver.
Quelle excuse apporter?
La beauté? l'esprit? la grâce?
Il y a des femmes qui sont belles en vain, qui ont inutilement de l’esprit, chez qui la grâce est un non->sens.
Corbleu I adorez la camériste de voire femme, ou tombez aux genoux crottés de votre fille de basse-cour.
C'est drôle, au moins; dans le dernier cas surtout, vous pourrez passer pour excentrique.
Mais une institutrice! — c’est le vice banal et plat, le péché sordide des gros maris qui prennent du ventre et <jui ne trouvent plus!
Entendîtes-vous jamais parler d’une institutrice rebelle?
Mais c’est impossible! mais il est manifeste qu'on la chasserait! Mais, depuis que le monde est monde, vous savez bien que l'institutriae gagne deux fois ses pauvres appointements ! Si celte faiblesse inexcusable vous prend, croisez vos rideaux
épais, fermez vos portes à double tour ; car, indépendamment du haro des gens qui savent vivre, vous aurez l’anathème fastidieux des champions de la famille.
Ne salissez-vous pas votre propre nid? ne souillez-vous pas vous-même le sanctuaire de votre intérieur?
Et tout cela pour briser une porte ouverte, pour donner assaut à une place rendue d’avance, pour vaincre un ennemi à genoux!
Car vous n’avez pas même l’attrait ou le prétexte de la résistance 1
Si l’on résiste, c’est le comble! le monde, qui n'a point de pitié pour les faibles, a classé d'autorité la vertu de l’institutrice parmi les choses fabuleuses. C'est le phénix introuvable, le cygne noir du poëte romain, le merle blanc de nos nourriccs#
Misère ! misère ! Si le péché est honteux par lui-même, qui dira la honte, du péché trop facile? Et la honte, multipliée au centuple, de l’homme qui échoue devant ce trop facile péché ?
Qui donc, s’il vous plaît, était votre rival? N’avez-vous point baissé pavillon devant votre valet de chambre?
Oh! le télescope! le télescope!...
Et les gorges chaudes des salons parisiens! Et les indiscrétions des journaux! et les méchantes plaisanteries du club!...
Le comte se sentait devenir fou.
D’autant mieux que sa colère et sa honte ne le sauvaient point d’un autre sentiment, plus tyrannique encore.
Comme Alizia lui avait semblé belle, à ce dernier moment! comme il avait souffert pendant que sa parole passionnée allait vers l’absent !
Comme il aimait! comme il était jaloux!
Ce n'était pas assurément l’amour que comprend l’honnête homme; ce n'était pas même cet entraînement fougueux de la jeunesse aveugle et subjuguée, qui foule aux pieds toute règle et ferme l’oreille à la voix de l’honneur ; c’est un composé de désirs sensuels, d'orgueil blessé, de dépit chauffé par la fureur.
Mais qu’importent, en définitive , les éléments qui constituent la passion? — La passion existe indépendamment de ses causes, et c’est le défaut de la langue toute seule si chaque nuance ne peut pas être exprimée par un mot.
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Ce qu’on peut dire, c’est qu’à celle heure le comte désirait follement, éperdument; c'est qu’il lui fallait à tout prix la possession d’Alizia; c’est que, pour atteindre ce but, il était,, capable d’oublier sa prudence cauteleuse et d’égarer les prétendues finesses de sa diplomatie...
Il s’était retiré dans sa chambre, où il se promenait à grands pas, la tête en feu et livré à un véritable chaos de pensées.
Des expédients les plus romanesques lui venaient à l’esprit; il combinait des projets qui eussent fait honte à un échappé de collège.
Et toujours il en revenait à ce refrain de son impuissante et puérile jactance :
— Elle sera ma maîtresse !
A part sa fantaisie, excitée jusqu’à la passion, il sentait bien que c’étaient là le salut et le refuge.
Alizia était une àme orgueilleuse et droite; il l'avait jugée.
Si elle cédait jamais, elle devenait esclave à son tour; — plus rien à craindre! — c’était non-seulement le bonheur, mais après le bonheur le repos.
C'était le voile tiré sur le passé.
Car il était bien sûr que si mademoiselle Pauli avait une faiblesse à cacher, nulle puissance humaine ne pourrait jamais lui arracher une parole.
Tandis que, maintenant, il y avait cet odieux juge destruction, ce rival préféré, ce Martial Aubert!
Comme il songeait ainsi, une idée lui traversa le cerveau.
— 11 agita brusquement le cordon d’une sonnette. Son valet de chambre parut.
— Allez voir si madame la comtesse peut me recevoir, lui dit-il.
Tandis que le valet de chambre s’éloignait pour obéir, il se mit devant sa glace afin de réparer le désordre de sa toilette et de recomposer le calme souriant de son visage. — 11 faut que je sache! murmurait-il, et dussé-je la briser du coup, il faut que sa volonté cède!...
Tout cela s’était passé rapidement ; il y avait à peine dix minutes que le comte avait quitté le boulingrin de tilleuls.
Une ou deux minutes après son départ, un bruit de pas furtifs s'étaient fait entendre sur les feuilles sèches des char-
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milles voisines; — puis la figure du nain Bosco s’était montrée timidement derrière un tronc d'arbre.
Il épiait. — C’était sa vie et son instinct. — Son visage portait les traces du châtiment cruel que M. de Bryant lui avait infligé la nuit précédente. Entre ses meurtrissures vives, sa pauvre joue était bien pâle; il souffrait. — Mais il continuait de rôder, l’œil au guet et l'oreille ouverte.
11 avait grand’peur pourtant, sa marche était timide, et ses yeux roulaient effrayés.
11 se glissa, d’arbre en arbre, jusqu'à la place occupée naguère par M. de Bryant. — Une fois là, son regard interrogea le jardin et la façade du château, pour voir ce qui avait causé la brusque retraite du comte.
Il ne vit rien d’abord. — Ce fut le mouvement du comte Hector, faisant inuption sur la lorrasse et sa sissant la taille de mademoiselle Pauli avec violence, qui attira enfin son attention.
Ce fut, du reste, l’affaire d’une seconde. — Il vit le comte entourer Alizia de ses bras, et tous deux disparurent pour entrer dans la chambre.
Les bras du nain tombèrent le long de son corps ; il se méprenait. — Cette scène était pour lui un jeu d’amoui
Le rouge lui montait au visage, et ses cicatrices le brillaient.
— Pauvre dame! murmurait-il; si j'étais fort, comme je Ja vengerais!...
Il y avait dans ce corps difforme un dévouement aveugle et sans limites. Le pauvre nain aimait sa maîtresse de bien bas, et comme on adore Dieu. Il n’aimait qu’elle au monde; il l’entourait d’une protection, illusoire sans docte, mais patiente, mais fidèle et toute pleine d’une abnégation chevaleresque.
Ce rôle de page qu’on lui avait infligé, pour l’amusement des hôtes de Villers, il le prcnail fort au sérieux. C’était avec orgueil qu’il portait ce beau costume de velours galonné d’or, qui faisait tant rire les convives de M. le comte.
C'est le malheur profond de ces pauvres êtres frappés par la main de Dieu. Ils ont un coeur comme les autres hommes; ils aiment, ils se dévouent, ils souffrent. — Et toutes ces choses si graves ne font qu’ajouter au comique de la caricature. — Voyez-vous ce nain amoureux! ce bouffon qui pleure!
On riait de bien bon cœur à le voir dresser, tant qu’il pouvait, sa courte taille. S’il fronçait ses sourcils, on riait davantage; si un soupir s'échappait de sa poiti ine creuse, on riait encore. On aurait continué de rire en face de son agonie.
Parce que sa souffrance ne faisait faire à personne ce retour égoïste sur soi-même, ce qui est la sensibilité du monde. Il ne ressemblait point à un homme; la soulliance, chez lui, devenait parodie.
D'aiileurs, nul ne se doutait peut-être de ce qu’il souffrait; la comtesse, qui était bonne, n’eût point laissé martyriser dans sa maison un être inoflensif.
11 avait été élevé à Villers par charité; on le voyait ainsi depuis des années. — La pitié np tenait point contre le rire.
11 sulfit de si peu pour tarir les sources de l’émotion, et notre sensibilité humaine est quelque chose de si fantasque!
Ne sait-on pas qu’aux colonies il y a de jeunes créoles bien bonnes, bien douces, bien charitables, — des anges 1 — qui assistent froidement au supplice de leurs noirs?
Changez la couleur du patient, et les anges tomberont en syncope.
Pour en revenir à notre malheureux nain, il faut dire que les natures exceptionnelles comme la sienne sont rarement sympathiques. Llles présentent, le plus souvent, un mélange repoussant d’orgueil et de méfiance. — Bosco était ainsi fait : il cherchait 1 isolement et concentrait toutes ses facultés d’aimer sur la comtesse Clotilde.
II n’avait peut-être pas la conscience exacte de toutes les moqueries dont il était l’objet, mais il les sentait d’instinct; il fuyait ces rires qui le froissaient et l’humiliaient.
Cela suffisait à le clouer sur son escabclle, dans sa chambre déserte; mais, à part l’angoisse de son orgueil blessé, il avait deux autres motifs de chercher la solitude, d'abord la tâche qu’il s’était imposée de veiller sur le bonheur de sa maîtresse; ensuite, ces efforts bizarres et insensés auxquels nous l’avons vu se livrer dans sa cellule.
Dieu l’avait frappé dans son esprit comme dans son corps.
Il avait la taille d’un enfant de huit ans, et son intelligence n’était point au-dessus de cette mesure. Son désir, son espoir, sa passion, c’était de grandir jusqu’à la taille d’uu homme, afin d’être beau, — peut-être afin d’être aimé.
AL1ZIA FAILI
Chaque jour, il se condamnait à un martyre pareil; il disloquait ses pauvres petits membres; il torturait sa poitrine jusqu'à ce qu’il tombât épuisé, privé de souille, sur le carreau poudreux de sa mansarde.
Puis, dès qu’il pouvait se relever, il courait au fragment de miroir, collé à son chevet, pour voir s’il avait grandi.
C’était tous les jours une déception nouvelle, — mais il ne se décourageait point. Il restait longtemps devant son miroir à contempler son visage, qui avait vraiment une sorte de beauté mélancolique.
11 s’admirait; il se souriait, — puis il pleurait.
Et le lendemain, il s’épuisait de nouveau à sa tâche folle, jusqu’à ce que sa poitrine déchirée envoyât des gouttes de sang à ses lèvres.
Cela ne l'effrayait point; il voulait bien mourir...
A la vue du comte emportant Alizia dans ses bras, il s'élança d’un bond hors de sa cachette. 11 craignait beaucoup M. de Bryant, qui n’avait nul ménagement pour sa faiblesse, mais la crainte n'était point capable de l’arrêter. — Le pauvre Bosco était brave à sa manière.
Il se glissa jusqu'au perron, dont il monta les marches rapidement; puis son pas, silencieux et léger comme celui d’une femme, gravit les degrés de l’escalier principal. Il se coula le long du corridor. — Au moment où il arrivait devant la porte d’Alizia, pour mettre son œil curieux à la serrure, la porte s’ouvrit brusquement et le comte sortit en désordre.