‹ Alizia PauliChapitre 17 sur 33 · XVIII. — CURIOSITÉ PUNIE · texte numérisé non relu

XVIII. — CURIOSITÉ PUNIE

C’était le comte de Bryant lui-même qui avait parlé à sa femme de la prétendue visite de mademoiselle Pauli.

Clotilde ne mentait point dans sa lettre; elle avait éprouvé un chagrin véritable à se séparer de son ancienne amie.

Dans la matinée elle avait écrit, puis déchiré plusieurs messages, pour en arriver à la lettre que nous avons lue.

C’était un cœur faible et frivole, iloais bon; ses larmes étaient sincères.

Plus d’une fois, tandis qu’elle était seule à écrire et à pleurer, sa résolution avait chancelé; mais* la dénonciation de Bosco lui revenait alors, et bien d’autres choses encore.

Des choses qu'elle avait observées elle-même.

Le sort en était jeté; elle ne pouvait être heureuse avec ces craintes qui renaissaient toujours.

— Je l’aime bien, se disait-elle. Dieu m’est témoin que je lui donnerais la moitié de ma fortune... mais elle est trop belle!

Elle s’était assoupie au milieu de cette triste rêverie; le sommeil l’avait prise auprès de sa lettre commencée.

Le domestique que le comte Hector avait dépêché pour savoir si madame pouvait le recevoir était venu lui apprendre qu'elle reposait.

Le comte avait paru d’abord vivement con ! rarié de cette nouvelle; il avait repris sa promenade pensive sur le parquet de sa chambre, puis son visage s’était éclairé tout à coup.

Sans prendre le temps de réfléchir davantage, il s’élança vers la porte et gagna d’un pas précipité l’appartement de sa femme.

11 n’y avait dans l’antichambre de la comtesse qu’une petite fille normande, appelée Mariette, qui suppléait parfois la camériste en titre.

— Mariette, lui dit le comte en entrant, combien y a-t-il de temps que mademoiselle Pauli est venue voir madame?

11 parlait ainsi comme un homme sur de son fait.

— Mademoiselle Pauli n'est pas venue... répliqua lia petite servante.

Le comte haussa les épaules, comme s’il n’eût point voulu discuter un fait évident.

— Et madame repose encore? demanda-t-il. — Elle ne m'a pas appelée... répondit Mariette. — C’est bien... tu as profité du sommeil de ta maîtresse pour dormir, petite paresseuse... une autre fois, veille mieux.

Il ouvrit doucement la porte de la comtesse et disparut.

La petite Normande se frotta le^ yeux.

— Est-ce que j’ai dormi?... se dit-elle. 11 paraît tout de même que l'institutrice est venue...

Il y a des mensonges habiles à force d’être naïfs.

Le comie trouva Clolilde étendue sur une chaise longue et sommeillant toujours.

; Auprès d’elle, sur un guéridon, se trouvait le chiffon de papier où le nain avait griffonné sa dénonciation.

Ce fut la première chose qui frappa les yeux du comte Hector.

11 déchiffra, sans trop de peine, les caractères informes et grossiers.

Ses sourcils se froncèrent, en même temps que ses lèvres avaient un sourire amer.

Sa tête fit un signe de menace muette.

11 remit le billet sur le guéridon, à la place où il l’avait trouvé.

Ce fut alors le tour de la lettre écrite par Clolilde à mademoiselle Pauli, et qui restait ouverte sur la table. Le comte la lut d’un bout à l’autre.

— Que diable veut-elle donc dire, pensa-t-il, avec sa reconnaissance?...

Elle parle toujours de ce grand service rendu autrefois... ce n’est pourtant pas, que je sache, mademoiselle Pauli qui nous a mariés!

Mais il avait trop de choses en tète pour chercher longtemps la solution de cette énigme.

Il venait de trouver une vengeance et à la fois une arme contre la résistance d’Alizia.

11 fallait désormais qu’elle cédât ou qu’elle fût perdue.

Le mensonge jeté en passant à la petite Normande était le premier mot de la comédie.

C’était un plan d’une perfidie extrême, mais où l’habileté ne brillait point, — un plan tout à fait à la portée du comte Hector.

Cela devait réussir, à cause de la pauvreté même de la conception, — comme ces comédies mal rimées, mal écrites, mal conçues, salées au gros sel, saupoudrées d’esprit idiot, qui nous viennent d’Amiens ou de Pezenas, et qui ont cent représentations dans la maison de Molière, parce que le bourgeois s’y mire comme en une glace, souriant à sa propre

gaieté d’arrière-boutique et prenant la mesure exacte du talent qu’il aurait, si fantaisie lui venait, un beau jour, de quiter i’aune pour la plume du poète.

Quand le comte Hector eut prb' connaissance de la lettre, il se recueillit un instant; ses yeux firent le tour de la chambre, comme s’il eût cherché quelque chose.

H y avait, sur le velours de la cheminée, un nécessaire mignon, incrusté de nacre et d’or.

Le comte gagna la cheminée sur la pointe des pieds, et

ouvrit le nécessaire.

I prit une paire de ciseaux. Puis il revint vers la comtesse endormie.

II s’agenouilla près d'elle.

De loin vous eussiez dit un amant en extase au chevet de

sa maîtresse.

Ses deux mains, qui tremblaient légèrement, touchèrent la poitrine de Clotilde.

L’une de ses mains tenait la paire de ciseaux; l'autre saisit la fine chaîne d’or qui pendait au cou de la comtesse.

Les ciseaux jouèrent avec un bruit ^.*c : la chaîne était tranchée.

Un objet brilla entre les doigts du comte Hector, qui plongea précipitamment sa main sous los revers de son gilet.

Il avait Pair inquiet et à la fois triomphant.

Il s’assit et fit à dessein du bruit eu remuant son fauteuil.

La comtesse s’éveilla.

M. de Br jant se leva aussitôt et s’avança vers elle.

11 lui prit la main; son visage avait un air de supériorité bénigne et paternelle.

— Ma chère enfant, dit-il en lui baisant la main, jo sais tout ce que vous avez fait aujourd’hui... Je ne vous blâme point, parce que mou premier désir est de vous voir tranquille et heureuse... Mais savez-vous bien que tous ces soupçons ne font pas très-flatteurs pour votre mari?

Clotilde avait le ronge au front et ne savait que répondre.

— Mademoiselle Alizia sort d’ici, reprit le comte, elle attendait v otre réveil... ma présence l’a chassée, comme vous pouvez le croire... La pauvre tille n'ose plus me regarder!

Il eut un sourire de douce moquerie.

— Mais il ne s’agit pas de mademoiselle Pauli... poursuivitil encore; c’est une honnête jeune personne; je suis prêt èt

ALIZI.V PAULI

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l'affirmer... mais, du moment qu’elic vous gêne. il est évident que sa présence au château devient impossible. — Je s«is injuste envers elle... murmura Ciotilde; imis c’est que je vous aime, Hector.

Le comte lui baisa la main fort galamment.

~Cest là le principal! dit-il; maintenant le départ de celte pauvre fille est une affaire conclue... mais il faut garder, autant que possible, les convenances... Notez que je ne vous blâme point, Ciotilde... seulement, je ne voudrais pas qu’elle pût se plaindre tout haut. — Elle se plaindre!... s’écria la comtesse; plus je vais, plus ma folie m’appar&it coupable... Je vois bien que vous ne la connaissez pas, Hector! — Le fait est, répliqua le comte en ricanant, que je n’ai pas jugé à propos d’étudier une à une les qualités que vous me vantiez autrefois... La morale de tout ceci, c’est qu'on a grand tort d’ôtre parfaite... Mettons qu'elle ne se plaindra point, puisque vous le désirez... Elle doit être pauvre. — Pensez-vous donc que j’aie eu l’intention de la renvoyer les mains vides? — Je m’en fie à vous pour être charitable et bonne... — Oh! monsieur, dit Ciotilde avez reproche, quel mot avez-vous prononcé!... charitable!... c’est mon amie...

Le comte ricana une seconde fois.

— 11 méprend une frayeur... murmura-t-il; moi aussi, vous m'aimez beaucoup... Si vous alliez me renvoyer! Ciotilde baissa les yeux.

— Voulez-vous qu'elle resle?... prononça-t-elle tout bas. — Pas le moins du monde!... s’écria le comte en -affectant une brusque franchise; que Dieu nous en garde. I... Il faut que tout ceci ait un terme... quand doit-elle partir? — Ce soir. — Voilà qui est trop tôt!... Nous ferons préparer la voiture pour demain matin, afin de ne pas donner à sa retraite cet air de précipitation, qui serait humiliant p;iur elle et fâcheux pour vous. — C'est vrai... dit Ciotilde, je vous remercie.

Le comte prit un air innocent.

— Ne pensez-vous pas qu’il serait bon de lui écrire?... u .1il. — C’est fait!... s’écria Ciotilde toute contente; mais si je la voyais, plutôt?...

Le comte ne put s’empêcher de tressaillir.

C’élait un bien fiêie édifice que celui de sa diplomatie.

— Je ne sais... balbutia-t-il; je ne vois pas la nécessité..;

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