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» Sont-ce des esclaves, pour qu'au premier mot du maître ils puissent être traînés sur le banc de la honte?
» Ou parle du knout qui tue e paysan serf de la Russie; on parle du fouet qui déchire les pauvres noirs de nos colonies; mais le knout est moins cruel, mais le fouet est moins barbare que ce châtiment inouï, infligé préventivement à l’innocence!
» Il y a quelques mois, elle était forte et pleine de santé, cette jeune fille que vous voyez maintenant si courbée et si
pâle!
» C'est au cœur que la honte l’a frappée. Et qui sait combien de jours lui restent pour jouir de la réhabilitation qu'elle va devoir à votre justice?... »
Gédéon mit son manuscrit sur le bois peint en marbre de la cheminée, et ôla sa toque hexagone pour se gratter le front.
— C'est extrêmement joli !... murmura-t-il d’un air pensif; c'est soigné de style. Mais il n’y a pas à dire, ça languit. Je chaufferai bien l’émotion à cet endroit, mais il faut garder un petit coin de mouchoir pour la péroraison... c'est difficile!
Son front était gratté suffisamment, il se gratta l’oreille.
— La cour d'assises est un théâtre, reprit-il, ou nous autres, avocats, nous jouons le premier rôle... Les causes sont des drames... 11 y en a qui obtiennent un succès de vogue, d'autres qui font un fiasco lamentable. Notre pièce, je veux dire notre cause, a de bons éléments de succès, mais je trouve que la partie comique est tout à fait négligée.
Il se gratta le menton.
— Oui... oui, poursuivit-il dans sa profonde méditation; décidément, ça manque de gaieté I
Eh bien! s'écria-t-il en posant sa toque de travers, il faut en mettre!... Nos amis nous accusent d'avoir énormément d'esprit... jetons un intermède badin au milieu de cette tragédie... mêlons, comme dit cet idiot de Boileau, le plaisant au sévère !
L'occasion est toute trouvée... Si la plaisanterie ne réussit pas, comme c’est moi qui fais le compte rendu pour la Gazette, je la supprimerai.
Il appela sur sa lèvre un léger sourire et caressa l’auditoire absent d’un coup d’œil égrillard, puis il reprit :
« — Ce fameux flagrant délit qu’on nous oppose avec un
ALIZ1A PAÇLI
sérieux inpcrlurbable rappelle une anecdote peu connue, que l’on peut placer en deux mots ici, sans inconvénient.
» 11 y avait une fois une servante très-honnête, qui jouissait de l’estime et de la confiance de scs maîtres.
» Un vol fut commis dans la maison. — 11 s’agissait, je crois, de deux ou trois couverts d’argent. — La servante avait seule la clef de l’argenterie; les soupçons ne pouvaient guère se porter que sur elle.
» Mais c'était une si honnête fille!
» On passa sur le vol des trois couverts d’argent. — Quelques jours après, nouveau délit : la montre de madame fut dérobée; — quelques jours après encore, la tabatière de monsieur disparut.
» Puis ce furent maints autres menus objets : — la maison était au pillage.
» 11 fallait en finir. La servante accusée comparut devant les tribunaux. Il se présentait contre elle un faisceau de preuves qui l’accablèrent. — Elle fut condamnée.
» Messieurs, il y avait dans cette maison dont je vous parle, une pie...»
(Parlant.) — Coup de théâtre! — Le président hausse les épaules; les assesseurs murmurent, elle ministère public me foudroie du regard. — L’auditoire rit comme un bossu.
(Déclamant.) «Une pie, messieurs!... Et le fait se passait à Palaiseau... Les naturalistes ont établi que la pie... »
(Imitant la voix du président.) — Maître Ricard, au nom du ciel!...
(Déclamant.) « Je demande à la Cour s’il est défendu !e citer des exemples prouvant la fragilité des jugements humains... »
(Le président.) «—L'histoire delà pie voleuse... est comme ces mythes de l’antiquité païenne, qui cachent un sens philosophique et profond sous de frivoles apparences...
(Déclamant.) L’histoire de la pie voleuse, messieurs, qui a fourni au plus grand génie musical des temps modernes, à l’auteur de Guillaume Tell et du Barbier de Séville, au trois fois illustre Giaccomo Rossini, l’occasion de produire un chef-d’œuvre... »
(Parlant.) — La Gazza ladra, murmurent les vicomtesses qui sont allées une fois à Paris...
(Déclamant.) «Mais je m’arrête... Je désire prouver à la
Cour qu’autant je suis ferme et inébranlable lorsqu il s agit des intérêts sérieux de la défense, autant je suis soumis et plein de déférence lorsque ma personnalité seule est en cause.
» Messieurs, ma tâche est presque achevée, car je regarderais comme inutile de discuter la question de droit, avant que le ministère public ait formulé son réquisitoiie.^
» Il me reste à vous remercier humblement de l'attention indulgente que vous avez bien voulu prêter à ma parole.
» Vous avez religieusement écouté, messieurs, cette plaidoirie déjà trop longue. Que grâces vous en soient îcuducs, au nom de l'intéressante victime dont vous allez venger l’honneur!... »
11 détonnait de toute sa force, et ses bras allaient comme
les ailes d’un moulin à vent. t
— Le coup de fouet!... grommelait-il en s’excitant luimême; le final I... le tonnerre de Dieu!... l'emporte-picce!...
I Déclamant .) « Nous sommes là, devant vous, humbles, mais confiants. Nous avons foi entière en votre suprême justice. Notre vie est entre vos mains, car la condamnation serait pour nous la mort!
» Teint de circonstances atténuantes! nous n en voulons pas; nous les dédaignons ; nous les repoussons de toute la
hauteur de notre innocence!... » . ' , ,
[Parlant ] — Le coup de fouet, nom d’un petit bonhomme 1
la grosse caisse et les feux de Bengale!
(Déclamant.) « Nous n’avons, contre des ennemis puissants, que notre jeunesse, que notre beauté, que la pureté virginale
de notre vie. , . . . . . .
» Nous demandons pitié, car il faut implorer ici, meme
quand on est innocent. ... .
1 „ Et ce n ' cs t point, hélas! au nom d une famille en larmes
que nous vous supplions, messieurs : nous n’avons pas de
n’est pas au nom d’amis inquiets et tout tremblants d’angois<es : — nous n'avons pas d’amis... » ^
(Parlant.) — C’est ici que la petite doit s’éi
semblée tord ses mouchoirs.
(Déclamant.) « Nous sommes seule devant vo?’ et devant
Dieu, qui nous voit innocente.
» Vous allez nous juger, mais Dieu vous jugera.
» Recueillez-vous en vous moines, messieurs les jui es; sui-
i’évanouir. L’as-
rai
rant que prononcera votre sentence, nous nous relèverons forte et libre, en face de la calomnie vaincue, ou notre âme brisée s’éteindra dans le désespoir... »
Gédéon fit une pirouette sur lui-même et jeta sa toque hexagone au plafond.
— Chaud! chaud! chaud!!!... s'écria t-il dans un véritable délire; les va-nu-pieds trépignent; les femmes se mouchent ; c’est un transport! c’est un orage I
Le ministère public, vexé au dernier point, attend, pour se lever, que la tempête soit calmée.
Moi, je me rassieds en m’essuyant le front avec un mouchoir de batiste, et je fais de l’oeil à la moins laide ou à la plus veuve des vicomtesses enthousiasmées.
Vive Gédéon Ricard, jeune avocat du barreau de Paris!...
On frappa rudement à la porte de la chambre.
Gédéon s’éveilla en sursaut. 11 dépouilla précipitamment sa robe noire, qu'il fourra dans sa valise, avec la toque hexagone.
Puis il alla ouvrir.
Ce fut M. le comte Hector de Bayant qui se présenta sur le seuil.