XVII. — LA LETTRE
Le trouble de M. de Bryant l’empêcha de voir le nain, qui s'était rejeté vivement en arrière.
Quand le comte fut parti, Bosco se rapprocha de la porle, restée grande ouverte. — 11 entra dans la chambre d'Alizia.
C’était la première fois de sa vie. — Naguère, quand le château était plein d’hôtes, ces dames et ces messieurs s'amusaient parfois à faire venir le nain dans leurs appartements; il avait pris l’habitude d’entrer où bon lui semblait.
Ce nain, errant par les corridors, donnait au château un fort bon air de féodalité. Mais, tout en usant avec les autres
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du privilège qu'on lui accordait, Basco n’avait jamais eu l’idce de rendre visite à mademoiselle Pauli.
L’institutrice était son aversion la plus décidée; il la délestait d’autant mieux que, dans sa croyance, l’institutrice s’asseyait avec lui sur le même degré de l’échelle sociale. Elle était au-dessous des maîtres et au-dessus des domestiques, — absolument comme lui, le page de madame la comtesse.
Cette comparaison lui semblait souverainement humiliante.
11 repoussa la porte derrière lui, et s'avança jusqu’au milieu de la chambre.
Alizia faisait ses bagages. Elle était à genoux devant sa malle et pliait ses robes une à une. — Ses mouvements avaient une lenteur automatique.
Elle tournait le dos à Bosco, mais celui-ci voyait son visage dans une glace.
C’était la ligure d’une morte, une vraie statue de marbre. — Ses yeux étaient secs et fixes; sa bouche n'avait ni animation ni pensée. Les grandes masses de ses cheveux noirs, qui tombaient en désordre le long de sa joue, en faisaient ressortir l’uniforme pâleur.
Elle ne voyait pas le nain.
Celui-ci la considérait curieusement. 11 n’avait parlé à personne depuis le matin. La nouvelle du départ de l’institutrice n’était pas venue jusqu'à lui; mais ces hardes amoncelées, cette malle ouverte, ces armoires vides lui en disaient assez.
Une joie méchante se peignit dans scs yeux.
11 eut même un sourire, mais le sourire tendit la peau de ses joues et mit un élancement douloureux à chacune de ses cicatrices.
Cette souffrance inattendue lui arracha un faible cri.
Alizia se retourna.
— Ah!,., dit-elle avec douceur, c’est vous, mon pauvre enfant. — Je ne veux pas que vous m’appeliez votre enfant... répondit Bosco qui se redressa fièrement: ma mère était une honnête femme!
Un incarnat léger vint aux joues de mademoiselle Pauli, et ses yeux se baissèrent.
— Vous me détestez donc bien?... murmura- t-el le. — Oui, répondit Bosco.
Alizia le regardait sans colère.
Le nain se jucha sur uue chaiâ^t fit aller ses pieds pendants.
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— No vous interrompez pas, reprit-il d’un ton provoquant et amer; quand vous aurez fini, vous partirez, n’est-ce pas?
Alizia fit un signe de tête affirmatif.
— Ne vous interrompez pas... répéta le nain, le plus tôt sera le mieux pour le repos de la maison.
Alizia demeurait frappée d’étonnement vis-à-vis de cette •’ haine froide et dure.
— Que vous ai-je donc fait?... dit-elle. — Ah! ah! répondit ; Bosco, dont l’œil eut un éclat cruel; vous m’avez fait bien des choses !... mais je n'ai pas de comptes à vous rendre.
Les bras d’Alizia étaient croisés sur sa poitrine; elle ne songeait plus à sa tâche interrompue.
— Eh bien ! reprit le nain, votre malle ne se fera pas toute seule... et, tant que votre malle ne sera pas faite, vous ne partirez pas.
Alizia reprit son travail sans mot dire; elle sentait bien qu'il n'y avait pas à discuter avec ce pauvre être, et pourtant elle eût. voulu le ramener.
Bosco trônait sur sa chaise et la regardait d’un air content.
Un quart d’heure se passa; la malle était presque finie, mais Alizia était bien lasse.
On frappa à la porte. — Bosco pâlit et sauta sur ses pieds, car il pensait que c'était peut être le comte.
Ce fuUafcmme dechambredemadamedeBryant qui entra.
Elle tenait une lettre à la main.
— De la paî t de madame, dit-elle en remettant son message à mademoiselle Pauli.
Puis elle se relira comme elle était venue, l’air insolent et la tête haute.
Les valets ont un instinct merveilleux pour saisir le moment précis où ils peuvent être insolents avec impunité.
Alizia ouvrit la lettre, qui était ainsi conçue :
o Je pense, depuis ce matin, à la manière dont nous nous sommes quittées, ma pauvre Alizia. Je regrette mes paroles dures et cruelles, je compte sur ton cœur excellent pour avoir mon pardon.
» Ce n'est pas toi qu’il faut accuser, c’est moi-même; tu as le beau rôle comme toujours, et moi, je te sacrifie à ma jalousie folle.
» Pardonne-moi, ma sœur, je suis malheureuse; j’aime, tu le sais bien, et j’ai peur.
» Tu es si belle! Oh! certes, dès que je réfléchis, je ne doute plus! je connais la généreuse bonté de ton coeur; toi,
■ me tromper, n’est- ce pas impossible!
» Et puis, lu aimes, toi aussi.
» Mais sans que tu le veuilles, à ton insu, malgré toi, tu attires les regards. — Peut-on être belle auprès de toi? Peuton être aimée?
» Je souffre, je suis jalouse. — Mon Dieu! il faut avoir pitié, ma sœur! je suis sa femme et je l'aime; s’il ne m’aimait plus, tous mes espoirs mourraient.
» Depuis ce matin, je pleure et je t’écris; je me débats contre l’impossible ; je voudrais te garder auprès de moi, jouir de ton amitié chère, — et je voudrais qu’il ne te vît jamais.
» Toi-même, tu souffres dans notre maison; voilà bien longtemps que je ne t’ai vue sourire; j’ai été si froide envers toi, si injuste, si cruelle! Je me vengeais des larmes répandues en secret. — Pauvre sœur! tu as des larmes aussi, mais tu restes bonne.
» Ecoute, je ne t’ai point chassée ; puis-je te chasser, moi qui te dois mon bonheur? — Je me plains à mon amie, voilà tout; je lui montre mon cœur qui saigne, et je lui dis : Viens à mon secours.
» Sois généreuse; éloigne-toi sans cesser de m’aimer; de loin comme de près, soyons sœurs toujours.
» Sois généreuse; je t’avais promis le bonheur et l’aisance; laisse-moi tenir ma promesse... »
La page finissait là.
Tandis qu’elle lisait celte lettre, la figure de mademoiselle Pauli exprimait une émotion combattue. Son cœur voulait s’attendrir à ces plaintes d’une compague aimée, et quelque chose de glacé la retenait.
Ces phrases calculées sonnaient faux à son oreille.
Certes, Clotilde était sincère.
Mais pourquoi cette longue lettre?
Un baiser muet, quelques larmes, et Alizia eût mieux compris ce qu’il y avait dans le cœur de son amie.
Elle serait entrée dans l’exil avec une consolation; — elle aurait tout pardonné.
En ce moment, elle ne condamnait point, mais elle n’était pas consolée. Il y avait dans la lettre de Clotilde trop de précautions et trop d’art.
Clotilde pouvait être sincère, c’était en ce sens qu’eue se trompait elle-même.
Elle n’aimait plus.
Le nain était remonté sur sa chaise, où il se tenait grave et fier. 11 jetait sur Alizia le regard froid d’un juge qui condamne. f
Alizia tourna la page. — Dans le mouvement qu'elle fit pour cela, trois billets de banque s’échappèrent du pli de la lettre et tombèrent sur le tapis.
Alizia ne pouvait plus pâlir, mais ses yeux se baissèrent et sa main s'appuya contre son cœur blessé.
Bosco sourit avec amertume.
Alizia poursuivit sa lecture.
« Ne me refuse pas, disait la comtesse Clotilde; — je suis riche; laisse-moi la joie de te protéger, au moins, contre le besoin.
» En quelque lieu que tu veuilles te retirer, écris-moi et tu ne manqueras jamais de rien. — Ce sera le don d’une sœur à sa sœur.
» J’ai peur que tu ne repousses ma prière, car je te connais; le seul défaut de ton cœur est l’orgueil. — Si mes dons t’humilient, au moins n’as-tu pas le droit de refuser ce que contient cette lettre, car c’est le prix gagné par ton travail.
» Réponds-moi ; aime-moi comme je l’aime., — Adieu. »
La lettre était signée : « Clotilde. »
Les yeux d’Alizia restèrent fixés longtemps sur ce nom
A quoi songeait-elle?...
Devant un tribunal mondain, cette lettre eût été déclarée peut-être un modèle de délicatesse.
Quelle que fût, en effet, la dette contractée jadis, Clotilde la payait aujourd'hui de toute manière; elle la payait en bienfaits généreux et en affectueuses paroles.
Clotilde, qui était madame la comtesse de Bryant, et qui s’adressait à la pauvre institutrice de ses filles.
Pourtant Alizia restait froide ; son cœur, si facile à toucher, ne s'émouvait point.
Le sourire du nain devenait plus amer à contempler son visage immobile.
Après la signature il y avait un post-scriptum.
L’écriture de ce post scrwlum était à peine séchée* . t Il disait :
« Pauvre sœur, lu as voulu me voir; on m’apprend que lu es venue me visiter dans ma chambre pendant mon sommeil, car je me suis endormie un instant, fatiguée de larmes.
» Merci, ma pauvre Alizia, merci !
» Mais ne serait-ce point, pour toutes deux, une souffrance inutile?
» Je ne t'ai jamais tant aimée; c’est pour cela que je ne veux pas te voir.
» Que te dirais-je? Comment supporter le reproche muet de ton regard?
v Tu m’écriras quand tu auras choisi le lieu de ta retraite, et alors, fusses-tu à l’autre bout de la France, je partirai, j’irai te voir et t’embrasser.
» Jusque-là, ma sœur, adieu encore, et puisses-tu être heureuse! »
Les veux d’ Alizia remontèrent, ligne par ligne, jusqu’à l’endroit où Clotilde parlait de cette prétendue visite, faite pendant son sommeil.
Alizia n’avait pas quitté sa chambre depuis le matin.
Qui avait pu tromper ainsi la comtesse, et pourquoi ce mensonge?
Le fait semblait assurément fort insignifiant, et pourtant Alizia eut une inquiétude vague. Elle connaissait le comte Hector de Bryant; dès longtemps elle l’avait jugé. Le comte était blessé au vif; il avait à se venger : il était capable de
tout.
Alizia referma la lettre et la serra dans son sein; puis elle reprit ses préparatifs interrompus.
Les billets de banque restaient épars sur le tapis; Bosco se leva et les ra massa.
— La sainte! murmura-t-il; elle vous fait l’aumône, à vous qui la voudriez morte!
Le rouge de l’ind : gnation empourpra le beau visage de . mademoiselle Pauli.
Mais ce fut l’affaire d’un instant; ses yeux se baissèrent, humides; elle redevint pâle.
— Prenez donc! ajouta Bosco avec une rude insolence; vous me demandiez tout à l’heure pourquoi je vous déteste... c’est que vous n’avez pas de cœur!... Si vous aviez baisé en pleurant la lettre de madame et son aumône, je crois que j aurais eu pitié de vous.
Alizia le regardait, étonnée de ce langage. Le nain semblait grandi et les traits réguliers de son visage s’éclairaient d’une vive lueur d'intelligence.
— Je vous aurais plainte, reprit-il, car vous ne la verrez plus, et c'est un grand malheur!... Mais rien!... vos yeux sont secs, votre physionomie reste immobile... Vous n’avez rien dans l’âme, voilà pourquoi je vous déteste.
Alizia ne songeait point à répliquer.
— - Vous faites le mal froidement, poursuivit encore Bosco, comme le démon!... Voiilez-vflus savoir?... c’est moi qui vous> ai fait chasser du château. — Oh! fit mademoiselle Pauli, t — C'est moi, s’écria le nain, dont la maigre voix s’enflait jusqu'à l’emphase, — c’est moi... moi tout seul! Je suis le page de madame la comtesse; j’ai juré de la servir et de la protéger. Pour la servir je suis bien faible, et chacun de mes efforts excite le rire ou la pitié... Pour la protéger je suis plus faible encore; mais Dieu m’a donné un regard perçant, et dans cette pauvre enveloppe, que je voudrais briser pour grandir mon âme, il a mis un cœur dévoué... Ma vie est à la comtesse Clotilde; je veille sur elle; c’est à moi qu’appartient la garde de son bonheur I
Alizia contemplait le pauvre enfant avec une sorte d’admiration émue.
— Vous êtes bon, murmura-t-elle.
Des paroles se pressaient sur ses lèvres, mais elle se tut, reculant devant la fatigue d’une explication inutile, et qui ne serait point comprise.
— Non, je ne suis pas bon!... répliqua le nain dont les sourcils se froncèrent; car je n’ai qu’un amour pour bien des haines... mais un amour suffit... si vous aimiez quelqu’un, je vous pardonnerais!
La paupière d’ Alizia retomba, et un soupir s'échappa de sa poitrine.
— Entendez-vous! reprit le nain; je vous pardonnerais, puisque, loin de me railler comme les autres, vous avez fait semblant, bien des fois, de prendre en pitié ma misère... Je vois tout, et ètiux qui se rient de moi ne savent pas où va ma pensée... mais je ne veux point de votre pitié... Dieu s’est trompé en vous faisant belle, comme en me donnant la laideur !
Ses yeux brûlaient, errant dans le vide; sa cervelle écla-
tait, et le fugitif rayon d’intelligence qui venait do briller en lui si vivement «.liait s’éteindre.
— Oui, oui, poursuivit-il, tandis que sa voix hésitait et s’embarrassait, c’est ma part de beauté que vous avez : je le sais bien!... On vous aime, vous, de tout l’amour qui m’ouvrirait le ciel... Oh! combien de fois ai-je senti bondir ma haine, quand je vous voyais triste et froide dans ces fêtes où vous passiez si belle!... Et cette tristesse, ce n'était qu'un mensonge; car je vous suivait et je vous épiais... quand vous reveniez dans votre chambre, c’était pour essayer da folles parures, pour sourire à votre glace... pour jouer une valse, toujours la même ! sur ce piano... pour danser toute seule, jusqu’à ce que la fatigue vous jetât brisée à deux genoux...
Tout cela était vrai, et le pauvre nain ne pouvait pas savoir quel souvenir poignant il réveillait dans le cœur d’Alizia.
Elle avait suivi du regard le geste de l’enfant, qui désignait le piano, et des larmes étaient venues à ses yeux.
— Pas de cœur... pas de cœur!... répétait Bosco; je suis content : c’est moi qui vous ai chassée !
— On m'envoie prévenir mademoiselle, dit un domestique à la porte, que la voiture sera préparée demain avant le jour... Comme ça, mademoiselle Berthe et mademoiselle Marie dormiront encore à l’heure du départ et n’auront pas tant de chagrin...
— Ah 1... fit Bosco, quand le domestique se fut retiré; encore une nuit!...
Alizia s’était assise sur sa malle fermée.
Elle ne pleurait point, mais son visage disait toute l’amertume de son sacrifice.
Bosco se dirigea vers la porte.
— Encore une nuit!... répéta-t-il.
Puis il ajouta d'une voix que la frayeur rendait tremblante :
— Je veillerai... dùt-il me tuer... et je^saurai ce qu’il vient faire ici quand tout le monde dort...