‹ Alizia PauliChapitre 25 sur 33 · XXIV. — CONTRE l’amour ET LES SOTS · texte numérisé non relu

XXIV. — CONTRE l’amour ET LES SOTS

Martial aimait, il aimait malgré lui. Cet amour était plus fort que sa raison et que sa volonté.

Il avait suffi d’un mot pour réveiller toutes ses angoisses assoupies.

Sa prétendue ambition, son ardeur laborieuse, ses désirs factices et les espoirs qu’il retenait de force, tout s’évanouit au seul nom d'Alizia.

Pour ses collègues et pour le monde, il restait toujours le magistrat austère et studieux, dont la place était marquée d’avance au plus haut rang de la hiérarchie judiciaire; mais, dans la solitude, le masque tombait ; il n'v avait plus là qu’un jeune homme rêveur et faible, une pauvre âme en peine qui pleurait l’espérance perdue, un vaii.cu de l’amour.

Chantez l’amour, ô radoteurs de la lyre! dites que l’amour est la vertu, la vaillance, l’héroïsme, et grattez vos goitax-es.

Vantez l'amour, ô Sophocles enroués du boulevard ! dites, en vos phrases inouïes, que l’amour est notre étoile polaire, notre, fil d’Ariane, notre foi, notre honneur, et poignardez honnêtement vos traîtres...

L’amour est quelque chose de bien haut, messieurs, et de bien subtil pour vos besicles.

L’amour est ceci et cela, le bien et le mal, la voix de l’ange ou le conseil perfide du démon.

L’amour tue, sachez-le donc une fois, plus souvent encore qu’il ne vivifie.

Mais le vin bleu de nos barrières est aussi un poison, et les cabaretiers n’en vendent-ils pas tant qu’ils peuvent?

Ces bonnes gens qui fabriquent chansons, vaudevilles sans- • soucis et bas mélodrames, sont comme les cabaretiers; ils ont une marchandise qu’ils vendent; ils gagnent leur vie tout doucement dans ce commerce de prose et de vers frelatés.

Ils sont les amis du peuple; ils le crient sur les toits ; ils l’écrivent sur leurs chapeaux; donc, ils ont bien le droit d’empoisonner le peuple!

Ils sont les amis du peuple; comme l'eau-de-vle homicide et le vin de Campèchc, ils le soûlent avant de l’assassiner.

Et pour cela, ils ne prennent vraiment pas très-cher.

Oh! le gai troupeau! les bons vivants! les seuls philanthropes!...

Hélas! l’amour est la plus triste maladie que Dieu puisse infliger à l’homme de cœur. Et ceci n'est pas l’exception, mais la règle.

Il y a plus : l’amour sérieux et profond est peut-être un vice comme l’avarice, comme l’ivrognerie, comme tous les modes divers et différemment nommés de l’égoïsme.

Ils ont vu, ces gens, du moins ils le disent, l’amour relever les faibles et stimuler les lâches; nous l’avons vu, nous aussi, mais c’est dans leurs drames et leurs couplets. >.

Dans la vie, nous avons vu l’amour abattre les forts, courber les vaillants, glacer les enthousiastes.

Peut-être que l’amour heureux ferait l’homme meilleur; mais quel amour n’est une souffrance?

Ils veulent parler du plaisir, peut-être, ces joyeux bardes. Pourquoi confondre, alors, quand la langue a deux mots? Peste! le plaisir est charmant! mais l'amour, la passion incurable et mortelle, le grand amour, le seul amour terrible et beau, à quoi bon le nommer si souvent pour ne le comprendre jamais ?

Leur amour, nous le connaissons trop; il barre uotre route, le soir, sur le pavé des rues; il nous appelle de sa voix effrontée et vineuse : sa luxure, c’est la luxure charnue, épaisse, immonde; ou bien encore, s’il s’agit de poètes portant perruque depuis la Restauration, c’est ce petit dieu aimable, ce friponneau qui plâtre sa vieillesse au pastel, cet enfant grassouillet, dodu, nourri de truffes et de champagne, qui présidait aux jolies débauches de nos pères.

Ils sont bien vieux, pourtant, ces troubadours 1 Quand donc mourrez-vous, postérité bâtarde de la muse en goguettes? ;

Et vous, enfants hardis de notre siècle, quand pourrez-vous conquérir enfin leurs places usurpées? Quand viendrez-vous à la lumière, fils de Chateaubriand, d'Hugo, de Lamartine 1

Vous êtes comme ces pauvres jeunes arbres qui ne peuvent pas grandir, privés qu’ils sont d’air et de soleil. Au-dessus de leur tête inclinée, les chênes creux et morts à demi étendent

AlîZI.V PAULI

Ci r r;

leur inutile couronne. Mais, à tout le moins, ces chênes portent une noble feuillée; ils furent robustes; la forêt se souvient de leur gloire.

Tandis qu'il n’y a rien dans le passé de cette cohue obscure qui vous barre la route, ô jeunes gens!

C’est l’armée pesante et aveugle de la médiocrité. Pendant que de grands esprits et de nobles cœurs luttaient avec passion dans l’arène littéraire, ces bonnes gens s’attelaient, quatre ou cinq eunuques ensemble, à la queue de quelque antique fadaise; ils faisaient des calembours et de petites folies. S’ils avaient pu, en ces temps de guerre où la plume des chefs se changeait en épée, ils auraient tué l’immortelle beauté de notre langue; s’il s’était trouvé un seul bras viril dans toute leur troupe essoufflée et rachitique, ce bras eût étouffé notre génie.

Ils ont fait, du reste, de leur mieux. Voyez ce que sont devenus, entre leurs mains, nos théâtres populaires. Quelle langue y parle-t-on? Quelles idées remue-t-on sur ces planches puissantes, d’où l’émotion jaillit et inonde la salle emplie? Ils sont là comme le chien de la fable sur sa botte de paille; ils ne peuvent pas faire honneur au banquet, mais ils tiennent insolemment toutes les places.

Et il faut que le peuple écoute leurs tirades imbéciles, leurs immuables plaisanteries; il faut que le peuple devienne idiot à force de les entendre, car ces théâtres sont comme l’école du peuple; c’est là qu’il s'instruit pour son malheur et pour le nôtre.

Eh quoi ! laissera-l-on longtemps encore l'arme enchantée aux mains de ces lâches soldats? Les hommes jeunes et forts manquent-ils à la France ? Faut-il se voiler la face devant ces hontes et désespérer de l'avenir?

Oh! non, la France est toujours la mère féconde du génie. Au-dessus de cette foule jalouse, qui presse ses rangs et qui se serre autour de l'idole qu’on appelle le métier, il y a la pure pléiade de nos grands écrivains.

Au-dessous s’agite et s’efforce la génération nouvelle. Elle a déjà compté le nombre de ses frelons, dont l’essaim paresseux lui cache la lymière; elle s'essaye, elle va se dresser et combatlre. *

Oh! que vienne ce moment, nous le hâtons de tous nos vœux ! Nous prêchons la croisade de la jeunesse, non point

ÀLIZ1A PAÜL1

contre les ■vieillards: que nous importe l’âge? Chateaubriand est jeune, qnand la vie de Rancé tombe de sa plume octogénaire; Lamennais a trente ans quand il traduit Y Imitation de Jésus-Christ, et pas un fil d’argent ne brille dans la blonde chevelure de la muse, ô vieux Milton! divin fils d’Homère! Nous prêchons la croisade de la jeunesse contre l’impuissance et contre l’épuisement. *

Ils ont trop vécu, ces tailleurs en couplets, ces rieurs cacochymes, ces avocats éreintés d’une cause perdue. Ils ont trop vécu, ces noirs fabricants de mélodrames. Le peuple bâille à leur gaieté ; le peuple rit à leurs sanglots. Le peuple, qu’ils essayent toujours de flatter, le peuple en est venu à siffler leurs glorieux sermons contre l’infamie de la richesse.

Le temps est arrivé. Ils ne savent plus où donner de la tête. Tout leur manque, jusqu’aux bravos moutonniers des faubourgs, si bassement adulés!

Venez, jeunes gens! leur cohorte se débande; quelques jours encore, et un suprême éclat de rire saluera leur dernière déroute.

Venez! il est une place à prendre, un trône à occuper, entre ces folles débauches du boulevard et ces essais innocents que des écoliers, forts en thèmes, balbutient sur la scène enfantine de l’OJéon.

Venez 1 faites table rase; délivrez-nous de ces phrases stéréotypées, de ces formules haïes. Riez franchement, pleurez comme on pleure. Tâchez de faire oublier au peuple qui va vous écouter un langage odieux et impossible!

Si vous saviez comment ils s'y prennent, ces bonnes gens, pour arriver au fameux: Soyez béni, mon Dieu! ou au non moins illustre : Merci à vous, ma mère , car vous n’avex point doute de votre enfant! Ils ont des casiers, des cartons, des armoires ; ils ont un grand-livre-journal pour tenir la comptabilité de leurs scènes, le doit et l’avoir de leurraetes. Dans ce tiroir, ce sont les reconnaissances de mère à fille. Dans cet autre, ce sont Tes pères qui découvrent le déshonneur de leur nom.

Là, vous trouvez cinquante scènes d'amour/ étiquetées proprement et prêtes à servir.

Ici, vingt-cinq douzaines de dénoûments à vis, pouvant s’adapter à toutes fables.

Et les tirades contre les nobles, et les provocations en duel.

et les jeunes tilles qui s’empoisonnent pour ne pas survivre à leur crime!...

Et la sottise orgueilleuse des duchesses, et l’esprit du gamin de Paris, et le couplet où tout vieux soldat s’adresse à l’àme de son colonel qui est aux deux, sa demeure dernier»!...

On cite un maçon dramatique qui possède une grande chambre, toute pleine de ces matériaux numérotés.

Mais ds ont fait mieux encore. L’un d'eux n’a-t-il pas eu l’idée impie d’énumérer sur un carré de papier ce qu'il appelait : « Les douze situations du théâtre. »

Il traçait un cercle, ce pygmée; et il disait aux géants de l’invention : Vous ne sortirez pas de mon cercle I

Comme si le génie avait quelque chose à démêler avec leurs casse-tête frivoles!

Et l’on travaillait avec celte recette. Au premier acte, la situation n° 3 se compliquait de la situation n° 5; au second acte, c’était la situation n° 2 que venait dénouer la situation r.° 8.

Que sont Marion Delorme, Ruy-Blas, Chatterton, ou Mademoiselle de Belle-Jsle, auprès de ces calculs héroïques?

Mais à quoi b >n aussi les accabler davantage, ces pauvres hères, puisque les voilà qui agonisent?...

Celte boutade a jailli malgré nous, parce qu’il est certaines thèses usées, racornies, rapiécées, auxquelles se heurte fatalement la plume du romancier, et que ce sont, la plupart du temps, ces bonnes gens qui ont mis en circulation, les sentences macaroniques dont le temps a fait des manières d’axiomes.

L’am»ur, la haine, l’honneur, le patriotisme, tout leur a passé par les mains; ils ont habillé de leur cotonnade indigente toutes ces belles choses que la poésie revêt de velours et d'or.

SL bien qu’on n’ose pins dire la vérité, tant la foule croit " fermement à leurs apophthegmes menteurs.

N’ont-ils pas affirmé que l’amour ne pouvait exister sans espoir, que l’amour ne survivait pas à l’estime, et mille autres solennelles sottises? N’ont-ils pas rogné, taillé, fourragé dans le domaine de l’amour, lui faisant cadeau de certains attributs, corrigeant sa physionomie à leur aise, et agissant comme l’enfant aimable qui dessinait, au charbon, des mous-

ALIZIA PAlïLI

taches sur !e visage de marbre du Périclès des Tuileries?

Ces aveugles avaient la prétention de voir clair dans la nuit mystérieuse et profonde, où le regard de l’aigle luimême peut s’égarer parfois.

Non, l’amour n'a pas besoin, pour exister, de telles ou telles circonstances; l’amour est, parce qu’il est, comme le souverain principe lui- même.

Et, chose étrange, vous le trouverez d’autant plus fort, plus <ntraitable, plus invincible qu’il aura plus de raison pour ne pas être.

Les philosophes, ces médecins charlatans de notre nature morale, y perdent leur latin d’o'ficine. Ils dissertent sur l’amour comme sur toutes choses, mais ils ne savent ce qui le fait naître, ni ce qui l'entretient, ni ce qui peut le tuer.

C’est le mal terrible, surtout parce qu’il est sans remède. La blessure qu’il fait ressemble à la plaie ouverte par la flèche barbelée du sauvage : quand on veut la panser, on l'élargit et on l’avive.

Que d’existences brisées! que d’efforts déçus! ne connaissez-vous point les symptômes de cette fièvre? l’énergie s'abat et tombe; le cœur, ivre, s’engourdit; l’esprit s'exalte en un rêve insensé qui ne laisse, au réveil, que découragement et inertie.

C'est le grand fléau. Savez-vous un roi plus absolu, un maître plus capricieux, un tyran plus impitoyable? il frappe toujours au plus sensible du cœur, et en frappant, il raille. 11 se plaît aux antithèses comme les bourreaux grammairiens du Bas-Empire; sa main, qui contrarie l'œuvre de Dieu, courbe le fort aux pieds du faible, en se jouant. 11 fait le seigneur esclave, et l’esclave roi.

De telle sorte que l’histoire nous le montre parfois asseyant une courtisane impure sur le trône du monde.

Il tient tout sous le sceptre moqueur de son omnipotence. Les peuples se font la guerre, quand il fronce le sourcil; et, quand il est las de tragédies héroïques, il entre sous quelque humble bât d'où le sourire s’enfuit à sa vue, et il se repose à faire couler des pleurs obscurs.

Encore si, pour tant de méfaits et pour tant de supplices, il rendait un bonheur proportionné. Mais où se cache l’amour heureux?

Qui l’a vu? qui pourrait le décrire? Est-ce cette ivresse d'un jour que chantent les poètes?

Hélas ! l’aurore du lendemain se lève...

Un homme veut répéter ces joies et boire plus d’une fois à ia coupe enchantée : don Juan tombe foudroyé!

Que dire? on s’efforce, on poursuit la félicité ardemment souhaitée, et, dès qu’on va la toucher, la félicité s’évanouit. L’imagination ne peut rien rêver de plus fugitif ni de moins saisissable.

Une seule chose est vraie, c’est la souffrance. L’amour no fait que des martyrs, et n'est-ce po int pour cela que le Christ a promis son ciel à ceux qui ont beaucoup aimé?

Oh ! certes, si le bonheur d’aimer était sur la terre, il faudrait croire à genoux. Les belles joies! les purs élans! les extases sublimes !

Mais aux dieux seuls est réservée la divine ambroisie, et l’amour heureux ne fleurit que dans le ciel...

Martial n’espérait plus; nous dirons davantage: il ne le voulait plus.

Mais il aimait. Tout ce qu’il y avait en lui de force et de noble énergie se révoltait contre cette indigne passion: c'était en vain. f

Son amour ne lui était point révélé par un désir quelconque, mais par ses regrets incurables et surtout par la céleste joie qui emplissait soudain son âme, lorsqu’il se demandai, aux heures de la rêverie, si la toute-puissance de Dieu ne pourrait pas faire qu’Alizia fût innocente et qu’Alizia n'eût point cessé de l'aimer...

C’était impossible, il le savait; mais il se perdait à plaisir dans ce songe. La réalité triste disparaissait, pour un instau', et il restait tant qu’il pouvait dans le monde meilleur civ; par sa pensée.

11 revoyait Alizia toute jeune fille; l’âme d’Alizia gardait sa blanche robe d’innocence. Mon Dieu, qu’elle était belle! et que de pureté douce il y avait, pourtant, autrefois dans ce cœur!

Comment avait-elle pu changer? comment avait-elle pu faillir^ '

Car il ne s’agissait plus seulement de ce premier soupçon qui avait jadis terni la réputation de la jeune fille.

Pour cette faute d’enfant, on avait peut-être été bien sévère.

Elle avait quinze ans alors...

ÀLIZJA PAULI

Maintenant, c’étaient des accusations plus graves qui s’accumulaient sur la tête d'Alizia.

Le pays entier semblait s’acharner contre cette réputation perdue. Depuis que Martial Aubert était juge d’instruction de la ville d’Avraoches, depuis que, pour la première fois, on lui avait dit: «Là-bas, au milieu de ces grands bois, il .y a un beau château qui domine les grèves, et dans ce château habite mademoiselle Pauli,» l’image de la jeune fille aimée aurait dû se voiler, car, en même temps, on lui avait dit :

« Mademoiselle Pauli est la maîtresse du comte Hector de Bryant. »

Quelle excuse possible désormais? quel prétexte de pardon ?

Elle avait vingt-deux ans; c’était une femme. En elle, la perversité avait donc marché avec l’âge!

Enfant, elle avait trompé son premier ami ; femme, elle portait le malheur dans la maison de sa bienfaitrice.

Martial douta, puis il crut; son âme s’emplit d’un mépris amer ; il y eut en lui une colère sourde, contre qui? Hélas ! c’est le mystère, car il aimait toujours. Il aimait plus et d’une passion plus entêtée qu’aux jours où la vierge souriante apparaissait sans tache à sa pensée.

Et il souffrait. ■ . <

Mais l’échelle du martyre a des degrés infinis; Martial devait descendre plus bas encore.

Un jour, il apprit qu’Alizia Pauli était, accusée de vol; accusée et presque convaincue.

Et, comme si Dieu l’eût condamné à boire la coupe de fiel jusqu’à la dernière goutte, c’était lui, Martial, qui était chargé de la trouver coupable!

Lui, le juge austère, le bras droit de la loi, le magistrat sans pardon ni faiblesse. Sa main levée tenait le glaive sur la victime, qui était Alizia Pauli.

Alizia, l’idole fatalement adorée!

Car il aimait encore; il aimait davantage, . : . . .

C’était pendant que la vieille Julienne et Bosco causaient dans la cuisine.

Martial Aubert était seul, comme toujours; il s’asseyait devant son bureau d’ébène; autour de lui s’étalaient, épars, une foule de papiers. Parmi ces papiers, qui sentaient tous

le palais et la procédure, il y avait un livre mignon, dont la la reliure coquette faisait contraste avec les tristes y n moires qui l’entouraient.

Ce livre était posé, ouvert, sur le bureau, et Martial évidemment venait d’en interrompre- la lecture.

Martial avait les mains croisées sur ses genoux; sa tête était inclinée; ses yeux, agrandis et sans, rayons, se tuaient dans le vide.

Son visage pâle n’exprimait rien, sinon la torpeur et l'apathie de l’àme.

Vous eussiez dit un convalescent que la maladie laisse sans vigueur ni ressort; ses mains étaient blanches et grêles comme des mains de femme; il y avait, sur sa joue, une transparence morbide, et ses tempes battaient, amollies, sous les belles boucles de ses cheveux.

Au bqpt de quelques secondes, ses yeux se tournèrent vers la croisée ouverte, et une lueur vague s’alluma dans sa, prunelle. H regardait, à l’horizon, cette colline lointaine où le soleil couchant marquait un point lumineux parmi la sombre masse des bois.

Sa poitrine se soulevait, par intervalles, et des rides se creusaient à son front.

— On ne sait pas, dit-il enfin d’une voix lente et froide, c’est l’abime sans fond!... Quel regard pourrait sonder le cœur d’une femme? Elle m’a dédaigné, moi qui lui donnais ma vie... et avec ma vie la fortune, le rang, tout ce qui fait le bonheur aux yeux du monde. Et cet autre à qui elle écrivait ces pages ardentes, ces lignes dont j’eusse payé une seule au prix de mon sang! cet autre ne l’aimait pas!... Il l’accuse de vol après l’avoir chassée !... Et pourtant, j’en suis sûr, du fond de sa misère tous ses espoirs s’élancent vers lui... son malheur !

11 reprit à la main le journal d’Alizia et parcourut au hasard quelques pages.

Des gouttes de sueur étaient à son front.

— Pourquoi prolonger cette torture? murmura-t-il d’une: voix étouffée; chaque mot respire l’amour, elle l’aime comme une pauvre insensée ! Et comme elle souffrait! se reprit-il en donnant malgié lui son espoir à la rêverie; comme elle souffrait toute seule dans ce grand château! Point de confident pour sa peine... point d’ami, point d’amie... rien que

des mépris autour d’elle!... Je la connais, cette comtesse de Bryant, c'est la femme frivole, froide, capricieuse, comme elles sortent toutes des nobles pensionnats de Paris! C’est la femme élevée pour le monde, la femme dont on a taillé l’esprit à facettes comme un diamant, sans jamais s'occuper de son cœur. La femme dressée pour les brillants tournois du monde l Que lui importe la peine d’autrui! Oh! la pauvre Alizia devait être bien malheureuse!

11 tressaillit et ses sourcils se froncèrent.

— Mon Dieu!... prônonça-t-il d'une voix plus basse encore, où il y avait de l’effroi et de la colère contre lui-même, m’avez-vous donc frappé de folie? me voilà qui la défends et qui l'excuse! Les preuves sont là devant mes yeux... elles l’accablent... oh! elles m’accablent, mon Dieu! et je veux douter... et mon esprit vaincu résiste à l'évidence I

Sa tête se renversa sur le dossier de son fauteuil, il y avait sur ses traits un découragement amer.

— Je suis un honnête homme pourtant, pensait-il sans plus remuer les lèvres; qui oserait dire que j’aie jamais reculé devant un devoir? et pourtant voilà bien longtemps que je cherche l’innocent au lieu du coupable. Voilà bien longtemps que je recule comme un lâche... Je n’ai point osé encore l’interroger... J’avais si grand’peur de me heurter contre quelque preuve nouvelle de son crime! Mon cœur est si malade et mon esprit si faible !

11 resta un instant comme absorbé dans sa méditation, puis il se redressa tout à coup; sa physionomie avait changé.

Son regard était ferme et sévère, une résolution soudaine se lisait sur ses traits.

— Je suis l’homme de la loi, dit-il ; dussé-je mourir et dusséje la tuer, je ne déserterai point ma tâche!

Il ferma le manuscrit d’ Alizia, et rassembla les pièces éparses sur son bureau.

Tout en s'occupant de ce soin, il se disait encore :

— Aujourd’hui même, je l’interrogerai... puis je partira, pour le château de Villers... Je verrai M. et madame de Bryant et mon rapport sera déposé demain.

Comme il songeait ainsi, sa physionomie se transforma encore une fois; sa bouche s'entr’ouvrit, ses paupières battirent; un fugitif éclair s’alluma dans son œil. Il semblait faire effort pour contenir la joie victorieuse, trop prompte à éclater.

— Oh! fit-il en rouvrant le manuscrit d’Alizia d’une main tremblante, et cet idée ne m’était pas venue!...

Je souffrais trop!... j’étais frappé d’aveuglement!

Son regard parcourait avec une rapidité fiévreuse les lignes du journal.

— Elle l’aimait!... murmurait-il; ils s’aimaient!... il n’y a , pas eu de vol I

C’était un étrange spectacle que de voir, sur le visage de Martial, la navrante douleur combattre l’allégresse.

Cet amour, qui faisait Alizia innocente aux yeux du magistrat, brisait le cœur de l’homme.

Mais la joie avait le dessus, car l’âme de Martial était généreuse et belle.

— Oh 1 je vous comprends, monsieur le com'e Hector de Bryant!... s’écria-t-il avec une fougue emportée; vous autres, seigneurs de notre jeunesse dorée, vous êtes prodigues un jour, et vous vous repentez le lendemain!,., vos pères ne savaient que donner; vous avez inventé l’art de reprendre...

La jeune fille résistait peut-être, car il y a dans ces pages, parmi les aveux de son indigne amour, comme un reste de belle pudeur... vous avez voulu la séduire par un présent royal... puis vous vous êtes dit : Quatre cent milje francs I quelle folie! quatre cent mille francs, on a douze comtesses avec cela, vingt-quatre vertus bouigeoises, cinquante reines de tragédie, cent prime donne et quatre mille danseuses... c’est trop cher; je veux mes diamants... et vous avez I...

Il s’interrompit pour passer la main sur son front.

— Cela parait inouï!... reprit il... mais je connais ces gens... je suis sûr... je jurerais devant Dieu!

Il eut un sourire amer.

— Un vol !.„ poursuivit-il en s’échauffant et avec une sorte de transport; un vol !... non, non ! c’est envers moi seulement qu’elle est coupable...

11 agita vivement une sonnette placée auprès de lui.

— Mes habits! dit-il à Julienne qui parut sur le seuil.

Bien qu’il fût riche, Julienne composait toute sa maison ;

son bien était aux pauvres.

— Vous n’avez encore rien pris d’aujourd’hui, monsieur Martial, lui dit Julienne; ne voulez-vous point déjeuner?

Martial se promenait à grands pas dans sa chambre.

— Cette fois, murmurait-il au lieu de répondre, cette fois

il ne me restera rien dans le cœur... j’aurai triomphé de la passion qui me torture.... car celte femme est arrivée au dernier degré de la honte... elle s’est vendue!

Il prononça ces dernières paroles avec force, comme s’il eût voulu les faire pénétrer jusqu’au fond de sa conscience.'

Julienne restait là, immobile, attendant sa réponse.

— Mes habits! s’écria-t-il d’un ton impérieux et irrité, je veux sortir.

La vieille s’éloigna.

Martial se redressa de toute la hauteur de sa taille; sa poitrine s’élargit; un rayon de fierté descendit sur son front.

— Oh! fit-il avec triomphe et en mettant ses deux mains sur son cœur, je vais la sauver!... et je sens là que je ne l’aime plus!...

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