‹ Alizia PauliChapitre 20 sur 33 · XIX. — MEMBRE DU BARREAU DE PARIS · texte numérisé non relu

XIX. — MEMBRE DU BARREAU DE PARIS

Deux mois se sont écoulés depuis les événements que nous avons racontés aux précédents chapitres.

Dans une chambre d’auberge de la ville d’Avranches, Gedéon Ricard, avocat près la cour royale de Paris, était assis devant une table couverte de papiers et de pièces de procédure. ... T

11 avait la plume à la main ; ses cheveux étaient eparset l enthousiasme de l’inspiration animait son visage. Sa plume grinçait sur le papier sans relâche, soit pour écrire, soit pour

raturer. . r 1

Bun, ceci!... murmurait-il tout en griffonnant; fameux!

fam issimeux !... plutôt fainosissimeux !... c’est plus régulier... Ma foi! sauf le fait, qui est assez difticile à poser en faveur de l’accusée, la cause est jolie... Ça doit, vraiment, me donner une réputation très-agréable dans ce pays-ci .... La seule chose qui me manque, ce sont les explications de 1 intéressante victime et de son noble amant... Elle est malade... Elle ne veut pas... Le comte, de son côté, se cloître comme un moine... ma foi! qu’ils s’arrangent... Si je ne sais pas, j’inventerai... l’honneur du barreau de Paris est, j ose le dire,

en bonnes mains! . , , ,

Sa plume fouillales profondeurs d’un gros encrier de plomb,

où s’épaississait une encre jaunâtre.

Je savais bien, reprit il avec contentement, que ce

voyage d’automne ne me serait pas inutile... J’avais un certain succès là-bas, au château. La preuve, c’est que e comte s’est souvenu de moi, à l’occasion... Le On matois! il s est dit : Avec un avocat du barreau de Paris, je ferai de nos jurés bas-normands tout ce que je voudrai... Ah. ah. le ruse compère 1... voilà un homme qui ne peut pas manquer d aller loin!... Moi, j’ai reçu sa lettre; j’ai emballé ma robe, ma toque et mon Rogron, et foueite le postillon de la diligence

Toutes ces choses, il ne les pensait point comme eut a un autre homme, il les disait bel et bien avec une vo u i joyeuse. Un avocat qui plaide trop peu ne perd aucune occasion d’exercer son larynx. , ..

Au plus fort de son aimable bavardage la porte s ouvrit.

— Voilà le chocolat, prononça la voix traînante et nasillarde d'un gros enfant de la Neustrie. — Bien, mon ami, répliqua

Gédéon; personne n’est venu pour moi du château? Quel

château?... Le château de Villers. — Ah? dam! répondit le Normand, je n’ai point vu personnne, au vrai!

Gédéon fit un geste, et le Normand disparut.

Le chocolat fumait sur le guéridon. Gédéon quitta so® bureau et vint s’asseoir devant la tasse, où il trempa des mouillettes. r

Il avait la bouche pleine, mais il bavardait encore.

— C’est drôle!... grommelait-il; e’est même très-drôle!... dans l’acception d’étonnant... On me laisse sans détails!.” on ne me donne pas le moindre renseignemunt!... 11 faut que je devine... Et si encore mon ami Martial voulait causer un peu avec moi... mais du tout! il est sombre comme l’Érèbe!... il se fait céler, et la vieille Julienne le garde avec toute la fidélité d’un chien molosse!... D’un autre côté, madame la comtesse est parfaitement invisible... C’est drôle! Mais bast! reprit-il en avalant le reste de sa tasse, ils ont raison, après tout, de ne pas me traiter comme un de leurs aigles avranchins... Nous autres, du barreau de Paris, nous marchons sans lisières... Voyons! 11 s’agit de fasciner en grand tout ce peuple nasillard... d’éblouir les jurés, d’étonner la cour, d’écraser l’auditoire!

Si j’ai un succès comme je l’entends, j’attrape la clientèle du comte d’abord... ensuite j’ai tous les procès de la ville..

Et Dieu sait ce qu’il y a de procès sous cette latitude amie de la chicane... Au travail!

11 se remit à son bureau improvisé, et sa plume fouilla de nouveau les profondeurs de l’encrier de plomb.

Il y avait quarante-huit heures que Gédéon Ricard était de retour en la cité d’Avranches.

Deux mois auparavant, il avait fait dans le pays un séjour à peu près stérile. On l’avait hébergé, comme tout le monde au château de Villers, mais ou ne lui avait pas confié le moindre procès.

La basse Normandie est pourtant un pays de cocagne Gédéon avait besoin de plaider; peut-être son ami Martial Àubeit, le juge d instruction, eût-il pu lui procurer quelqu es affaires; mais Martial était devenu un personnage fort insociable et Gédéon, malgré le talent qu’il avait de se mettre partout S

llfe

son aise, s'était vu forcé de prendre congé, après une nuit et un jour d’hospitalité assez froide.

11 était retourné à Paris, où son cabinet restait veuf de toute espèce de clientèle.

n avait beau dire à tout venant qu’il était l'avocat à la mode 'et l’espoir du jeune barreau; c'esi, à peine s’il trouvait l'occasion de mettre sa robe une fois en un mois.

Le pauvre Gédéon pliait sous ces cruautés du sort; il maigrissait, il devenait triste. H avait envie parfois de vendre sa robe toute neuve et sa toque d’un modèle très-remarquable, pour se faire tout bonnement courtier de quelque chose, clerc d’huissier ou vaudevilliste.

Ce fut au milieu de son découragement qu'il reçut, un beau matin, une lettre largement enveloppée et dont le cachet portait un énorme écusson timbré d’une couronne de comte.

Le cœur de Gédéon se prit à battre, comme le cœur d'une jeune fille qui reçoit sa première déclaration d’amour.

Il blasonua l'écusson ; il déchiffra la devise : Qui plus est brillant? 11 contempla clairement ces maculatures graisseuses que la poste imprime sur toute missive.

Si la poste ne faisait que cela !...

La lettre venait d'Avranches.

Gédéon l'ouvrit enfin d'une main caressante et la parcourut d'un regard ému.

Le soir même il parlait pour la Normandie.

C’était un procès, un bon procès, un procès criminel, il est vrai, mais ce sont les meilleurs pour débuter, pour déclamer, pour se faire tout à coup une réputation d’orateur.

Et puis, l’avocat ne doit-il pas l’aide de sa parole à la veuve et à l'orpltelin?

La lettre de M. de Bryant ne contenait point d'explications.

Mais quel besoin avait-on de mettre les points sur les i? Alizia était accusée de vol, et Alizia était la maîtresse du comte. Pour comprendre la situation, il ne fallait pas être un sphinx.

Évidemment le comte poursuivait mademoiselle Pauli pour la forme ; mais, en même temps, il se munissait d’un avocat célèbre, afin que sa maîtresse fût victorieusement défendue.

C’était un homme si adroit que ce comte Hector de Bryant!

Depuis deux jours qu'il était à Avranchcs, Gédéon n’avait

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pu parvenir à le voir, mais il avait pris langue au tribunal, et, sauf quelques détails, son plaidoyer était déjà en bon train.

La cour d’assises de Saint-Lô allait en ouïr de belles !

Au bout d’une heure et quand il eut barbouillé, à mimarge, deux ou trois autres feuilles de papier, il recula son fauteuil et se leva brusquement.

— Je dis que c’est cela! s’écria-t-il : exorde insinuant et flatteur, proposition carrément agressive, faits précis, clairs, souverainement adroits, preuve logique et profonde, péroraison à fendre le cœur!... Je dis que c’est à la fois cicéronien, isocratique, quintilianesque et déraosthénal!... Essayons un peu de mise en scène.

Il ouvrit sa valise, qui était dans un coin delà chambre, et y prit sa robe d'avocat avec sa toque.

— Une robe pas mal caractéristique!... bavardait-il en la passant par-dessus sa redingote : coupe élégante, mais digne; gracieuse, mais austère... Et la toque hexagone!... Nos plaidailieurs d’Avranches, de Coutances et de Saint-Lô en sont encore à la toque en côtes de melon... ça devra faire un certain effet!...

Sa toilette achevée, il prit son manuscrit à la main, et vint se planter devant la glace étroite et trouble qui ornait la cheminée.

Il passa deux ou trois minutes à se poser, à tourner les yeux et à donner un éclat aquilin à sa prunelle.

Puis il commença d’une voix creuse, en soulevant sa toque hexagone avec respect : *

« Messieurs les jurés,

» Ce n’est pas devant une assemblée aussi remarquable...»

— Du diable ! s’interrompit-il en changeant de ton; une douzaine de rustres crottés jusqu’à l’échine... quatre maquignons, quatre nourrisseurs et quatre bouchers... C'est la luzerne qui engraisse les fils de Rollon...

( Déclamant .) «Ce n’est pis, dis-je, devant une assemblée notable et distinguée autant par ses connaissances profondes, universelles, encyclopédiques, que par la sagesse éprouvée de sa haute raison... »

(Parlant.) — Des drôles qui boivent du cidre toute la journée, et qui ne savent pas dire deux... c’est égal !

(Déclamant.) « Ce n’est pas, disons-nous, devant une réunion si choisie qu’il est permis à l’avocat de définir ou d’ex-

pliquer la belle mission que Dieu lui a faite sur terre. Vous la comprenez surabondamment, messieurs les jurés, cette mission sainte, bienfaisante, désintéressée; vos nobles cœurs vont excuser l’émotion que j'éprouve, et je n’ai pas besoin de réclamer votre indulgence éclairée pour l’homme qui, étranger à cette cité illustre, a fait soixante-dix lieues pour apporter l'aide de sa trop faible parole à l’innocence injustement accusée...

» Si ma voix fatiguée trahit mon courage, si mon improvisation s’égare, votre bienveillance me viendra en aide, car la vertu' chevaleresque de vos pères vit toujours dans vos âmes et ne mourra jamais. »

Ici, s’interrompit Gédéon, il y a naturellement un murmure d’approbation dans l’audito<re, composé de voleurs, de va-nu-pieds et de vicomtesses normandes qui se sont procuré des billets d’hémicycle en faisant des bassesses.

Le président dit, en parlant du nez :

— Toutes marques d’approbation ou d’improbation sont formellement interdites dans l'enceinte de la Cour... Si l'auditoire s’oublie de nouveau, nous serons forcé d’ordonner l’évacuation de la salle.

Le ministère public, qui allait justement requérir quelque chose de semblable, met son nez dans sa bouche et prend un air vexé.

Moi, mon efTet est produit, je m’en bats l’œil, et je poursuis :

(Déclamant ) « Messieurs les jurés, si j’avais affaire à un auditoire moins éclairé, je prendrais tout d’abord à tâche de faire remarquer l’importance, j’ose le dire, solennelle de la cause que j’ai l’honneur de plaider devant vous. 11 ne s’agit point seulement ici, en effet, d’une pauvre fille, courbée sous une accusation odieuse et apportant, aux pieds de votre souveraine justice (Avec émotion.) sa jeunesse et sa beauté déjà flétries par les larmes... »

(Parlant.) — Elle est ravissante; elle s’arrangera pour être très-pâle ; je lui dirai de pleurer un peu à cet endroit.— Premier effet de mouchoir.

(Déclamant.) a. ... Flétries par les larmes... (Avec véhémence.) Il s’agit de la lutte éternelle, infâme, oppressive du riche contre le pauvre, du fort contre le faible, de cette guerre impie et dénaturée dont les excès ont motivé jadis notre grande révolution !

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{Parlant.) — Ici un premier rappel à l’ordre. C’est marqué.

( Imitant la voix du président.) — Maître Ricard, nous ne pouvons permettre que des paroles si étrangères à la cause soient prononcées devant la Cour...

Et dans l'auditoire des voix qui Chuchotent et qui disent :

— Attention!... il va parler politique!

[Déclamant avec emphase.) « Prétendrait-on me fermer la bouche?... Si la liberté de la défense peut être une question en p'ein dix-neuvième siècle...

le président. — Permettez, maître Ricard...

— «... Si dans notre France, régie par la charte de Juillet, les droits imprescriptibles de la défense... »

— Maître Ricard!...

[Avec explosion.) « ... Si les privilèges sacrés de la défense .«tint ainsi publiquement méconnus, il ne me reste plus qu’à courber la tête et à protester contre l’illégalité aveugle de cette tyrannie!... »

[Parlant.) — Le président n’y est plus; il ôte ses lunettes, il remet ses lunettes. Ma parole, il a peur! Je passe à l'état de bête curieuse ; les vicomtesses braquent sur moi leurs binocles de spectacle, comme si j’étais Philippe l’escamoteur ou un ténor de passage. Les va-nu-pieds, échauffés, ont envie de jeter quelque chose à la tête de la Cour.

Ça val... ça va un train d’enfer!...

( Déclamant d'une voix subitement adoucie.) « Que la Cour et messieurs les jurés me pardonnent un mouvement d’émotion bien naturelle... le nom de la ville de Saint-Lô n’est pas entièrement inconnu à Paris... Il y a plus : la ville de Saint-Lô (anciennement Briorveva ou fanum Sancli Laudi ) a conquis, dans ce centre de toutes les illustrations, une réputation de civilisation... »

[Parlant.) — Illustration... réputation... civilisation... La rime est trop riche...

[Déclamant.) « A... conquis, dans la capitale des lumières, une renommée de civilisation bien tlatteuse !... Je venais en ces lieux, plein de confiance, avec l’espoir fondé, — je pourrais même dire légitime, — que ma voix serait religieusement écoutée... Me serais-je trompé? y aurait-il parti pris de paralyser mes efforts en faveur de la faiblesse attaquée?... Ah! messieurs, si ma qualité d’avocat du barreau de Paris soulève

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ici des répulsions ou des jalousies, songez que, derrière le défenseur, il y a la pauvre accusée; derrière l'homme fojt, la faible femme ; derrière le cœur robuste et intrépide, l'Ame navrée qui se noie dans les larmes... »

(Parlanl.) — Il faudra que la petite pleure énormémenLà cet endroit. Second effet de mouchoir.

(Déclamant.) a Mais pourquoi des jalousies, messieurs?;!» suis-je pas ici au milieu d’un barreau qui contiennes talmts de premier ordre... des talents qui seraient admirés, n’en doutons pas, dans la première Cour du royaume?... tandis que moi, représentant obscur d une illustre compagnie, je n’ai que mon désintéressement et mon bon vouloir pour conlre-balancer mon insuffisance.

(Parlant.) — Voilà mes plaWailleurs bas-normands qui se rengorgent sur leurs banquettes peu essuyées... Ils sont avec moi, j'ai gagné leur estime.

(Déclamant.) « Je fais trêve à cet incident regrettable, et je reprends le fil de ma discussion qui, j’ose l’espérer (ceci est à l'adresse du 'pauvre président) , ne sera plus interrompue... »

(Parlant.) — Pendant que je respire, on se dit dans l’aaditoire : Voilà un dur à trois poils ^ Les vicomtesses ont vu bien rarement un gai lard de cette trempc-là. S'il y a dans* l’hémicycle quelque petite héritière, on pourrait peut-être bientôt chanter : O hymen! ô hyménée!

Ça va! fichtre ! ça va!...

(Déclamant avec calme.) « Messieurs les jurés, les faits de la cause sont simples, si simples que l’arrêt de renvoi qui amène mademoiselle Pauli sur le banc de l’accusation sera pour moi un éternel sujet d’étonnement.

» Voici en deux mots ce dont il s’agit :

(Avec élégance.) » Par une nuit sombre et brumeuse du mois d’octobre 1847, une voiture était attelée dans la cour du château de Villers-Bryant, situé sur les bords de la mer, à sept kilomètres de la ville d’Avranches.

» Les chevaux piaffaient et frappaient d’un pied impatient le pavé de la cour. Le cocher, enveloppé dans son gros carrick, attendait sur son siège.

» C’était environ deux heures avant le jour.

» Dans le château, régnait une immobilité silencieuse.

» Tout à coup, des lueurs s'allument aux fenêtres; des

flambeaux courent, se croisent le long des corridors; un murmure s’élève qui devient bientôt rumeur sourde, pour se changer ensuite en fracas.

» Tout est confusion et tumulte dans ce bel édifice, naguère encore si muet et si tranquille.

(Un poco agitato.) » Quelle cause donner à ce trouble soudain? que s’est-il passé? Quel malheur est éclos derrière ces murailles féodales où n’habitent d’ordinaire que les plaisirs de l’opulence ?

(Largo.) » Messieurs, il y avait au château de Villers une jeune fille, privée de fortune, mais douée d’une éducation hors ligne.

» Cette jeune fille avait été placée auprès de mesdemoiselles Berthe et Marie de Bryant, par la comtesse elle-même, en qualité d’institutrice.

» Cette nuit-là, elle devait quitter le château avant le jour, afin d’épargner des larmes à ses jeunes élèves, qui la chérissaient tendrement. Le bail était rompu entre madame la comtesse et son institutrice : ceci pour des causes que l’accusation n’a point révélées, et qui, par conséquent, doivent être à l’abri de toute récrimination.

• » On venait d’éveiller mademoiselle Pauli, qui achevait *

tristement sa toilette de départ, lorsque sa chambre est tout à coup envahie par des gens qVi l'accusent de vol!

» Un vol a été commis en effet. Madame la comtesse de Bryant portait habituellement au cou un médaillon renfermant le portrait de son père et entouré d’une bordure de diamants que l’on dit valoir une somme énorme.

(Pédalé.) » Quatre ou cinq cent mille francs!

» Le matin, à son réveil, elle avait cherché en vain le bijou précieux qui ne la quittait jamais.

» Et à la première nouvelle de cette perte, un cri unan me s’était élevé parmi la nombreuse domesticité du château de Villers.

» On disait : L'institutrice!... c'est l'institutrice!...

(Dolce.) » Messieurs, il est dans notre état social des positions délicates, fausses et fatalement malheureuses, qui, par le plus triste des privilèges, excitent à la fois l’envie et les dédains.

» Entre toutes ces positions, celle de l’institutrice est la

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plus éprouvée, la plus difficile, la plus navrée d’incessantes et obscures douleurs.

» Et pourtant , s’il est au monde une vie d’abnégation pure, de vertu désintéressée et de dévouement modeste, n'estce pas la vie de l’institutrice?

» Voyez -les, ces filles de Dieu, entrer dans une famille étrangère, pour entourer de soins et d'amour des enfants qui ne sont pas ù elles. Leur existence, dès ce jour, ne leur appartient plus. Les autres salariés ne vendent que leur travail; l’institutrice aliène la portion la plus noble de son être; elle donne son cœur, sa douleur caressante, son éducation, sa tendresse!...

» Messieurs, elle donne tout ce qui nous fait adorer nos mères!...

[Crescendo.) » Oh ! et ce sont ces femmes, à qui l’on jette un peu d’or pour toute récompense, et que l’on croit ensuite assez payées, ce sont ces femmes que le monde regarde avec ses sourires les plus dédaigneux ! Nul ne les protège contre la jalousie insolente des valels ; maîtres et domestiques leur reprochent tacitement, chaque jour, l’humble place qu’elles occupent au bas bout de la table ; on les déteste, on les calomnie!

» Oui, messieurs, on les calomnie sans pitié, sans mesure, sans vergogne!

» Et nul ne songe à s’indigner; ce sont des institutrices!...

(Con furore.) » Y a-t-il donc encore, en notre dix-neuvième siècle si glorieux, si lumineux, si près d’atteindre à la perfection, y a-t-il donc encore des castes de parias!

(Jtiempo.) » Messieurs, la foule des domestiques de Villers s'était ruée dans la chambre de mademoiselle Pauli. Il ne s’agit point ici, comme vous devrez le remarquer, d’une perquisition légale et réglée par la prudence. C’est une cohue de valets qui arrive en désordre, qui brise la malle de mademoiselle Pauli effrayée, et qui disperse brutalement ses effets sur le tapis.

y> Le médaillon est trouvé... grande victoire !...

» Voici le fait unique, mais écrasant, suivant l'accusation, qui amène mademoiselle Pauli sur les bancs de l’opprobre.

» Eh! messieurs, votre conscience vous le crie, et ma pa? rôle est trop lente pour devancer le travail de vos esprits intelligents.

» Toutes ces mains qui se plongeaient, la nuit, à la lueur d’une veilleuse, et sans contrôle aucun, dans la malle de la pauvre institutrice, toutes ces mains étaient-elles bien pures?

» Et le médaillon ne pouvait-il pas être, à priori , dans l’une de ces mains que nul regard n’épiait?

» Ne pouvait-il donc pas y avoir là, messieurs, un coupable, saisi d’épouvanle et glissant au premier endroit venu la preuve de son crime?

» Ne pouvait-il pas y avoir là un ennemi ? Et ces sortes de vengeances sont-elles chose si rare?...

» 11 est un fait, d'ailleurs, que la défense peut prouver et qui jette une couleur singulièrement mystérieuse sur les événements de cette nuit.

» Au château de Villers il y avait un personnage bizarre, que chacun connaissait dans le pays. Son norn était Sébastien Larcher. On l’avait surnommé Bosco, à cause de ses infirmités physiques. Messieurs, Sébastien Larcher ou Bosco a disparu du château de Villers la nuit même du vol, et depuis lors personne n’a entendu parler de lui... »

Gédéon Ricard fit une pause et se regarda dans la glace pour admirer le beau caractère de sa physionomie.

— Un peu plus de piquant dan le regard, murmura-t-il; quelque chose de plus aigu dans le geste... 11 faut que cette histoire de la disparition de Bosco fasse son trou comme une balle... Ah! fichtre! ça val...

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