XXII. — LE MAL
Il était deux heures de l’après-midi environ.
Julienne, la vieille servante de Martial Aubert, fllp.it dans sa cuisine. C’était une grande pièce haute d’étage éclairée par une seule fenêtre, et n’ayant pour tous meubles que trois ou quatre chaises de paille, un bahut en chêne noir et la grosse table oblongue qui tient le centre de toutes les cuisines normandes.
Derrière la cheminée, dont le manteau avançait d’uue denài-douzaine de pieds et formait une sorte de toiture, la muraille s’enfonçait, de manière à produire une véritable alcôve. Dans ce trou, que fermait un rideau de serge brune, il y avait deux lits, placés l’un sur l’autre.
C’était dans le lit du rez-de chaussée que couchait d’ordinaire la vieille Julienne; mais, depuis un mois ou deux, elle avait monté d’un étage, pour céder la place à un pauvre ma- 1 lade.
La fenêtre donnait sur une cour solitaire. Les pâles rayons du soleil de décembre traversaient la cuisine et marquaient ' leur passage au milieu de l’atmosphère poudreuse, lis venaient frapper l'âtre, où deux maigres tisons brûlaient sous la cendre amoncelée, et mettaient un reflet bleuâtre à la spirale de fumée qui montait le long de la crémaillère.
Le chien Pluton fermait ses yeux au soleil et chauffait ses pattes poilues.
Les murs, crépis à la chaux, avaient une teinte jaunâtre. Çà et là, leur nudité se rehaussait de quelques vieilles images de saints, ou de quelque complainte enluminée.
Au plafond, des solives noires et à peine équarries allaient rejoindre la grosse poutre que l’âge faisait fléchir.
Sauf certaine nuance de tristesse et sauf la solitude, on voit des cuisines presque pareilles dans les toiles enfumées des maîtres flamands.
Le rouet de Julienne tournait en rendant une plainte monotone, et, sur ce bizarre accompagnement, la vieille chantait d’une voix lente et cassée.
Des intervalles de silence coupaient son chant, et alors on n’entendait plus que la plainte périodique du rouet, avec le cri mystérieux des grillons de l’âtre. ,
La vieille venait de finir sa complainte, et, comme toujours, elle la recommençait, sans impatience, ni fatigue.
Elle disait :
Henriette était fille - D'un baron de renom,
Et de bonne farcitle Etait le beau Damon.
Il était (ail au tour...
Un gémissement faible se fit entendre derrière les rideaux fermés.
— Qu’as-tu, toi, petit ? demanda Julienne en s'interrompant.
Les anneaux qui soutenaient la draperie de serge glissèrent en grinçant sur leurs tringles. La saillie de la cheminée mettait l’alcôve dans l’ombre. On eût pu, néanmoins, apercevoir vaguement, au fond du trou, une figure d’enfant pâle et souffrante.
C'était le malade à qui Julienne avait cédé sa couche.
Il s’était soulevé à demi et se tenait appuyé sur le coude.
L’œil s’habituait à l'obscurité du trou, et distinguait mieux ( les détails.
Cet être, dont la figure blanche ressortait sur le fond sombre, présentait alors un aspect étrange. Ses traits réguliers, mais maladifs, s’entouraient d’une épaisse chevelure mêlée. On ne savait trop dire ce qu’il y avait dans la fixité profonde de son regard.
Sa tête, trop grosse, s'attachait à un cou grêle, que soutenaient des épaules difformes.
Peut être était-ce l’effet du demi-jour qui trompe la vue, et jette parfois un voile bizarre sur les objets les plus ordinaires; mais cet enfant, qui apparaissait vaguement au fond du trou obscur, donnait tout à coup à la scène une nuance étrangère et fantastique.
— Que veux-tu? demanda encore Julienne, sans quitter son rouet. — Je veux que tu te taises, répondit le malade d’une voix grondeuse et triste. Ta chanson m'ennuie, et tu la chantes toujours... C’est parce que ce Daraon était beau que la jeune 011e l'aimait. Ceux qui sont laids comme moi, personne ne les aime I
Julienne branla sa tète grise.
— Ceux qui souffrent sur la terre. Dieu leur donne le paradis... murmura-t-elle. Dors, mon pauvre Bosco... les derniers seront les premiers... 11 n’y a ni riches ni pauvres chez le .bon Dieu, ni maîtres ni domestbpies...
La tête de Bosco s’inclina sur sa main.
— L’âme ne ressemble pas au corps... dit-il, comme en ! se parlant à lui-même; peut-être que je serai beau dans le; ciel!...
— Mais vois donc, vieille Julienne ! s’écria-t-il tout à coup en se redressant, quand je parle de cela, tu te moques de moi; mais c’est bien vrai, pourtant!... Je sens mes jambes plus longues... mes pieds vont plus loin sous la couverture.. . — Pauvre innocent!... fit Julienne, qui haussa les épaules avec compassion.
La voix du nain exprima de la colère.
— Tu ne veux pas me croire!... s’écria-t-il, et tons les au-* 1res sont comme toi... Mon Dieu! que je voudrai» être guéri pour me lever, et voir si je suis plus grand !,.. Ib n’y a pas de'glace ici... mais j’icai dans la chambre deM. Martial, qui est' bon, lui, et qui ne se moquera pas de moi 1 — Sbtu te tourmentes comme cela, dit la vieille Normande, tu ne guériras jamais.
Le nain remit sa tête sur l’oreiller.
Au bout de quelques minutes, il se leva de nouveau sur son séant.
— Julienne!... dit-il d’un ton de mystère. — Après? — L’ont-ils condamnée?
Les sourcils grisonnants de la vieille femme se froncèrent. Elle ne répondit point.
— L'ont-ils condamnée? répéta Bosco; j’ai peur qu’ils ne lui donnent sa grâce, parce qu’elle est belle. — Tais-toi, petit!... murmura Julienne, ceux qui désirent le mal de leur prochain ne vont pas chez le bon Dieu. — Elle!... mon prochain!... se récria Bosco qui ferma ses poings osseux sur la couverture. Ce n'est pas vrai!... le bon Dieu ne veut pas que je l’aime... car, dès la première fois que je l’ai vue, mes yeux se sont détournés d'elle... Et la voix qui me parle, quand je suis tout seul, a dit : Celle-là, c'est le mal!... — Innocent!... grommela Julienne en mouillant sa iilasse; innocent! est-ce qu’on t’écoute ! — S’ils m’avaient écouté, prononça le nain d’une voix presque solennelle, ils auraient chassé le mal... et on aurait encore du bonheur au beau château de Villers! Oh! pauvre madame, a-t-elle pleuré!... Celte fille-là, vovexvous, se reprit-il avec une énergie soudaine, si les juges la condamnaient à la guillotine, je me traînerais sur le pavé pour aller la voir mourir!
Julienne frissonna. Elle activait, malgré elle, le mouvement de son rouet, dont le cri se faisait entendre plus perçant. Elle n’osait plus regarder du côté de l’alcôve, où les yeux du nain brillaient étrangement dans l’ombre.
Dors... prononça-t-elle machinalement. — Dormir !..«
répéta Bosco, non! non ! je ne veux pas dormir. Dès que je ferme les yeux, je vois sa figure dans mes rêves... Ce n'est pas cette figure si belle et si trompeuse qui vous fait l’aimer, vieille Julienne... c’est son âme que je vois, son âme méchante et noire. Ecoute!... Te souviens-tu comme ils étaient heureux au château, avant son arrivée? — Je me souviens que mademoiselle Alizia était douce comme un ange, interrompit Julienne, qui semblait partagée entre l'impatience et une sorte de superstitieuse frayeur; et je me souviens qu’elle était bien bonne pour toi, petiot!
Le nain eut un rire bref et froid.
Oui!... oui ! grommela-t-il, douce comme un ange !... la
patte du chat est de velours, tant qu’il cache ses griffes... Douce comme un ange !... ils parlaient tous comme cela dans le commencement... Moi, je n'ai eu besoin que d'un regard... j’ai vu son âme à travers son corps!
U se retourna sur sa couche, et sa voix prit un accent rêveur.
— Quand elle passa le seuil, poursuivit-il, c’était une gaie matinée de printemps; les autres souriaient, moi, j'étais triste... il me semblait qu’un crêpe noir tombait entre ma vue et cette femme si belle... La comtessse la tenait par la main... J’avais envie de m’élancer et de crier : Oh ! chère madame, c’est votre perte que vous amenez dans la maison !
J’avais mon bd habit de page... la demoiselle me dit bonjour en entrant et me fit une caresse. Mon sang eut froid dans mes veines. f .
Je me disais : « C’est le mal !... c’est le mal I... » i
1 Le grand chien Pluton s’éveilla, auprès du foyer. Il bâilla en poussant un hurlement sourd.
La vieille se signa en cachette.
Il faisait jour, et pourtant Julienne se sentait prise de superstitieuses terreurs, comme si elle eût écouté, dans le clairobscur de la veillée, un effroyable récit de l'autre monde.
— Tais-toi!.,. murmurait-elle; tais-toil
— Je ne veux pas qu’il y ait une femme plus belle que madame la comtesse! reprit le nain ; je ne veux pas qu’on vienne lui prendre son bonheur!... Qu’importe ma volonté? je suis si faible!... Mais, si je ne peux rien, je sais beaucoup de choses; des choses qui étonneraient plus d’un homme savant... Les juges cherchent comme un aveugle qui va tâtant la route avec son bâton... Si je voulais parler, moi, les jHges verraient clair, et la vérité serait connue.
Le rouet de Julienne s'arrêta, et son oreille s'ouvrit attentive.
Ce n'était pas la première fois que le nain prononçait de xt demi-mots, donnant à entendre qu'il possédait un secret.
Dès qu'on l’interrogeait, il gardait obstinément le silence; , si on ne l’interrogeait point, ses idées vacillantes tournaient bien vite autour de leur fantasque pivot, et il ne s'expliquait pas davantage.
Cette fois encore, il s'interrompit brusquement pour balbutier de vagues paroles, où la vieille Normande ne découvrait point de sens.
— Il me tuerait !... disait-il; je le sais bien... S’il s’agissait d’une autre, je n’aurais pas peur de la mort... mais pourquoi la sauverais-je, puisque Dieu veut la punir ?... C’est le mal!
— Elle était de toutes les fêtes... reprit-il en s’adressant â Julienne; madame l’appelait sa sœur...
Pauvre madame, comme elle l’aimait!... moi, je souffrais à la voir si bien parée... La voix me parlait toujours de roali heur... je me glissais sur ses pas; je l’épiais saus cesse. Elle, avait beau me sourire, je la détestais!...
Ah! ah ! s’écria-t-il avec un ricanement amer; là-bas, au château, tout le monde se moquait de moi, quand je la montrais au doigt en disant : C’est le mal! c’est le mal!...
Ils ont bien vu si j’avais raison !...
Sais-tu, vieille Julienne, reprit-il d’un accent confidentiel: le mal est long à venir... 11 se cache pour mieux tuer... 11 se coule; — il rampe...
C’est comme le feu.
J’étais tout enfant. Te souvlens-tu de cette nuit où nous vîmes brûler la métairie de la Sandre, dans le pays bas, en face du mont Saint-Michel?... Ce fut d’abord une toute petite flamme, qui courait sous le toit de chaume, et qui semblait se jouer le long des murs.
J’étais dans ma chambre, tout en haut du château. Je regardais la petite flamme en souriant, et je ne songeais guère A l’incendie.
Elle aliait voltigeant comme un bel oiseau, tantôt blanche, tantôt bleue; la nüit était si obscure qu'on ne voyait pas de fumée.
Tout à coup, le vent du. large s’éleva; la petite flamme devint rouge, puis elle s’étendit, jusqu’à tracer une ligne de feu autour du toit de chaume.
Mes yeux s’ouvrirent tout grands; il me semblait qu’un cri de détresse montait par l’avenue.
La ligne de feu s’assombrit durant un instant, puis une colonne de fLmine, haute et large, jaillit vers le ciel.
La toiture de la ferme s’était abîmée.
Durant un instant, je vis les arbres de l'avenue éclairés comme en plein jour, la grève brillait, l’écume des vagues était pourpre.
Puis la nuit revint; — la métairie n’était plus qu'un brasier rouge et sans rayons.
Le fermier de la Saudre était le plus riche du pays, maintenant, ' ses enfants vont pieJs nus par les chemins et demandent la charité aux passants.
Chez nous, ajouta Bosco d’une voix assombrie, ce fut comme à la ferme brûlée... 11: n’y avait que moi à voir la pe-
tite flamme qui annonçait le malheur... A pre'sent, le château a encore toute sa richesse... mais les beaux yeux de madame sont rouges de larmes... L’étrangère lui a pris son repos. Elle lui prendra sa vie...
Pluton se dressa sur ses quatre pieds. Un nuage noir passa sur le soleil, et tous les objets qui tranchaient sur la muraille enfumée de la cuisine se voilèrent. La vieille Julienne avait froid et tremblait.
— Les juges décideront, dit-elle; il n’appartient pas à de pauvres gens comme nous d’avoir un avis sur ces choses-là.
Bosco était droit sur son séant ; sa joue, naguère si pâle, se colorait d’uno rougeur fugitive.
— C’est le mal!... dit-il d’une voix haute et résolue; Dieu me punirait si je voulais la sauver!
— La sauver!... répéta Julienne; tu sais donc quelque chose, mon petit Bosco î
Les paroles du nain avaient fait, à la longue, impression sur elle, mais elle gardait néanmoins une part de cette tendresse, mêlée d'admiration, que la jeune institutrice lui avait autrefois inspirée.
Avec sa brusquerie et son air revêche, Julienne était la bonté même. Elle ne savait trop que penser, parfois, en face des anathèmes que les gens du château, ses anciens camarades, lançaient contre Alizia. Mais, au fond de son âme, un instinct secret se révoltait contre ces accusations.
Elle avait vu mademoiselle Pauli si pure et si bonne!
Elle doutait; et, chaque fois que le nain revenait à ces mystérieuses insinuations, sa curiosité lassée s'éveillait vivement.
— Oui, je sais quelque chose, répliqua Bosco, et si je me tais, ce n’est pas la peur d’être tué... Ah! s’il s’agissait aussi bien de sauver madame la comtesse, tu verrais, tu verrais!...
— Quoi donc?... demanda Julienne d'un ton caressant. !
Le nain ouvrit la bouche pour répondre.
Un coup de sonnette retentit.
Julienne se leva; mais avant de se rendre à l'appel de son maître, elle demanda encore :
— Quoi donc, mon petiot?
La physionomie du nain avait changé; il remit sa tête sur l'oreiller.
— Pauvre M. Martial! murmura-t-il, quand il vint au châ-
teau, ce printemps, il la regardait à la dérobée, et ses yeux étaient bien tristes. Il souffre... Si c’était encore elle l Oh! c’est le mal! c’est le mal !...
Julienne était devant lui qui l’interrogeait du regard; mais Bosco ne voulait plus parler.
II ferma les yeux et fit semblant de dormir.
XXlil. — LE CABINET DE MARTIAL.'
Le cabinet de travail de M. Martial Aubert avait une grande renommée dans le pays. On s'occupait, du reste, beaucoup, comme nous l’avons pu dire déjà, de tout ce qui regardait le jeune juge d’instruction. Plus il se tenait à l’écart, plus on eût voulu entrer dans sa vie. A supposer qu’il eût la pensée de faire fortune fashionable dans l’Avranchin et de gagner la couronne du lion, il suivait la bonne route.
Les châteaux voisins et les maisons notables de la ville lui avaient fait depuis un an des avances extrêmement (laiteuses. Et, comme ces avances étaient restées vaines, Martial se trouvait dans cette position forte d’une coquette entourée d'hommages et qui n’a encore rien accordé.
11 n’appréciait pas son bonheur, et peut-être ne savait-il pas même de quels désirs fougueux il était l’objet.
Quand on y songe, quelle gloire pour la première maîtresse de maison qui pourrait le montrer comme une précieuse conquête à ses invités surpris et jaloux! celte maison privilégiée devait grandir par ce seul coup, au milieu de scs rivales, et saisir d'autorité le sceptre de la mode.
Depuis son arrivée dans la ville d’Avranches, Martial Aubert n’avait fait, en effet, qu’une seule exception aux habitudes de sa vie solitaire ; on l’avait vu venir une fois au château de M. le comte de Bryant, une seule fois. Après cette visite unique, il avait paru oublier le chemin de Villers.
Et pourtant on l'avait accueilli à merveille; et pourtant ; M. de Bryant, appelé, suivant le dire de tous, aux plus hautes fonctions diplomatiques, représentant d’une famille illustre, pair de France en expectative et déjà comblé d’honneurs, jouissait pour le moins de quatre cent mille livres de rentes!
En province, pas plus qu’à Paris, les gens ne savent point s’expliquer comment il est possible de négliger un homme oui jouit de quatre cent mille livres de rentes.
AL1ZÎA PAULI
Mar liai Aubert était jeune, beau, riche ; ses manières avaient une distinction rare, et son nom, tout plébéien qu'il fût, prenait, pour les oreilles prévenues des dames de l'Avranchin, une euphonie élégante et fashionable.
Son mérite, comme magistrat, était chose acceptée, et ceux qui prétendent tout savoir aflirmaient qu'il avait à Paris, dans le gouvernement, des protections colossales.
Et cet homme, qui possédait tant d’éléments de bonheur, se cachait comme un pauvre ou comme un paria I
Certes, c’était piquant, et il faut moins que cela pour mettre en fièvre curieuse toute la société d’un arrondissement.
Il est un fait bizarre, qui semble glisser dans notre vie, à tous, une petite dose de fantastique. L’àme s'attache, à sou insu, aux objets matériels. Chacun de nous a près de soi un symbole qui le révèle et montre le fond mystérieux de sa pensée.
C’est grave ou c’est bouffon, suivant le cas.
Vous jugerez le cœur d’une femme par tçl colifichet de son boudoir, l’esprit d'un homme par son gilet ou par sa canne. Et ne craignez pas trop de vous tromper à ces diagnostics frivoles ; ceux que recommandent les empiriques de l'observation ne sont ni plus sérieux ni- meilleurs.
L’orgueil de ce petit homme ne vous apparait-il pas dans les hauts talons de ses bottes et dans l’énormité de son chapeau?
N’y a-t-il pas une naïveté précieuse dans la manie de cet autre, à qui la nature a refusé un nez, et qui porte avec fierté une immense tabatière?
Vous connaissez tous cette grande dame dont l’éducation première fut un peu négligée ; il y a des livres sur sa toilette, des livres sur le velours de sa cheminée, des livres sur les coussins de sa voiture I Et elle aime tant les livres, qu’elle les lit à rebours.
A tout prendre, les fleurs qui parent les épousées, le deuil qu’on porte, après la mort d’une personne chère, ne sont que des applications, passées à l'état d’usage, de cette régie intime et universelle.
Elle n’a pas besoin d'être expliquée; chacun la sent plus ou moins; elle est la base de la. plupart de nos impressions; elle fait nos sympathies et nos haines'; .
vait ses études de jurisconsulte. Sa bibliothèque, entièrement composée de livres de droit, ne chômait guère; il y avait toujours, ouverts sur son bureau d’ébène, trois ou quatre de ces redoutables in- folio que les plus braves ne peuvent regarder sans frémir.
Tout cela était, sans contredit, de la prose.
Et pourtant, les demoiselles à marier d'Àvranches n’avaient pas tout à fait tort dans leurs rêveries sentimentales.
Le cabinet de travail, tendu en noir, était véritablement un .symbole.
Martial Aubert, lo grave magistral, avait beau s’envelopper dans ses fonctions austères et se faire un bouclier de ses études, sa vie était un roman.
11 faut dire plus : dans sa nature même, l’élément romanesque dominait.
Bien souvent, alors que sa tête se penchait sur les Pandectes consultées, alors que son esprit cherchait le sens vrai d’une vieille loi romaine, un voile tombait sur sa vue; quelque chose se mettait entre lui et l’étude; un souvenir ressuscité pesait sur son front rêveur.
11 n’avait point de confident, et personne n’aurait su dire où se perdait sa pensée.
Mais sa belle figure, qui d’ordinaire empiétait sur la grave fatigue de lage mûr, se déridait tout à coup, rajeunie.
11 y avait comme un pensif amour dans ses grands yeux noirs. C’était, presque un Sourire qui se jouait autour de sa bouche.
Cela durait peu. Si c'était un' beau rêve, le rêve s’envolait bien vite; et, au réveil, un poids de tristesse plus lourde chargeait son front incliné.
11 souffrait. Où était sa souffrance?...
A suivre sa peine solitaire, on eut dit parfois qu'en lui une fibre était brisée, qu’il n’espérait plus, ou plutôt que l'objet unique et obstiné de son espoir fuyait fatalement hors de sa porlée.
Il y avait des heures où vous eussiez eu pitié de lui, tant son découragement amer paraissait lisiblement sur son visage.
D’autres fois, il se redressait dans sa force orgueilleuse; il semblait que rien ne pût fléchir cette âme robuste et fière.
On ne savait...
Ceux qui l'avaient connu dans sa première jeunesse n’au-
raient pas pu expliquer davantage le mal seeret de sa vie actuelle.
11 avait donné tous les jours et les nuits de son adolescence à des plaisirs bruyants, fougueux, insensés.
Au milieu de ces joies folles, un pur amour était venu le surprendre; mais personne ne savait l’histoire de cet amour.
Tout à coup, à la fin de sa troisième année de droit, il avait quitté Paris comme on fuit un séjour désormais détesté. '
Ceci était déjà vieux de sept ans.
Il avait parcouru la France, l’Allemagne, l’Italie, puis l'Angleterre et presque toute l’Europe.
Dans ces voyages, entrepris avec une ardeur fiévreuse, le dégoût était venu le surprendre bien vite; il ne savait pas ce qu’il voulait; son cœur avait une blessure.
Une blessure profonde. Il avait fait comme ces gens au tempérament robuste qui, confiants dans leur force à l'épreuve, négligent un commencement de maladie organique.
La maladie gagne, gagne; la force, minée sourdement, se dompte et ploie, si bien qu’un jour l’homme vigoureux sent trébucher son pas et cherche en vain ses muscles détendus.
11 avait trop compté sur lui-même; il avait gardé son mal au dedans de lui sans essayer de remède...
Et peut-être n'y avait-il point de remède I...
Car on voit des imprudents qui abusent de l’opium avant l’heure de la souffrance, et sur qui l’opium ne peut plus rien.
Martial avait abusé du plaisir qui engourdit et qui endort; il n’avait même pas, contre sa souffrance, cet antidote banal qui assoupit l'âme en un lourd sommeil.
Il lui fallait lutter, soutenu par la seule force de sa volonté. • Et dans les maladies morales, comme dans les maladies du corps, la volonté qui s'efforce toute seule n’est-eile pas, hélas ! impuissante?
Martial revint de ses voyages; sa blessure, loin d'être gué- /ie, se creusait plus profonde et plus envenimée.
Il n’avait pu oublier.
A Paris, il voulut reprendre sa vie de plaisirs.
Ce furent quelques jours' d’ennui, de dégoût et de fatigue.
Il n’était plus temps.
Alors, il sentit au fond de son cœur cette première atteinte, navrante et froide, du découragement. Il eût voulu mourir.
auzia r.vui.i 201
Mais ce n’est pas d'un seul coup que s'abattent les natures orgueilleuses et vaillantes comme était la sienne.
Celle première atteinte du désespoir lui fut comme un aiguillon; il se réveilla, il se redressa comme le lion blessé qui voit couler son sang. Il regarda autour de lui dans la vie, cherchant un ennemi à combattre, un obstacle à briser.
Rien. L'ennemi, c’était lui-même; l’obstacle, c'était son propre coeur...
11 y avait à Paris une maison qu'il n'avait pas revue depuis cinq ans : le pensionnat de madame Duplessis, rue de Varenne, au faubourg Saint-Germain.
Dans cette maison, il avait été heureux durant une heure.
On l’avait trompé; mais le temps efface tout, même l’injure. Martial se rendit chez sa tante avec des idées de pardon.
Qu’e'tait devenue cette jeune fille qu’il avait tant aimée? peut-être elle au-si souffrait-elle 1
Quand il l’avait jugée et condamnée, elle n'avait que quinze ans; à cet âge, le cœur s’ignore...
Et puis l’accusation était-elle bien vraie? Une âme si pure et si haute avait-elle pu tomber ainsi!
Il passa une heure avec la maîtresse du pensionnat à la mode. Quand il quitta madame Duplessis, la cause était jugée de nouveau, et Aliziade nouveau condamnée.
Mais cette fois sans appel.
Le propre de toute certitude est de rendre le calme. Martial Aubert n’avait que vidgt-sept ans. Un membre de sa famille possédait une haute position dans le gouvernement : l’idée lui vint de commencer une carrière. <-
11 se dit : Je suis un ambitieux et je veux parvenir.
Pauvre effort d'une âme qui saigne et qui veut tromper son martyre !
Il changea tout à coup de vie. Son ambition était désormais un fait acquis, une chose convenue avec lui-même. La passion de parvenir le tenait, et c'était son but unique.
Il fallait travailler, intriguer, remuer ciel et terre !
Martial fut heureux pendant deux ou trois jours, à l’idée de celte tâche nouvelle qui devait tromper sa peine. Il retrouva l'ardeur de ses vingt ans pour affronter, après un long adieu, les gros livres de la jurisprudence. Il étudia le jour et la nuit.
Il sc jetait là dans le travail et dans la lutte comme en un dernier refuge.
Tant d’autres donnent leur pensée tout entière aux soins de grandir, de monter, de se faire riches et puissants.
N'y a-t-il pas là de quoi employer l'intelligence et la volonté d’un homme ?
Ceux qui s’intéressaient à lui, madame Duplessis, sa tante, et ses autres parents, étaient enchantés : c’était un coup du ciel. Après ce long marasme, il se retrouvait lui-même; il redevenait homme, et, réellement, l’avenir s'offrait magnifique devant lui.
On lui fit le chemin facile, et il fut nommé tout de suite substitut du procureur du roi, puis juge d’instruction près le tribunal d’Avranches.
La lassitude cependant était venue bien vite, et il n’avait pas gardé longtemps l’espoir sérieux de vivre par l’ambition. Mais c’était sa dernière planche : il s’y attachait obstinément et de toute sa force.
11 se répétait à lui-même sans y croire : Je veux parvenir ; je suis ambitieux ! Et, comme l’étude du droit convenait à cette intelligence droite et haute, il retrouvait, non pas le bonheur, non pas même l’espoir, mais une sorte de repos.
Peut-être que le calme allait venir avec l’âge...
Mais sur ces entrefaites, le hasard lui donna pour gouvernante une bonne Normande, qui avait été femme de charge au château de Villers.
Sa vieille Julienne se prit tout de suite d’un attachement vrai pour son nouveau maître. 'Bien qu’elle ne fût point bavarde et que Martial Aubert ne l’eugageât certes point trop à parler, elle donna quelques détails sur la famille du comte Hector.
Elle prononça le nom de L’instiLulrice, qui était si belle et si bonne, mademoiselle Alizia Pauli...
Depuis ce jour, .quand Martial était seul dans son bureau et que les gros-livres, des commentateurs s’ouvraient devant lu), '< . ses regards se tournaient vers sa fenêtre.
Sa fenêtre donnait sur la campagne.
Au loin, sur une colline, il apercevait de grands bois qui tranchaient sur la ligne bleue de la. mer.
Entre les arbres à la verdure sombre, il y avait un point blanc qui se teignait de rose quand, le. soleil descendait derrière le mont Saint-Michel.
Au lieu d’étudier, Martial rêvait, les yeux fixés sur ce point blanc qui se perdait à l'horizon, et le semblant de calme où naguère se reposait son cœur avait disparu...