‹ Alizia PauliChapitre 3 sur 33 · ALI?:; A PA LU · texte numérisé non relu

ALI?:; A PA LU

jalouse, se montrait heureuse de ses succès. Mais d'autres étaient plus clairvoyants, et moi qui vous parle je devinais déjà la fin de l'aventure... Le comte la regardait avec des yeux!...

— Ah çàl interrompit Géde'on, si les choses sont comme vous le dites, comment expliquer la décadence de cette suprême beauté? Devient-on laide pour être aimée? et doit-on penser que le comte ordonne à sa favorite de se fagoter comme une vieille femme? — C’est peut-êire une manière de cacher son jeu... répliqua madame de Mareuil, le comte est un rusé matois I...

Il y eut un murmure d’approbation dans la voiture.

— Celui-là sait ce qu’il fait 1 reprit l’agent de change

d’un ton admiratif. — Au grand jeu de la vie humaine, ajouta le poète avec emphase, il triche comme Walpole ou Talleyrand... • ;

Tout le monde conclut en chœur :

— C’est un homme très-fort et qui doit aller loin !

Gédéon, cependant, n'avait pas encore trouvé son bon mot.

— C’est égal, dit la veuve, voilà une chose qui me passe l , ;

Un homme dans la position du comte Hector de Bryant risG.G quer ainsi l’estime du monde! ' . ,

— Comment, l’estime du monde? répéta le vicomte étonné — -

sincèrement. .

Chacun leva sur la veuve un regard de surprise.

S’il s’était agi de billets prolestés, de procès perdus ou de dièces sifflées, ces messieurs eussent compris tout de suite; riîais depuis quand une affaire de femme?...

— Je sa» ce que je sais, dit madame de Mareuil, répondant à leur interrogation muette; on jase, et beaucoup!..;

Les efforts maladroits que fait l’institutrice pour cacher son intrigue impatientent tout le monde. Croit-elle pas se déguiser en sainte avec sa robe noire et sa grande pèlerine?... Mon Dieu ! nous autres femmes, nous fermons les yeux sur bien des choses... S’il s’agissait d’une reine, du bal Mabiüe ou d’une danseuse de l’Opéra, je serais la première à sourire...

Le comte est jeune, et voilà sept ans qu’il est en ménage ; il faut compter cela. Mais une fille installée dans sa maison !

— C’est plus commode... interrompit Gédéon, qui crut avoir trouvé son bon mot.

Personne n’eut l’obligeance de se récrier.

AL1Z1A PAÜLI

— Une institutrice!... poursuivit irndame de Mareuil ; la seconde mère de ses enfants! — Oii ! oh! fit l’agent de change, ceci est de la haute morale ! — Ma foi, dit Gédéon, se que j’entends renverse toutes mes idées... J’avais toujours ïru qu’un brin d’amourette entrait dans le programme d'emploi d’une institutrice, à moins que ladite institutrice m'eût dépassé l’âge d’amour. J’ai fait mes éludes dans un bon collège où mes professeurs m’ont appris l’histoire du grand roi Louis XIV... madame de Mainlenon n’était-elle pas une institutrice? et Louis en a-t-il moins sa statue équestre sur la place des Victoires?... Un peu de charité, <|ue diable!.... Vous dites vous-même qrre cette Alizia était charmante... Eh bien! il reste à la comtesse le droit imprescriptible des femmes abandonnées. — El Gédéou ne demanderait pas mieux, commença le tiers d’agent de change. — Mon bon, tu te trompes... je suis complet... j’ai mon cœur plein d’amour..» Et d’ailleurs, fi donc '.... tromper ce cher Uectorl — Si tout le mondé dit comme vous, s’écria la veuve, que devient le droit de la pauvre abandonnée? Je ne lui vois qu’une conso- ! , Jation possible... c’est son page Bosco.

- w Cette dernière parole renfermait sans doute une allusion à quelque événement connu, car chacun eut un sourire.

— — Ce diable de -Bosco! dit Gédéon; il prenait son rôle fort . .au sérieux... et je crois, ma picole, qu’il est amoureux de la ! Comtesse ! — Avec, sa bosse de moins et deux pieds de plus, murmura madamede Mareuil, ce serait un garçon à compter... Mais laissez venir l’hiver, ajouta-t-elle en changeant de ton, et vous me dirbz des nouvelles de notre chèro Clotilde!..-. Dans la vie d’une trompée, il y a plusieurs phases -eaecessives, et toujours les mêmes... La comtesse en est.à la période d 'héroïsme... Elle courbât courageusement... elle cache si peine sous le sourire, parce qu’elle croit encore que personne n’a deviné sa peine... Mais le jour où un mot, un regard, ua rien lui dira la pitié du monde, la comtesse fera comme toutes les autres... elle laissera la lutte inutile... et ce ne sera pas le pauvre Bosco, croyez-moi, qui punira les infidélités du comte. — Ma foi, dit Gédéon, celui là sera un heureux coquin, voilà ce qu'on peut affirmer... car la comtesse devient de plus en plus jolie. Eile rajeunit tous les ans, ma parole!... Vous qui savez tout, belle dame, quel âge faut-il lui donner?

La veuve compta sur ses doigts.

— Elle entre dans sa vingt-sixième année, répliqua-t-elle.

— Pas possible! s'éeria-t-on de toutes parts. — Ecoutez donc, dit madame de Mareuil, je sais cela mieux que personne...

Je connaissais notre chère Clotilde avant qu'elle fût comtesse de Bryant... j'ai même un peu trempé dans son mariage. — En vérité! — C’est toute une histoire... Il y a bien dix ans * que le père de Clotilde vint en France avec sa fille... c’était un grand seigneur, un prince florentin du meilleur calibre.;.

Il avait laissé sa femme eu Italie, je ne sais où, et vivait avec une Française dont le nom vous importe assez peu... Une belle créature, grande, énergique, fière !... Tenez, un peu dans le genre de la Pauli... 11 y a d’étranges retours en ce monde, messiéurs, et il faut bien croire à la Providence !...

Cette remarque incidente, qui n’était pas du tout dans le Style habituel de la veuve, vint renouveler la curiosité de l’auditoire.

— Je parle de Providence, reprit madame de Mareuil, parce que vbici la pauvre Clotilde délaissée à son tour pour une institutrice. — Comme sa mère? interrompit Gédéon.

La veuve le regarda en dessous.

— Non pas, dit-elle, comme la femme de son père. —

Ilein?... fit l'assistance d'une seule voix. — Je suis fâchée d’avoir entamé ce récit, dit la veuve, et j'ai bien envie de ne pas aller plus loin. — Si fait! si fait! cria-l-on: Si vous n’achevez pas, nous allons croire des horreurs. — Je me dévoue... Clotilde est la fille de ceüe Française qui vint à Paris avec le prince... et cette Française avait été longtemps l’institutrice des enfants légitimes du prince à Florence.

Tiens, tiens, liens, tiens! fit Gédéon, la comtesse est une enfant de l’amour? — Et notre ami Hector, ajonta le vicomte, s’est rendu coupable d’une mésalliance ! — Le prince apportait d’Italie sa fortune réalisée, reprit madame de Mareuil, et sa fortune consistait en sept ou huit bons gros millions... Notre Hector n’était pas riche... son oncle, le diplomate, lui avait laissé d’excellents principes sur l’art de nager entre deux eaux, mais peu d’argent... 11 y avait snr ce beau château que nous quittons des masses d’hypothèques, que vouliez-vous qu’il fît? — Qu’il mourût! grommela le poète tragique par habitude. — Madame, prononça gravement le Vicomte spéculateur, mon pauvre château de Bourgogne a plus d’hypothèques qu’il n’en peut porter. Voyez pourtant si

je me mésallie! — Il faut trouver, vicomte... mais écoutez mon histoire jusqu’au bout. — Je demande à faire une question, interrompit Gédéon. Combien de millions cet excellent prince avait-il laissés à son épouse abandonnée et à ses malheureux enfants? — Voilà ce qu’on ne sait pas. —Miséricorde! s’écria le vicomte, cet argent me brûlerait les doigts!— Ta, ta, ta!... lit Ligeac, j’ai vu des raisins bien autrement verts mangés par des vicomtes encore plus dégoûtés... Au fond de tout sac bien rempli on trouve toujours un peu de crasse. — Mais la morale! voulu dire lepoëte. — Mais les millions! répliqua le tiers d’agent de change d’un accent victorieux. — D’ailleurs, reprit la veuve, le prince avait peut-être laissé de très-belles ressources à sa famille... et, quant à la mésalliance, vous savez que l'amour excuse tout. Hector était très-amoureux... amoureux comme un fou et jaloux comme un tigre. Ecoutez bien ceci, monsieur Gédéon, nous allons mettre en scène, avant de finir notre récit, un personnage de votre connaissance. — Je suis tout oreilles, belle dame. — Le comte était jaloux... Tandis que nous jetions les bases de cette union vraiment bien assortie, Clotilde était encore en pension à Paris... Vous savez, autour des pensions les mieux tenues, le sensible Lindor rôde parfois avec sa guitare... Ces petites filles se croient des demoiselles!... Je ne pourrais pas trop vous dire comment cela se fit, mais Hector eut vent de certaine rumeur qui courait sur le compte de sa fiancée. On prétendait que Clotilde donnait des rendez-vous à la promenade, qu’elle faisait des signes à la fenêtre, et que même elle recevait les billets doux de certain galant à moustaches noires et-à tournure castillane, qui faisait trop souvent les cent pas sous sa fenêtre. Hector voulut, ma foi, tout rompre. — Quoi ! dit Ligeac, pour si peu de chose! — Il ne rompit rien... Je fis peur à Clotilde, qui trouva, dans la pension même, une de ces tètes romanesques rêvant l’héroïsme de l'amitié, qui se dévoua et prit l’aventure à son compte. — 11 y avait donc réellement une aventure? demanda Gédéon. — Le ga-i lant n'était pas tout à fait un être fantastique... Je le vis de mes yeux au moins trois ou quatre fois... Mais nous arrangeâmes l’affaire, et tout fut mis sur le dos de l’amie dévouée. - Qui se nommait?.,. — Je n’ai jamais son .ré à m’en informer. Quelque petite sotte qui sera restée vieille fille, justement à cause de cette équipée, et qui maintenant voudrait

Kl

bien, j’en suis sûre, racheter son ridicule dévouement au prix de mille trahisons... Mais, que ne me demandez-vous plutôt le nom du galant? — Vous le savez? s'écria-t-on à la ronde.

— Depuis quelques mois seulement... J’ai reconnu noire sentimental rôdeur au beau milieu du salon de Villers. — Peste!... fit Gédéon; vous aviez bien raison de dire que la petite comtesse n’avait pas besoin de Bosco!... — Trêve de méchantes pensées, s’il vous plaît!... Le galant n’est venu au château *'e Villers qu’une seule fois pendant toute la saison... Voulez- 'vous deviner? — Nous voulons savoir. — Eh bien, je ne vous ferai pas languir... Le galant, c’est M. Martial Aubert... le grave, le puritain, l’austère juge d’instruction. — Pardieu I s'écria Gédéon, j’étais sur le point de le dire!... et voilà sa retraite expliquée. . Il boude. — Les âmes blessées, dit le poëte tragique, se plaisent dans le silence et la solitude. — Maintenant que je suis sur la voie, reprit Gédéon, je crois bien que j’ai eu vent autrefois de celte aventure... Il doit y avoir sept ou huit ans. — A peu près. — C’est bien cela!... Martial et moi nous faisions notre droit à Paris... Ah ! c’était la comtesse que le scélérat allait voir dans la rue de Varenne!...

La veuve se prit à sourire.

— C’était en etfet dans la rue de Varenne... dit-elle.

La voiture, qui avait jusqu’alors roulé sans bruit, sauta en ce moment sur le rude pavé d’Avranches.

Gédéon mit en toute hâte la tête à la portière.

— Cocher, cria-t-il, arrêtez! — Belle dame, reprit-il, après ce que vous venez de me dire, je ne donnerais pas ma soirée pour une cause de vingt-cinq louis... Vais-je l'intriguer, ce pauvre Martial! — Surtout, ne me citez pas, dit la veuve.

— Fi donc! nous autres avocats!.;.

La voiture s’était arrêtée juste en face de la première maison du faubourg. Cette maison, vieille et grise, semblait déserte; portes et fenêtres étaient closes. On n’y voyait pas une seule lumière, bien que la nuit fût déjà noire.

— Voici la demeure de votre hôte, dit madame de Marcuil.

— Diable!... fit Gédéon en lorgnant les murailles grises et les contrevents fermés; la maison de mon hôte n’a pas un aspect fort engageant... C’est égal, je me risque!

Il sauta sur la chaussée.

Tandis qu’il saluait ses compagnons de route pour prendre congé, la veuve lui dit :

— Si l'on vous laisse à la porte, comme je le pense, il y a ici une au berge passable. Bonne chance, monsieur VGédéon !

La voiture partit, Gédéon traversa la rue et s’en alla frapper à la porte de la maison grise.

Le marteau résonna tristement sur la plaque de tôlerouillée. Aucun mouvement ne se fit derrière les murailles silencieuses.

ni. — cosco.

Cette figure blanehe et pâle qu’on avait aperçue au moment du départ à une lucarne du château de Villers, et que les invités avaient saluée d’un éclat de rire, appartenait h un jeune garçon de quinze ans, nommé Sébastien Larcher 11 était orphelin de père et de mère : on l’avait élevé par charité au château.

Les paysans, les domestiques et même les nobles hôtes du comte Hector ne lui donnaient jamais son nom véritable ; on l’appelait Bosco.

C’était un pauvre être cruellement di-gracié parla nature. A voir son visage, isolé comme tout à l’heure par le cadre étroit d’une lucarne, on l'eût pris pour un enfant ou pour une femme. Scs traits doux et réguliers avaient une beauté mélancolique. De grands cheveux blonds, fins comme de la soie, tombaient en mèches abondantes autour de sa joue maladive. Mais cette tête gracieuse et jeune était supportée par un corps grotesque.

Bosco n'avait pas plus do trois pieds de haut ; son dos était bossu, sa poitrine rentrée; ses jambes se nouaient, courtes et difformes, à un torse rabougri.

Villageois et domestiques se moquaient de lui tant qu'ils pouvaient. Le fait n’a pas besoin d’explication : ces gens, d’ordinaire, ont peu de pitié ; mais les nobles hôtes de Bryant faisaient parfois comme les domestiques et se laissaient aller à rire du pauvre nain, comme d'un bouffon fort réjouissant.

La faute en était un peu à Bosco lui-même : il était fier ; il avait des prétentions; il ne voulait pas de pitié.

Comme il arrive d’ordinaire aux malheureux de sa sorte, Bosco n’avait ni confident ni ami. Il vivait seid. S>n intelligence faible aurait eu besoin d’un guide et sa vanité naïve J

demandait un frein. Mais on aimait mieux rire. Son ignorance et son orgueil servaient à une foule de mystifications : personne n'avait souci de l'instruire ou de le corriger. *

D’ailleurs l'abandon où chacun le laissait avait une autre cause que le défaut de compassion. Quand Bosco ne prêtait point à rire, il inspirait une sorte de crainte vague que personne ne voulait avouer, mais que tout le monde ressentait dans les environs de Villers. Après la nuit tombée, quand les paysans apercevaient son petit corps difforme par les chemins, ils se signaient et changeaient de route. On disait en raillant que sa pâle figure portait mal chance : et l’on avait peur tout de bon.

Au château, les domestiques prétendaient qu’aux heures où tout le monde dort, Bosco sortait de sa cellule et se glissait sans bruit le long des corridors déserts.

Où allait-il? On ne savait, mais ceux qui le rencontraient n'avaient garde de se moquer de lai à ces heures. Ils passaient, pris par un superstitieux effroi, et il fallait le grand jour pour leur rendre le courage de railler.

Bosco ne remplissait aucune espèce de fondions au château de Villers; mais on lui avait conféré le titre de page de la comtesse.

On lui avait fait un costume tout bariolé d’oripeanx et de paillettes. Le comte Hector, par faiblesse ou par indifférence, se prêtait à ces jeux cruels. Dans les bals, à la chasse, aux promenades, on voyait le pauvre Bosco affublé comme un page de théâtre, coiffé d’uœ vaste toque à plumes et portant fièrement ses oripeaux, à la grande joie de la li vrée.

Dari 3 les cavalcades, on le hissait sur un énorme cheval normand, dressé à toutes sortes de gambades, et chaîna riait de bon cœur à voir les poses burlesques du malheureux uain sur son grand destrier.

t Bosco, lui, ne riait jamais. 11 prenait tout au sérieux et appelait en quelque sorte la mystification. 11 allait, superbe et le poing sur la hanche; il luttait vaillamment contre les ca« prices de son cheval vicieux, et jamais son regard, imprégné d’une tristesse hautaine, ne se baissait devant les rires de la foule.

Depuis qu’il était en vie, à part une ancienne servante de la famille, qui était presque sa mère adoptive, deux seules, personnes lui avaient témoigné un semblant d'intérêt : â la

AMZIA PAULI

première il avait voué une reconnaissance sans bornes, un véritable culte. 11 détestait la seconde. - •

Cela sans raison, et uniquement parce que le pauvre être avait une "cervelle fantasque, capricièuse et vide.

C’était la comtesse Clotilde qu’il aimait; c’était Alizia Pauli, l’institutrice, qu’il détestait.

Les deux jeunes femmes, bonnes toutes deux, lui avaient témoigné pourtant un intérêt égal; peut-être même la brillante comtesse abaissait-elle sur lui moins souvent que l’institutrice un regard de douce compassion.

Mais il eût payé au prix de tout ce qu’il avait au monde chacun des regards de la comtesse, et les regards d’ Alizia l’irritaient.

C’était de la haine. Et chez certaines natures livrées sans guide à leur instinct, les haines sont d’autant plus vivaces qu’elles ont moins de prétextes. Bosco haïssait comme il aimait, à l’aveugle et sans savoir.

Souvent les gens du château l’avaient surpris, caché derrière un buisson et couvrant d’un regard enflammé l’institutrice, qui ne le voyait point. En ces occasions, il n’essayait point de dissimuler sa pensée. Il étendait son bras vers la jeune fille et il disait avec une mystérieuse emphase :

— Celle-là... prenez garde!... c’est le mal!...

Depuis quelques minutes, il était penché sur l’appui de sa lucarne. Les rayons du soleil couchant mettaient un reflet rosé à sa joue pâle. Ses grands yeux bleus se fixaient de loin sur la comtesse Clotilde ; il y avait dans sa prunelle un rayonnement sombre qui était comme une mystérieuse réfraction de ses douleurs mueltes.

11 regardait avec sou âme; il contemplait, il adorait...

Parfois le sourire de la jeune femme venait se refléter dans | son sourire; d’autres fois de grosses larmes tombaient lente- : ment le long de sa joue.

$ Quand la voix de madame de Mareuil s’éleva, perçante et ; moqueuse, il tressaillit violemment.

. § Le bruit des rires qui saluaient son nom prononcé monta jusqu’à lui. 11 ôta précipitamment sa tête de la lucarne. Ses yeux brûlaient: un rouge vif avait remplacé la pâleur de sajoue.

— Bosco! murmura-t-il en se laissant choir sur un tabouret. Et les voilà qui rient!... Toujours des rires!... Mon Dieu! que vous ai-je donc fait?

ÀIIZ1A PÀDLI

Il était là, dans sa chambre. Sa chambre était une petite mansarde aux murailles nues, ayant pour tous meubles deux ou trois sièges de paille et une couchette.

Dans la ruelle de son lit, il y avait un miroir cassé. Auprès de la porte, son magnifique costume de page pendait à un clou.

La chambre n'était éclairée que par la petite lucarne.

11 resta durant quelques minutes immobile et plongé dans un abattement profond.

Puis sa tète se redressa.

— D’autres sont beaux, murmura-t-il, beaux etméchants!... elle, surtout, malienne!... A quoi lui sert d’être si belle!... Pourquoi lui a-t-donné cette taille souple et haute... pourquoi ce regard d'ange? Elle n'a pointdecœur. Elle n'aime personne. Elle prend le bonheur de madame, rien que pour se venger d’être pauvre. Madame qui est si douce envers elle et si bonne!

Ses sourcils étaient froncés, ses poings se fermaient sur ses petits genoux difformes.

— Quand elle me sourit, j’ai honte, reprit-il. Je la hais et je voudrais sa haine. Ah! le comte l’aime, je le sais, je le vois, et la comtesse Clotilde pleure quand elle se croit seule.

Son regard se voila et sa voix devint douce, tandis qu’il prononçait d’un accent rêveur et plein de tendresse :

— Clotilde!... ce nom est comme le nom des saintes... Oh! si j'avais la force, moi, ses yeux ne sauraient que sourire! Mais je ne peux rien contre les hommes, et je suis plus faible que les femmes. - . - ■

Sa tète retomba dans le creux de sa poitrine. Le jour baissait. Bosco était immobile et ne parlait plus.

Au bout de quelques minutes, il se leva lentement ; la pô - leur était revenue à ses joues, mais une volonté soudaine brillait dans son regard. «

— Je veux essayer encore, dit-il d’une voix changée; il faut que mes jambes s'allongent, que ma poitrine sorte, que mon dos devienne semblable à celui des autres hommes; il le faut... dussé-je en mourir!

11 y avait à l’un des supports de sa couche! te un anneau de corde qu'il avait fixé là lui-même, et dont personne n’eiit deviné la destination.

11 passa une de ses jambes dans cet anneau, et se mit à tirer de toute sa force-

AtlZlA PAULI

Il était renversé sur le dos, et imprimait à sa jambe garrottée de brusques secousses.

La lourde couchette remuait aux efforts qu’il faisait; ses articulations craquaient.

Et à mesure que l’épreuve' avançait, la passion venait, ou la fièvre, si mieux on aime; il s’échauffait, il poussait sa torture avec un enthousiasme sauvage; la douleur lui arrachait des cris, mais il tirait toujours.

Les deux jambes -y passèrent; il avait déjà4e grosses gouttes de sueur au front.

Quand il se releva, sa poitrine haletait;

Mais il n’était pas temps de se reposer encore.

Un second anneau de corde, plus grand que le premier, était cloué solidement à la muraille.

Bosco y introduisit sa pauvre tète, et ses jambes abandon- *' vent le sol, comme s’il eût voulu se pendre.

Il travaillait, il s’efforçait; les muscles de son cou= saillaient en révolte, sa face devenait écarlate; ses efforts redoublaient..

Il voulait grandir, et mettre sa tête au-dessus de sesépat files La mort aurait pu venir au milieu de ce labeur insensé-; mais que lui importait la mort?

Un espoir fiévreux le soutenait dans sa torture : il avait essayé déjà bien des fois, mais il faut de la patience. Quelque jour, ce Uen mysléiieux qui ramassait et contractait toutes les parties de son corps viendrait à se rompre peut-être.

Oh ! si Dieu le voulait I...

Le lien rompu, l’enfant se dresserait comme un ressort; sa poitrine élargie aurait de l’air à pleins poumons. Au lieu de piétiner comme un enfant, il marcherait d’un pas viril, et sa tête haussée mettrait sou front au niveau du front des hommes...

Et alors ou l’aimerait, car Dieu lui avait donné un beau visage»

Il travaillait, sa poitrine gémissait; la sueur, qui ruisselait le long de ses joues, tombait goutte à goutte sur te sol.

G -était aujourd'hui peut-être que le miracle allait s’aecom-

irrt...

Quand il s’arrêta, c’est que le souffle lui manquait et qu'il se sentait perdre connaissance.

11 retira sa tête et respira longuement.

AJLIZIA PAULI " 23

Ses bras tremblaient, ses tempes battaient; mais l’épreuve n’était pas encore achevée.

Il s’avança jusqu’au milieu de la chambre. .De là, il aurait pu se voir dans le fragment de glace collé derrière sa couchette. Il tourna la tête d'un autre côté, pour ne point céder à la tentation.

Et il commença une gymnastique étrange, jetant sa tête et ses épaules en arrière, tournant ses bras avec violence, comme pour défaire le nœud de ses muscles; ses cheveux, mouillés de sueur, s’agitaient autour de son front; il trépignait, il s'agitait frénétiquement, et sa gorge rendait des sans inarticulés.

Personne n’aurait pu croire ce pauvre être chétif et débile capable d'un effort si désordonné.

Souvent il semblait prêt à défaillir; ses petites jambes chancelaient comme s’il eût été ivre, mais sa volonté entêtée dominait la fatigue : il allait toujours riant, râlant, et se démanchant avec fureur.

Au plus fort de celte lutte folle, engagée contre l’impossible, le nain ferma les yeux tout à coup, ot prit en arrière un élan impétueux; il traversa la chambre à reculons, et son dos bombé vint frapper contre la muraille.

Sa poitrine rendit au choc une plainte sourde.

Il s'éloigna pour revenir, frappant toujours la muraille de son dos. Sa face était décomposée; il murmurait avec démence :

— Je veux t’écraser!... je veux t’écraserl... pour être grand... pour être beau... pour être aimé!...

Et, comme ces fakirs ivres qui se martyrisent eux-mêmes à la porte des pagodes de l’Inde, il s’exaltait dans sa souffrance même et poussait son supplice avec rage.

> Quaud sa bosse toucha la muraille pour la quatrième fois, il tomba brisé sur le carreau; sa bouche s’ouvrit pour respirer, et quelques gouttes de sang vinrent à ses lèvres, lhserra sa poitrine endolorie à deux mains, v — Ohl... fit-il avec épuisement; cette fois j’ai dû grandir... car je souffre bien !

Il resta quelques instants couché dans la poussière, incapable de faire un mouvement.

Quand il se releva enfin, ses joues- étaient redevenues blêmes, et un cercle bleuâtre sc creusait autour de ses yeux.

\LIZIA PAXILI

Il sortit sans jeter un coup d’œil à son miroir cassé.

Il descendit l’escalier à pas lents et pe'nibles; ses pauvres petites jambes étaient rompues, comme s’il eût subi la question appliquée aux criminels d'autrefois.

11 entra dans une salle du premier étage qui était déserte en ce moment.

De grandes glaces ornaient les murailles entre les panneaux sculptés de la boiserie.

Bosco s'avança, les yeux baissés, jusqu’au milieu de la chambre.

Il y avait sur son visage une émotion grave; on devinait un rayon d’espoir à travers les cils clos de sa paupière.

11 leva enfin les yeux. Sa figure changea. Les glaces symétriques lui renvoyaient, multipliée à l'infini, sa personne grotesque et difforme.

Son martyre avait été vain aujourd'hui comme toujours !

Pour comble, une des glaces lui montra pissant, svelte et gracieuse , dans le corridor voisin , la forme d’Alizia Pauli...

Bosco tomba sur ses genoux et prit son front à deux mains:

— Aussi belle que je suis laid, moi!... murmura-t-il à travers ses dents serrées convulsivement; elle est belle pour deux... elle a sa part et la mienne! Oh! quelque jour, où je verrai madame pleurer, je la tuerai, l’Italienne!...

Page 1