‹ Alizia PauliChapitre 21 sur 33 · XX. — LE COUP DE FOUET · texte numérisé non relu

XX. — LE COUP DE FOUET

Bien que son plaidoyer fût un moment suspendu, Gédédu Ricaid, avocat du barreau de Paris, était loin de rester oisif. Il étudiait avec un grand sérieux et beaucoup de conscience la partie plastique de son rôle; il se faisait des mines tour à tour sentimentales et agaçantes; il se souriait, il se menaçait, il pulvérisait du regard un adversaire absent.

Sa mémoire repassait, un à un, les principaux effets de sa plaidoirie ; son geste se corrigeait. Passant à des détails moindres, il drapait complaisamment les plis de sa robe, et posait sa toque suivant des inclinaisons variées.

Si Gédéon Ricard n’avait pas un énorme talent, il connaissait du moins les menues recettes de l’art oratoire, où rien

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ne s’improvise, où tout so calcule, où les moindres effets sont laborieusement combinés d'avance.

Loin de nous la pensée d'attaquer, même par une innocente moquerie, le barreau parisien, qui compte tant de membres illustres!

Le barreau parisien est au-dessus du sarcasme et marque parmi les gloires de la France.

D'ailleurs, si l'on pouvait avoir l’idée de l’attaquer, il faudrait peut-être joindre à la plaisanterie des armes plus sévères.

Tout en raillant quelques abus passablement risibles, on devrait stigmatiser des abus trop graves et montrer à nu des vices qu’il faut bien appeler repoussants et honteux.

Pour 11 e parler ici que d’un seul, n’est-cè pas pudeur d'entendre, chaque fois que l’on franchit l’enceinte du palais de justice ou du tribunal de commerce, un flot d’injures monotones tomber de la bouche des avocats? lit ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, des praticiens à la douzaine, des pauvres hères qui se damnent ainsi pour quelques francs; ce sont des bouches presque illustres, des orateurs qu’on entoure d’une célébrité légitime.

11 y a tels de ces messieurs qui sont connus, ma foi, dans toute la France pour savoir mêler à n’importe quelle cause le scandale piquant, pour aiguiser, à n’importe quel propos, l’insulte et même la calomnie.

C'est leur spécialité avouée; on les choisit pour cela, et ils gagnent beaucoup d’argent.

Jadis, au temps ténébreux du moyen âge, il y avait, dit-on, une classe de coquins, fort méprisée, assurément, mais aussi fort redoutée. Ces gens assassinaient le premier venu pour une poignée d’or; ils épousaient par état la vengeance d’autrui, et ces misérables versaient le sang suivant un tarif.

Ils gagnaient aussi beaucoup d’argent.

Il n’y à plus guère, au siècle où nous sommes, d’eslafiers armés de poignards; mais les estafiers en robe noire abondent.

Et pense-t-on que cette parole salariée, qui assassine à l’abri de la toge, vale mieux que le couteau qui se levait sur le passant dans la nuit ?...

Il est vrai qu’on peut transiger. — Mais le bandit qui vous arrête sur la grande route vous laisse aussi la faculté courtoise de sauver votre vie en lâchant votre bourse.

La cause la plus juste, le procès le plus imperdable devient une vraie calamité, quand on a l’un de ces messieurs pour adversaire. Ils ont des arguments à eux : réclamez-vous une dette à leur client? ils vous répondent que votre père était un banqueroutier, et laissent entrevoir que votre mère a mené joyeuse vie, au temps de sa jeunesse. — Insistez-vous, prenez garde! ils vont dire la première lettre du nom de l’amant de votre femme, ils vont fouiller avec une habileté diabolique votre vie de famille, s’arrêtant toujours et tout juste aux vagues limites de la diffamation.

N’espérez pas qu’ils s’emportent jamais sur la voie. Ils sont comme ces filous qui connaissent à fond le Code. — Un pas de plus, vous pourriez vous venger d’eux légalement; mais ce pas-là, ils se garderont bien de le faire.

Us ont subdivisé à l’infini l’échelle de l’injure; ils ont disséqué la loi jusque dans ses fibres les plus ténues; ils ont la mesure exacte de tout ce que l’on peut se permettre en fait de calomnie.

Encore une fois, c’est là leur gloire et leur achalandage.

Pour corriger une de nos comparaisons, il ne sont pas le bandit qui vous arrête sur le grand chemin ; ils sont tout bonnement le pistolet que le bandit vous met sur la gorge.

C’est là, il faut bien le dire, un des motifs qui font de Paris le paradis des fripons.

Et l’on s’étonne sincèrement qu’à défaut de la loi impuissante, le barreau parisien, dont le talent et la probité austère ont jeté, en tout temps, un si vif éclat, ne fasse pas luimême justice de ces industries effrontées...

Le pauvre Gédéon Ricard n’avait point le piédestal qu'il faut pour faire, avec fruit, .le commerce dont il est parlé cidessus. Nous pensons qu’il se serait fait bravo de paroles assez volontiers, mais son stylet n’avait pas d’enseigne et les plaideurs qui veulent une arme pour dire efficacement à leur adversaire : « La bourse ou la vie t » ne venaient point chez IuL

C’était tout bonnement un de ces astres nébuleux que Paris insouciant possède et ne connaît pas, — un de ces astres qui se lèvent dans la brume, sur la province ébahie, et qui prétendent la transporter d’admiration, uniquement parce qu’elle est la province et qu’ils sont de Paris.

En passant la barrière, Gédéon Ricard s’était senti grandir de doux ou trois coudées. Le mince avocat sans causes deve-

nait un personnage. 11 y avait du conquérant dans son regard. N’était-il pas en province? et la province n’est-elle pas mise au monde pour adorer ce qui lui vient de Paris?

Pauvre province! il est vrai qu’en tout ceci elle est un peu complice. Elle met son orgueil à imiter Paris, à frayer avec Paris. Elle dédaigne ses propres fils pour arranger des ovations au\ moindres enfants perdus de la capitale.

11 n’est pas de licencié en droit bavard, de médecin charlatan, de barbouilleur infime et de poêle de rébus, qui ne puisse nourrir l’espoir légitime de passer à l’état de grand homme, en quittant Paris pour s’abattre sur la province.

Les actrices qui ont quarante ans de planches sur nos théâtres des boulevards redeviennent des ingénues, jeunes et jolies, dans les chefs-lieux de département; les robes qu’on n’a pu vendre l’an passé dans le quartier de la rue Saint-Denis font la mode en Picardie ou en Gascogne.

Elles viennent de Paris!

Quand Gédéon Ricard eut trouvé tous ses airs de tête, tous les plis de sa robe et l’inclinaison la plus heureuse de sa toque hexagone, il reprit, en s'adressant à lui-même un sourire particulièrement spirituel :

« Mais vous m’objecterez peut-être, messieurs, qu’à part le fait d’avoir trouvé dans la malle de ma ciienle le médaillon de madame la comtesse, il y a un témoignage qui nous écrase et nous réduit au silence?

» Je vais discuter tout de suite ce témoignage, afin de n'y plus revenir.

» Il s’agit d’une jeune servante, la nommée Mariette, qu est née sur les terres de M. de Bryant et pour ainsi du e dani sa maison. Celte jeune servante a témoigné trois fois dans le cours d« l’instruction. La première fois, elle a déclaré avoir vu mademoiselle Pauli entrer dans la chambre de ma aine la comtesse de Bryant : ceci à l’heure présumée où la soustraction a dû être commise.

» La seconde fois, la nommée Mariette a hésité; sa déposition est loin d’être précise. — La troisième fois, le courage lui étant revenu, elle a confirmé bravement et d’une manière positive son premier dire. »

— Je ne verrais pas grand mal, dit-il en s’interrompant, à donner ici un petit coup de patte à la partie civile... si je la ménage, on pourra soupçonner la connivence... Et d’ail-

leurs, il serait souverainement adroit de s’attirer les injures du braillard qui plaidera pour la famille de Bryant.

Mais pas de longueurs maintenant!... je crois que ça commence à languir... chaud !...

Déclamant et décochant un regard de côté à l’avocat de la partie civile.) « A Dieu ne plaise que nous prétendions jeter l’ombre même du plus léger doute sur l’honneur d’une famille respectable dans le présent et illustre dans le passé... mais ce serait déserter complètement les intérêts de la défense que de ne pas protester contre le témoignage de la jeune servante de madame de Bryant.

» Quoi qu’en puisse dire la partie civile, et nous livrons notre poitrine d’avance à tous les traits do^t notre adversaire voudra nous accabler, la loi elle-même a pris soin de classer ce témoignage.

» Quand même la nommée Mariette n’aurait point vat ié dans ses dires, nous autions encore le droit de repousser l'aide qu’elle apporte complaisamment à l’accusation. Mais elle a varié! mais elle a hérité ! Mais il est impossible de ne pas reconnaître l’action mystérieuse exercée sur cette naïve conscience... »

— Le braillard de la partie civile s'agite sur son banc... A ton aise, mon fils; si tu fais le méchant, on te chauffera un petit paragraphe dans la réplique...

(Déclamant.) « Et c’est pourtant ce témoignage tout seul qui vient appuyer le fantôme de fl igrant délit sous lequel on voudrait écraser l’accusée !... »

(Parlant.) — La métaphore est téméraire, mais je ne la déteste pas.

(Déclamant.) « Si j’insistais sur ce point, je croirais, en vérité, messieurs les jurés, faire tort à vos consciences.

» J'ose le jlire, depuis dix ans que je poursuis ma carrière d’avocat, il ne m’est jamais arrivé de rencontrer une accusation si grave, soutenue par des preuves aussi futiles!... Il faut que M. le procureur du roi me pardonne, parce que ma conscience déborde, et qu'il y a dans mou cœur autant d’indignation que de pitié!

» Eh quoi! messieurs, il existe donc dans noire belle patrie des classes de citoyens dont l’honneur, dont la liberté n’8 qu’une sauvegarde illusoire!

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