XXI. — SAVOIR SE RETOURNER
Jamais nous n’aurions pu voir les beaux cheveux châtains de M. le comte Hector de Bryaut plus merveilleusement peignés et lustrés, jamais sa barbe mieux taillée à la Nemours. On l’accusait d’avoir bien près de quarante ans ; mais, en vérité, il fallait avoir vu son acte de naissance pour y croire.
C'était un de ces hommes froidement jolis, sur le front desquels les années glissent sans laisser de trace, pour ainsi dire, et comme glisse l’eau d'une cascade sur les durs cailloux.
C'était un fourreau brillant qui ne s’usait guère an frottement de sa lame.
Les gens comme le comte Ilecior mettent une nuance entre leurs toilettes de province et leurs toilettes de Paris. A Paris, vous les voyez toujours simples, et il faut deviner leur orgueil à travers la sévérité de leur mise. En province, an contraire, un peu de magnificence ne sied pas mal. On n’v comprend pas très-bien la modestie dans le faste; et ce que les tailleurs nobles appellent le style , ne suffit plus à vous sauver du reproche d’indigence.
Le comte Hector ne poussait par la flatterie jusqu’à imiter la splendeur des lions de l'Avrauchin ; il ne portait ni pantalons voyants, ni gilets nuancés de couleurs inquiétantes; mais le salin moelleux qui dessinait les formes de sa jambe avait des reflets mats et doux. Quatre-vingts francs le mètre, pas un centime de moins; son pardessus de drap cachemire noir vous tranchait gaillardement sa taille et rabattait sur sa main frais gantée un éti oit parement de velours.
Sous le pardessus , les revers de l'habit noir se montraient ; sous les revers de l’habit, on apercevait la ligne blanche du gilet. Enfin, entre la chemise de goût suprême et la batiste transparente de la cravate, on découvrait un peu, rien qu’un peu, le reflet pourpre du cordon de commande ur.
Un mirliflor de Pontorson, qui l’avait vu descendre de voiture, à la porte de l’auberge, était en ce moment installé déjà chez son tailleur pour commander un costume pareil, sauf le cordon.
Gédéon Ricard salua très-bas. 11 avait mis beaucoup de feu dans sa répétition, et restait encore tout ému.
M. de Bryant souleva son chapeau et entra.
— Monsieur le comte, dit l’avocat du barreau de Paris, j’ai fait de mon mieux pour vous épargner l’ennui de cette visite, et je suis désolé de n’avoir pas pu vous prévenir.
Le comte avait l’air distrait. 11 fit un de ces gestes convenus qui répondent à tout, puis il s'assit dans un fauteuil, au coin de la cheminée, eu gardant sa canne et sou chapeau à la main.
— Vous jugez quelle impatience j’avais d’être admis à l’honneur de vous voir! dit Gédéon qui prit une chaise>; votre lettre, au reçu de laquelle je suis parti en poste, ne donnait aucune espèce de détails. Depuis mon arrivée, je me suis informé au greffe et à la prison, mais les renseignements que j’ai recueillis çà et là sont loin de me suffire ; je désirais bien vivement... — Me voici, interrompit le comte Hector, dont la figure était froide et riante; nous allons causer affaires et nous entendre.
On eût cherché en vain, sur le front de M. de Bryant, la moindre trace de soucis ou de cfîagrins. Il y avait deux mois qu'une double catastrophe avait eu lieu dans son intérieur. Les menues intrigues qu'il aimait à nouer, dont il s’entou-
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rait à plaisir et qui faisaient sa vie, s'étaient rompues brusquement, pour céder la place à une péripétie bien grave.
D’un autre côté, sa nature elle-même s’était un instant transformée. Dans ce cœur tiède et vierge de toute émotion, l’amour et la colère étaient entrés ensemble un beau jour, si bien que l’imbroglio froid de son existence s’était fourvoyé, par hasard, jusqu’à une scène de tragédie.
11 n'y parahsait plus, en vérité. Le comte avait repris cette physionomie distraite et pensive qui faisait dire à ses amis : Quelle forte tête, son cerveau travaille toujours!
Et par-dessus ce grand air de rêverie, il avait recollé le fameux sourire des diplomates.
Impossible de voir désormais ce qu’il y avait au dedans de lui. Mais nous afürraons, à tout risque, qu’il n'y avait pas grand’chose.
— Je me suis souvenu de vous, comme vous voyez, reprit-il. — Je ne sais comment reconnaître... commença Gédéon. — Nous vous en donnerons les moyens, interrompit M. de Bryant; ce que je veux, avant tout, dans un homme d’affaires, c’est un grand dévouement et beaucoup de zèle. — Monsieur le comte... — Très-bien!.., Je suis persuadé que vous n’en manquerez pas... d’autant mieux qu’il y a ici une position très-honorable à prendre... Mon cher monsieur Ricard, on m’a dit du bien de vous... 11 faut vous mettre à l'œuvre tout de suite et composer votre plaidoyer, afin que j’aie le temps d’v jeter un coup d’œil. — Mon plaidoyer est fait, dit Gédéon avec modestie. — Ah bah! s’écria le comte, déjà!... Vous êtes un homme admirable. Mais comment avez-vous pu? — Permettez, monsieur le comte... j’ai lâché une parole imprudente. Mon plaidoyer est fait, en ce sens que j’ai marqué les situations et préparé les effets grosso modo... vous comprenez? — A peu près... cependant... — Voyez-vous, ce premier jet est susceptible de mille et une modifications... C’est un peu le scénario , comme disent les auteurs dramatiques, le cadre. Mais à l'aide de vos excellents avis, j'espère que ma pauvre improvisation... — Avez-vous écrit? interrompit le comte. — Oui, certes. — Pourrait-on voir?...
La figure de Gédéon prit un air à la fois content et plus modeste.
— Assurément, monsieur le comte, murmura-t-il; je suis
sensible, mais je n’ose en vérité, vous soumettre ce brouillon informe... — Donnez... dit le comte. — C’est pour ne pas vous désobéir!
Gédéon prit son manuscrit sur la cheminée, et le remit entre les mains de M. de Bryant.
Tandis que ce dernier lisait les premières pages, Gédéon poursuivait :
— Je vous supplie de ne voir en ceci qu’une ébauche à peine indiquée... Je crois pouvoir dire, sauf erreur, qu’il y a là les éléments d’uu discours assez remarquable. — Je crois bien ! murmura le comte qui avait mis le binocle à l’œil. — IS'est-ce pas?... Je pense avoir trouvé le joint de la question... Et il me semble que l’aspect sous lequel les choses sont présentées... — Évidemment!... murmura le comte, qui tournait les feuillets avec distraction.
Gédéon se frotta les mains.
— Ma foi, s’écria-t-il tout joyeux, l’approbation d’un client éclairé est la plus douce récompense que puisse recevoir le travail d’un avocat!... Du moment que vous êtes satisfait, monsieur le comte. — Oui, oui... interrompit ce dernier qui remit le manuscrit sur la cheminée; je trouve cela parfait, mon cher monsieur Ricard... 11 y a du mouvement; il y a de l’esprit... mais, ce qui est plus rare, il y a de l’àme.
Gédéon était au anges. — Seulement, poursuivit le comte qui planta sa canne debout et mit sa main gantée sur la pomme d’or ; dans la circonstance, ce morceau très-remarquable ne pourra pas nous servir.
Les yeux de Gédéon s’ouvrirent tout ronds.
— Entendons-nous bien, poursuivit le comte avec son sourire indiflérent et distrait. Le cadre y est, comme vous disiez... 11 y a de très-bonnes choses que nous pourrons conserver en les retournant... Je sais un peu votre métier, comme vous voyez, maille Ricard.
Gédéon comprenait à moitié, sa ligure peignait le désappointement et la tristesse.
— Mais, en définitive, poursuivit encore le comte, je suis bien forcé de vous le dire : vous avez fait une petite erreur... Je vous prie de remarquer, cher monsieur, que, dans cette affaire, je suis forcément partie civile.
— Sans doute... interrompit Gédéon ; mais je pensais...
M. de Bryant mit de côté son sourire, et sa vois prit de la sécheresse.
— C’est le tort que vous aviez eu, monsieur Ricard! interrompit-il à son tour; quand on agit pour un homme loyal et franc, pour un gentilhomme, monsieur, il n'y faut pas mettre tant de finesse!... La ligne droite est la seule admissible... et je crois pouvoir inc vanter de n’avoir jamais suivi que celle-là.
Gédéon n’osa point répliquer. Ce n’était pas faute d'avoir une réponse toute prête.
— Nous sommes partie civile, reprit le comte ; nous plaidons franchement contre mademoiselle Alizia Pauli... En conséquence, cher monsieur, vous aurez l’obligeance de tourner, du blanc au noir, votre intéressante plaidoirie.
Les bras de Gédéon tombaient.
— Monsieur le comte... balbutia-t-il, la dignité du barreau... — Allons donc! s’écria le diplomate dont le sourire se teignit légèrement d’insolence ; la dignité du barreau,>le désintéressement de la magistrature, la vertu des femmes... on a pour tout cela un respect énorme, cher monsieur, mais on n’en suit pas moins son chemin à l’occasion... Êtes-vous riche? — Mais, monsieur! — Permettez! si nous nous fâchons, il faut briser là et nous souhaiter mutuellement le bonsoir... Je vous interroge d’exceUenle amitié et dans votre intérêt. Cet automne, vos amis nfiont dit que vous aviez été jeune et que votre fortune s’en était allée à de très -aimables folies... J’aime beaucoup les gens qui se rangent, monsieur Ricard. Etes- vous riche?
Gédéon avait bouue envie de se blesser. Mais les clients sont si rares !
— Je n'ai que très-peu de fortune, monsieur, répondit-il en baissant les yeux.
— Il n'y a pas de quoi rougir! s'écria le comte; si nous nous entendons, comme je n’en doute nullement, vous n’aurez pas à vous repentir de votre voyage. 11 est donc entendu, d’abord, que nous attaquons mademoiselle Pauli à toute outrance.
— Mais, demanda Gédéon, par qui donc la faites-vous défendre? •
Lecomte eut un petit ricanement où perçait la fatuité contente.
— Mon cher monsieur Ricard, dit-il, les jeunes avocats du barreau de Paris croient donc aux cancans comme les vieilles femmes de la province?
— Je pensais, voulut dire Gédéon...
— De grâce, épargnez-moi ! Je sais tout ce qu’on pense!... Eh bien! ajouta-t-il en donnant plus de sérieux à son accent, parfois il y a quelque petite chose de vraie au fond de tous ces bavardages... Il ne serait pas absolument impossible que, dans tel cas donné, un reste d’intérêt, la compassion, si vous aimez mieux, me fit oublier mon légitime courroux. Alors, mon cher monsieur, vous pourriez utiliser assez bien le très-charmant morceau d'éloquence que je viens de parcourir avec votre permission ; mais d’ici là il faut être en mesure, car la possibilité dont je vous parle est extrêmement faible... Voyons! n’y aurait-il pas moyen d’arranger la chose à tout événement : Si je vous payais deux plaidoyers?
Gédéon secoua la tête en manière de protestation timide.
— Ceci est un détail, reprit le comte; vous êtes un homme de sens et vous savez ce que vous devez faire. Une observation, pendant que j'y songe : que vous plaidiez pour ou contre mademoiselle Pauli, il faudra supprimer le passage relatif à cet enfant... ce nain. — Bosco? — Bosco... son départ n’a aucune espèce de rapport avec notre affaire...
Gédéon s'inclina en silence.
— Eh bien ! reprit le comte... vous voilà tout triste ! cher monsieur, faut-il vous dire que notre vie à tous se passe à plaider le pour et le contre? En politique, en morale, en religion... mon Dieu! les puritains crient au scandale et font beaucoup de bruit, mais jetez-leur un os 5 ronger, et vous verrez qu’ils savent, aussi bien que d’autres, faire la cabriole. Donc, sur ce sujet, nous nous entendons à merveille. Reste une petite question qui ne fera pas un pli, je l’espère... Vousêtesl’amideM le juge d’instruction Martial Aubert?— Ami de jeunesse. — Ce sont les seules amitiés véritables! Je vous demanderai... — Pardon, monsieur le comte, interrompit Gédéon Ricard, qui saisit avec empressement l’occasion de se relever à ses propres yeux ; les secrets de mon ami Martial ne sont pas les miens, et je refuse d’avance...
Le comte éclata de rire.
— Mais pour qui diable me prenez-vous, mon cher monsieur Ricard? s’écria-t-il. Savez-vous que vous êtes un con-
sciller très original! Vous ressemblez à ces vierges timides qui voient dans chaque parole un outrage, et dans chaque homme un Lovelace acharné à les séduire... Je vous proteste que je n’ai pas le moindre projet hostile à votre vertu... Les secrets de M. Martial Aubert m'importent assez peu, d’autant mieux que je crois les connaître jusqu’à un certain point... — Diable!... pensa Gédéon. S’il sait que Martial aime sa femme, il en parle un peu bien à son aise !
* 11 en était toujours à croire que les visites de Martial Au-
bert à la pension de la rue de Varennes avaient eu, autrefois, Clotilde pour objet.,. — Fi doncl... poursuivit le comte; ma règle de conduite est de m’occuper uniquement de ce qui me regarde... et les soupirs de ce brave magistrat ne me regardent pas du tout!... Voici ce que je veux... Puisque vous êtes lié avec M. le juge d'instruction, vous pouvez l’approcher, lui parler, savoir ou deviner bien des choses; je parle pour notre affaire, vous m’entendez bien... 11 m'importerait de ne pas ignorer complètement quel est son avis dans l’espèce... L’homme sage, mon cher monsieur Ricard, agit suivant les circonstances... Je sais que notre juge d’instruction a pris pour costume, dans la vie, l’austérité, la gravité, la vertu inébranlable et incorruptible. Ce n’est pas du tout un mauvais rôle, et je me garderai bien de l’en blâmer... on arrive au même but par vingt routes... Seulement les acteurs de sa sorte sont d’un abord difficile, et puis l'on craint toujours de tomber sur un vrai saint!... Vous, mon cher monsieur, vous pouvez m’être utile ici sans danger aucun... S’il vous est possible de me dire, ce soir ou demain, dans quel sens le rapport de M. Martial Aubert doit être fait, vous aurez droit «à ma reconnaissance.
Gédéon hésitait sincèrement. M. de Bryant ne lui laissa pas le loisir û, -1 . répondre.
— En nous résumant, poursuivit-il avec son aisance dégagée, je vous doxAne deux missions, mon cher avocat... une visite à faire et un plaidoyer à corriger... pour la visite, je m’en fie à votre adresse... pour le plaidoyer, je vous recommande d'être impitoyable. Voyez-vous, en définitive, dans une société comme la nôtre, il faut que certains crimes aient leur châtiment sévère... Sans cela, cher monsieur, où irionsnous, je vous le demande en grâce!...
Il se leva, salua et di®rarut, exagérant à dessein cette
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prestesse de l’homme comme il faut, qui sait abroger la minute importante des adieux...
Gédéon resta seul au milieu de sa chambre. 11 s’inclinait encore que le comte était déjà au bas de l’escalier.
— Voilà un gaillard!... murmura-t-il; du diable si les scrupules le rendront malade, celui-là!... Ah! ah! c’est comme ça que sont lés gens habiles!... rien ne les arrête... rien ne les gêne... aussi Dieu sait qu’ils font du chemin, pendant que les sots hésitent et se grattent la conscience!...
11 se rapprocha de la cheminée.
— Ah çà! reprit-il d'un air pensif; moi, je déclare que je n’y comprends plus rien du tout., il s’est donc brouillé avec l’institutrice?... ce quee’est que de nous!... voilà un plaidoyer charmant, plaisanterie à part, un plaidoyer très-remarquable, qu’il faut jeter au panier, parce que M. le comte s’est fâché avec sa maîtresse... Elle ne pouvait donc pas se tenir tranquille, cette femme-là !
II feuilletait machinalement son manuscrit et ses yeux étaient pleins d’amour.
— Mon pauvre plaidoyer ! murmura-t-il après un silence; je l’aurais fait*imprimer tout entier dans la Gazelle des Tribunaux, avec des parenthèses où j’aurai mis moi-même : Applaudissements ; émotion dans l’auditoire; MM. les jurés s’agitent sur les bancs, et le fameux : Sensation prolongée... Tant d'éloquence perdue! tant de beaux mouvements! tant de sonores paroles !
Son regard mélancolique parcourait les pages du manuscrit.
— Au fait, poursuivit-il, tandis que son front se déridait peu à peu; il y a une chose certaine, c’est que le pour *et le contre se ressemblent étonnamment... les extrêmes se touchent, comme dit le proverbe antique... Et plus je relis mon pauvre travail, plus je vois qu’en changeant certains mots, en retournant çà et là quelques phrases, la chose pourrait très-bien servir.
Mais très-bien!... répéta-t-il déjà consolé; très-bien!... admirablement bien!... D’abord, l’exorde est un de ces chapeaux qui peuvent aller à toutes les têtes... Au lieu de la lutte éternelle et impie du riche contre le pauvre, son bienfaiteur... Il y a beaucoup de légitimistes dans le pays... celte thèse-là vaut bien l’autre...
II s'animait par degrés.
— Cette thèse-là vaut mieux que l’autre! s’écria-t-il. De-* puis assez longtemps on vocifère contre les richesl... Il est beau de défendre une classe calomniée!... Où sont les vertus, sinon dans les hautes classes I
— Voilà que ça. vient! s’interrompit-il. en clignant de l’œil.
te Où sont la bienfaisance et la générosité?... Faut-il toujours s’apitoyer sur ces mendiants qui, depuis le commencement du monde, mordent et déchirent la main qui leur vient en aide!
» Assez d’autres s’agenouillent devant cette idole banale qu'on nomme le peuple; assez d’autres mentent à leur conscience pour courtiser la popularité; nous aurons, nous, le courage de nos convictions, et nous vous dirons, messieurs... etc., etc. »
Le feu de l’inspiration était dans le regard de maître Gédéan-,
— C’est qu’il y a là un effet beaucoup plus distingué, dit-il, et ça prendra mieux les clients riches... Est-ce parmi les vanu-rpieds qu’on trouve les bonnes affaires?
Il tournait du pouce les feuillets du manuscrit.
— Diable! diable! grommela-t-il, par exemple, je ne pourrai pas protester pour la liberté de la défense... mais on peut mettre la liberté de la discussion, et faire encore pas mal de fia fia...
Quant au paragraphe relatif à la position des institutrices, je le mets sens dessus dessous, comme un vieil habit.
Et je dis :
(11 se posa devant la glace.)
« Messieurs, il est dans notre état social des positions fausses cl fatalement dangereuses qui, par le plus étrange des privilèges, résistent à la fois au progrès des lumières et à la juste déGance qui les entoure.
» Entre toutes ces positions, celle de l’institutrice est assurément la plus néfaste. Que d’exemples je pourrais citer ! combien de drames je pourrais dérouler devant vous,. si la solennité de ces débats ne me défendait pas jusqu’à l'ombre d'une allusion!
» 11 faut bien le dire, pourtant : si vous voyez une de ces créatures entrer dans une famille heureuse, tremblez! car
c’est le malheur qui a franchi le seuil. 11 y a sur leurs front? comme un signe funeste. Si elles ont la jeunesse, si Dieu leur a donné la beauté, prenez garde! ce sont des armes dont elles se serviront, dans l’ombre, pour frapper sans pitié.
» La loi est impuissante à réglementer la vie privée* Fasse, le ciel que notre voix, entendue, éveille le cœur de quelque mère !
» Car c’est un jour maudit que celui où l'étrangère va passer votre seuil, un jour fatal et qu’il faudra marquer d'un noir caillou. Nigroque dies notanda lapUlo. Naguère, dans cette famille fortunée, on ne voyait que sourires; le bonheur s’asseyait autour du foyer domestique.
» Qu'y a-t-il aujourd’hui? pourquoi ces regards méfiants? ces paroles amères échangées entre gens qui s’aimaient? pourquoi ces yeux rougis par les larmes?
» C’est l'étrangère! C’est cette femme au front triste, qui s'assied, courroucée, à une place douteuse. Elle déteste les maîtres qui la payent ; elle déteste les valets qui ia servent. Elle souffre, et son cœur est plein de fiel.
» Y a-t il donc, en notre dix-neuvième siècle si glorieux, si lumineux, si près d'atteindre à la perfection, y a-t-il donc tant de ténèbres dans le cœur des épouses et des mères?... »
— C'est moins chaud,’ s’interrompit Gédéon ; mais c’est plus'large... il faut pour dire cela une voix lugubre et lente, des regards désolés, un geste tragique} ça marchera.
Quant au fait, je ne m'etv occupe même pas. Il y a cinquante manières de raconter une histoire.
Ce que je voudrais, c’est unpetit coup de patte à monsieur l’avocat de la donzelle ! Il va nous parler du déluge et de la révolution de juillet... je trouve cela grotesque!
Ma parole! c'est pain bénit de donner sur les doigts à ces hurleurs de mauvais goût qui exploitent le chauvinisme républicain, qui viennent vous parler, à propos de bottes, des droits du peuple, de ia liberté sainte ou de la loi agraire, et qui démolissent, à chaque phrase, un petit bout du système social!... Après tout, moi, je suis assez dans les idées du gouvernement; et si le ministère voulait m’offrir une bonne petite place, bien gentille, je n'en témoignerais pas ostensiblement mon dégoût...
11 réfléchit un instant ;
— Bahf... s'écria-t-il ensuite, je trouverai çaî... cette chiquenaude doit s'improviser, ainsi que deux ou trois pichenettes sur le nez des avocats de province qui braillent, sans rime ni raison, en faveur du droit de la défense, du droit sacré de la défense, que personne ne songe à attaquer.
Je verrais un drôle de petit livre à faire sur les avocats...'
Maître Gédéon Ricard, du barreau de Paris, parlait ainsi de la meilleure foi du monde.
--- Maintenant, reprit-il en jetant toujours, de temps à autre, un coup d’œil à son ancien manuscrit, maintenant passons à la discussion... nous y sommes fort à l'aise; il y a flagrant délit... Le voleur avait encore notre bien dans sa poche... impossible de nier, parbleu! et nous rirons bien des efforts du Berryer de Saint-Lô!
Où diable avais-je l’esprit? Sauf la mauvaise couleur qui s’attache toujours au rôle de la partie civile, mon lit est bien meilleur ici que dans la défense, et avec ce thème nouveau, ma parole ira bien plus droit au cœur des propriétaires.. .,
Honneur aux propriétaires!...
Voyons! il me manque quelque chose. Le comte ne m’a pas donné le chiffre de ses dommages-intérêts. Du diable si la péronnelle a un sou vaillant!...
Moi, j'arriverais tout de suite à la péroraison.
— Ab! s'interrompit-il avec un gros soupir; c’est ma péroraison que je regrette!... Quel feu!... quel chic!... que de rhumes de cerveau... J’aurai bien de la peine à m'égaler moi-même 1
Voyons pourtant : c’est un autre genre.
( Déclamant .) a Messieurs, nous ne venons point ici requérir la condamnation du coupable. Cette tâche courageuse, mais pénible, ne nous est point réservée. Une voix plus éloquente que la nôtre fera tonner tout à l’heure les foudres de la loi. Mais sans aller, et que Dieu nous en garde! sur les brisées du ministère public, qu'il nous soit permis de placer les intérêts les plus chers des familles sous la sauvegarde sévère de votre impartialité.
» Les intérêts de la famille, messieurs ! messieurs, les intérêts de la famillle (Allez doncl), de la famille, si cruellement attaquée de nos jours... (Poussez!) de la famille qui représente, en petit, la société tout entière! (Dzigl dzigl)
» Pour emprunter, au sein de ce pays agricole, une taé-
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taphore à la vie naïve et respectable des cultivateurs; les habitants de nos campagnes ont coutume de placer des simulacres de gardiens dans leurs vergers, pour chasser les oiseaux gloutons et pillards, des lambeaux de toile, de vieux cha- , peaux, des épouvantails, enfin.
» Messieurs, vous ôtes pères, messieurs, vous êtes époux!
» Ce que nous demandons, c’est de placer, par votre verdict, un épouvantail salutaire au seuil sacré de la famille. [Rat aplani)
» C'est de faire pour la famille, ce que vous faites pour les fruits de vos métairies. {Pif, paf!) C’est de prêter, enfir, aide et secours à la plus sérieuse, à la plus haute, à la plui sainte des institutions que la piété de nos aïeux ait léguées à notre grande civilisation... ( Uouml)
» J'ai dit. »