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— Vous avez raison, interrompit Clotilde, toujours raison!.,, mais, au moins, vais-je ajouter quelques mots pour la remercier d’être venue pendant mon sommeil.
Elle s'assit devant le guéridon.
D’instinct, le comte avança la main pour la retenir; mais il était à bout de prétextes.
Clotilde écrivit rapidement le post-scriptum de sa lettre.
Quand elle eut fini, elle mit l’adresse et sonna sa femme de chambre. Le comte n’était pas très à son aise, mais il se ■disait :
— Elles ne se verront pas. Comment s'expliqueraient-elles d’ici à demain?... Et demain la chère demoiselle aura beau dire... tout mauvais cas est reniable.
Clotilde donna la lettre à sa femme de chambre.
— Portez cela chez mademoiselle Pauli, dit-elle; la voiture ne doit être attelée que demain matin, de bonne heure.
La femme de chambre sortit.
Clotilde tendit la main à son mari.
— Etes-vous content de moi?... demanda-t-elle en souriant.
Le comte l’attira sur ses genoux et la baisa au front comme
un père.
— Chère enfant, dit-il avec onction, tâchez de croire eu moi et d’être heureuse... Je n’aurai rien à souhaiter! . .
11 était près de minuit, et depuis bien longtemps tout le monde dormait au château.
Seul, M. le comte Hector de Bryant veillait. Il avait fermé les volets de sa fenêtre pour qu'on ne vît point sa lumière au dehors.
Il se promenait de long en large dans sa chambre, d’un air inquiet et soucieux.
Vers dix heures du soir, il était sorti une première fois dans le corridor, pour se mettre à la croisée et jeter un regard vers le pavillon habité par mademoiselle Paoli.
Comme il avait vu de la lumière derrière les rideaux, il était rentré chez lui, pour attendre encore, et recommencer sa promenade agitée.
Depuis lors, sa porte s’était ouverte de quart d’heure en quart d’heure, toujours pour le même motif.
Et toujours il voyait de la lumière à la fenêtre de mademoiselle Pauli.
Onze heures sonnèrent à l’horloge du château, puis onze heures et demie.
Ce fut alors seulement que la lampe d’Alizia cessa de
briller.
On ne voyait plus, derrière les rideaux fermés, qu’une lueur faible et à peine saisissable; la lampe de nuit qui restait allumée pour l'usage des deux petites filles, endormies dans la chambre voisine.
Le comte attendit pendant une demi-heure encore, — puis il arrêta sa promenade brusquement.
L’instant d’agir était venu, peut-être.
Il semblait hésiter grandement; sa figure était sournoise et
sombre.
Sa main, qui s’était glissée machinalement sous les revers de sa redingote, en retira ce médaillon orné de diamants que nous avons vu, suspendu par une chaîne d’or, au cou de la comtesse Clotilde, le portrait du prince.
11 l’examina durant deux ou trois minutes, et son indécision sembla croître.
— Si jamais on venait à savoir!... murmura-t-il d’une voix que la frayeur faisait sourde. Est-ce à mon âge et dans ma position que l’on peut jouer ainsi sa vie?... et tout cela pour une puérile vengeance !... pour un caprice qui sera passé demain!
11 plaidait contre lui-même; il cherchait des arguments pour combattre sa passion.
Un instant, on eût pu croire que sa raison, revenue, allait être la plus forte.
Certes, ce n’était point sa conscience qui pariait, et nul remords n’était parmi son trouble.
Mais la peur suffit parfois à prévenir le mal.
Il replaça le médaillon dans son sein, et se dirigea vers son lit avec la lenteur de l’irrésolution.
] Comme il portait la main à la couverture, le manuscrit d’Alizia, qu’il avait déposé, en rentrant, sur sa table de nuit, frappa son regard.
Il lâcha la couverture et son front devint pourpre.
La blessure de son orgueil se rouvrit au vif, en même temps que sa fantaisie renaissait victorieuse.
— Fou que je suis!... mur mura-t-il; j'ai peur, peur de quoi?... n’ai-je pas paré d'avance à l’accusation qu’elle pour-
rait poiÆr contre moi?... n'ai-je pas lié ses mains?... vaisje reculer maintenant devant un fantôme?... moi, le comte de Bryant, vais-je trembler à l’idée des tribunaux comme si j'étais un pauvre diable que l’on accuse et que l’on condamne?
Ses sourcils se froncèrent, et une détermination soudaine vint se refléter sur sa physionomie.
— J’ai dit que je me vengerais et qu’elle serait à moi... murmura-t-il; le sort en est jeté : allons!
11 échangea ses bottes contre des pantoufles légères, et se prit à essayer son pas sur le tapis, comme un voleur qui va essayer un assaut difficile.
L'épreuve fut heureuse; son pas ne produisait aucun bruit.
Sans plus hésiter, il sortit et s’engagea, comme la veille, dans le corridor obscur.
11 se doutait bien que, cette fois, la porte d’Alizia serait fermée; aussi prit-il un autre chemin. 11 ehtra par la chambre doses filles, qui sommeillaient toutes deux, dans leurs petits lits jumeaux, auprès de leur bonne, dont les ronflements sonnaient comme une agréable musique à l’oreille du comte.
Jusque-là, son voyage nocturne ne présentait aucun danger, car il pouvait avoir, en définitive, mille motifs de pénétrer dans la chambre de scs enfants.
Mais une fois franchi le seuil de l’appartement d'Alizia, la situation changeait.
Quel prétexte donner à sa démarche en cas de malheur?
Dans la situation où mademoiselle Pauli se trouvait vis-àvis de lui, elle n’avait assurément aucune mesure à garder.
Si, par hasard, elle était éveillée, et cela était fort à craindre, après une journée si pleine d’angoisses, elle allait crier, appeler au secours.
N’avait-olle pas aussi, maintenant, des motifs de haine et Je vengeance?
Mais le propre du péril que l'on brave est de produire, même chez les natures les plus froides, une sorte de transport. Le comte avait la fièvre; il ne songeait plus à reculer.
D’ailleurs, il n’avait poffit trouvé, au début de son entreprise, l’obstacle qu’il craignait le plus.
Tandis qu’il se glissait le long du corridor, aucun pas for;* tif, n’avait frappé son oreille.
Et cependant Dieu sait que son oreille était au guet!
Le nain Dosco avait sans doute assez de son métier d’espion : le châtiment infligé la veille avait produit son effet.
De ce côté-là, du moins, comte était à l’abri.
Et c’était un grand pointj cor, en cavant désormais au pis, le témoignage d’Alizia toute seule ne pouvait avoir aucune valeur.
M. de Bryant s’introduisit dans la chambre de l’institutrice; son cœur battait, mais il y allait assez bravement, parce qu’il entendait, du côté du lit, cette respiration forte et mesurée qui annonce le sommeil.
Il prit le courage de s’avancer sur la pointe des pieds jusqu’au chevet d’Alizia.
La lueur tremblante de la veilleuse envoyait au front de la jeune fille de pâles et fugitifs reflets.
On voyait des gouttes de sueur perler à ses tempes.
Elle dormait d’un sommeil fiévreux et plein de secousses.
Sa tête se renversait sur l’oreiller parmi les masses éparses de ses magnifiques cheveux noirs.
Le comte ne l’avait jamais admirée si belle.
Il oubliait le danger à la contempler; il oubliait jusqu’au motif de sa venue. Ses yeux restaient fixés sur ce visage où quelque rêve douloureux mettait un charme étrange et plus touchant.
Les minutes s’écoulaient rapides.
11 n’y avait plus que de l’amour dans le regard de M. de Bryant.
Mais, tout à coup, mademoiselle Pauli s’agita dans son sommeil; sa bouche s’entr’ouvrit et un nom vint à sa lèvre ;
— Martial!... murmura-t-clle.
Ce fut sa condamnation.
Le comte se redressa et lui jeta un regard où toute sa colère était revenue.
La malle était au milieu de la chambre.
Le comte se dirigea de ce côlé d’un pas ferme.
11 se mit à genoux et souleva le couvercle.
Sa main se glissa dans son sein pour se plonger ensuite tout au fond de la malle, qu’il refeftna précipitamment.
En se relevant, il jeta tout autour de la chambre ce regard épouvanté de l’homme qui vient de commettre un crime.
Bien que la journée eût été froide, la fenêtre qui donnait sur la campagne restait eutr’ouverte.