‹ Alizia PauliChapitre 26 sur 33 · XXV. — -BOSCO GRANDIT D’UN POUCE · texte numérisé non relu

XXV. — -BOSCO GRANDIT D’UN POUCE

Le soir où M. le comte Hector de Bryant s’était introduit pour la dernière fois dans la chambre de l’institutrice, Bosco veillait sur la terrasse régnante. 11 s’y était introduit par la fenêtre du corridor, qui devait, plus tard, servir de passage à M. le comte lui-même pour rentrer au château.

Bosco était là, poussé par ce dévot et mystérieux amour qu’il portait à la comtesse Clotilde, et poussé encore par cette curiosité, développée à l’excès, qui est le propre des natures débiles.

Son dévouement était grand, mais aveugle et guidé seulement par les lueurs incertaines de sa pauvre intelligence.

Quelques heures auparavant, dans la matinée de ce jour* il avait brisé le cœur de la comtesse par une révélation inutile; ce soir, il venait chercher des renseignements nouvaux.

II était tout zélé ; il croyait servir madame de Bryant et ne songeait point que sa première victime était madame de Bryant elle-même.

Peut-être n’avait -il point ce qu’il faut de tact pour faire ce raisonnement facile; en tout cas, son zèle ardent pour Clolilde tt sa haine, non moins ardente, contre l’institutrice, mettaient un voile sur ses yeux.

Il était blotti derrière la fenêtre entr’ouverte, au moment où le comte franchit le seuil d’Alizia. 11 attendait là depuis

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des heures patiemment et sans avoir même la pensée de déserter son poste.

La chambre à coucher d’Àlizia n’était éclairée que par une lampe de nuit. Bosco vit le comtesortir de l’ombre et s’avancer sur la pointe des pieds vers le lit de l'institutrice.

Bosco retenait son souffle ; ses yeux grands ouverts s’écarquiilaient ; l'angoisse lui sériait la poitrine,

Son cœur battait sous le coup d'une émotion étrange et qu'il n’eût point su lui-même définir.

Cela ressemblait au mal poignant de l’époux qui verrait un amant hardi entr’ouvrir les rideaux de l’alcôve où repose sa femme sans défense.

La plus grande terreur de Bosco en ce monde, c’était le comte, qui l’avait déjà maltraité cruellement; mais, à cette heure, il ne tremblait point. Le danger qu’il pouvait euurir était à cent lieues de sa pensée.

Son âme entière passait dans ses yeux; il regardait, la bouche béante et la poitrine oppressée.

Le comte était debout et devant le lit.

Dans le sombre demi-jour de l'alcôve, Bosco, dont les paupières brûlaient, croyait voir deux bras blancs sortir des couvertures et se jeter autour du cou de son maitre.

Un cri d’horreur s’étouffait dans sa gorge.

Puis, il voyait bien que sa fièvre le trompait, car le comte restait toujours immobile.

Alizia dormait, sans doute...

as bout de quelques minutes, un murmure faible partit ée l'alcôve ; c’était comme un nom prononcé : le comte fit un peste de colère.

Bosco le vit traverser la chambre froidement et s'agenouiler devant la malle. La malle s’ouvrit; la main du comte s'y plongea et une gerbe de fugitives étincelles jaillit aux yeux de Bosco, qui croyait rêver.

Ce fut en ce moment que M. de Bryant l'aperçut et s’élança vers lui.

La frayeur oubliée de Bosco revint, soudaine comme la foudre. 11 voulut fuir; mais, dans son trouble, il dépassa la fenêtre ouverte du corridor. — Au delà de cette fenêtre, il n’y avait plus d’issue. La balustrade était assez élevée; Bosco tomba d’une hauteur de plus de vingt pieds sur les dalles de marbre de la terrasse inférieure.

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Si le comte eût osé regarder, il aurait vu le pauvre petit corps du nain, immobile et comme écrasé, sur la pierre.

Bosco n’avait poussé qu’un seul cri faible et sans écho. —

■On n’entendait plus rien.

Le comte s’enfuit.

Au bout de deux grandes heures, parmi le silence profond qui marque la fin des nuits, une plainte, à peine saisissable, s’éleva sous les murailles du château. — Personne n’était éveillé pour l’entendre.

La plainte grandit, cependant. — Les membres de Bosco s’agitèrent comme au hasard ; puis il se leva sur ses genoux.

Le marbre de la terrasse était taché de sang.

Bosco resta p usieurs minutes privé Ûe souvenirs. — Puis la pensée lui revint tout à coup.

— Je ne sais pas !... murmura-t-il; je ne sais ce qu’il avait dans la main... cela brillait comme une étoile... Oh ! s’il me trouve, il va me tuer!

11 ne se rendait nul compte des heures écoulées.

Tout son corps était transi; il frissonnait de froid et de peur.

Après bien des efforts, il parvint à se mettre sur ses pieds. < Sa chute l’avait brisé. Il fallut toute la terreur excitée en lui par l'image du comte courroucé, pour lui donner la force de descendre les degrés du perron et de traverser le jardin.

11 savait ouvrir la porte en dedans. — Il sortit.

Et, comme il ne se croyait pas encore à l’abri des poursuites de son maître, il continua de se traîner sur l'herbe mouillée, jusqu’au bout de l'avenue.

Le jour commençait à poindre. Les pêcheurs de la grève se dirigeaient déjà vers Avranches. Bosco monta sur une petite carriole de mareyeur et se cacha parmi les paniers humides.

A ce moment, le château de Villers entrait en grande rumeur. Des lumières couraient et se croisaient le long des corridors; chacun criait, chacun interrogeait; on ne savait auquel entendre; et l’émotion générale était à son comble.

La berline, attelée dans la cour, attendait mademoiselle Alizia Pauli, qui ne venait point.

Quelques domestiques qui étaient descendus avec des flambeaux, comme pour chercher nn objet perdu, avaient trouvé des traces de sang sur la terrasse inférieure, à l’endroit où le pauvre nain était tombé. — Mais on avait, pardieu! bien le temps de s’occuper d’une bagatelle semblable !

Le médaillon de madame la comtesse! quatre cent mille francs de diamants! un vol inouï par son audace, — car on avait coupé avec des ciseaux la chaîne d'or qui retenait le médaillon au cou de madame.

Les uns accusaient, les autres doutaient : tout le monde ( s’agitait avec bruit et à l'aventure. jj

Et le médaillon, bien entendu, ne se trouvait pas !

Personne ne dirigeait les recherches. Clotilde, malade, res- * tait dans son appartement, et M. le comte refusait obstinément la porte de sa chambre.

Du haut en bas de la maison, ce n’élaient que marches et contre- marches, clameurs inutiles, récriminations, désordre.

Au milieu de cette bagarre, mademoiselle Alizia Pauli se montra ; elle ne savait rien de ce qui s’était passé. C'était l’heure du départ; elle venait, triste et résignée, réclamer l’aide des domestiques pour enlever ses bagages.

Toute la valetaille du château de Villers "détestait cordialemont Alizia, sans trop savoir pourquoi. A son aspect, une rumeur sourde s'éleva ; des chuchotements coururent. Les servantes la regardaient d'un air insolent; .les laquais secouaient la tête.

—• M. le comte dit qu’elle est entrée hier dans la chambre de madame... murmura enGn Mariette, la petite Normande qui doublait la camériste de Clotilde dans ses importantes fonctions. <

Ce fut comme un signal, et il n’en fallut pas davantage. Toute cette valetaille, qui avait la bride sur le cou, ne demandait qu’un prétexte pour insulter au malheur de son ennemie.

— C’est elle!... s’écria-t-on de toutes parts, ce doit être elle!

— Il faut fouiller ses bagages!

Aussitôt fait que dit. A celte heure d’anarchie, on n’y mettait point de façons. Alizia fut fouillée sur place avec toute Ja brutalité désirable. Elle se laissait faire, la pauvre fille sans savoir même ce qu’on lui voulait. Quand on l’eut fouillée sans succès, le flot des domestiques désappointés, mais ne perdant point courage, se précipita vers la chambre qu’elle avait habitée.

La malle fut ouverte et ravagée en un clin d’œil.

Tout au fond, entre deux chemises, on v trouva le méda’’ .

Ion de madame la comtesse.

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Alors ce fut un concert d’injures et de menaces. La tourbe des valets se pressait autour d’Alizia défaillante.

Sous leur colère, il y avait de la joie. Ils avaient beau faire, ils ne pouvaient dissimuler leur méchant triomphe.

Alizia fut enfermée, sous cl§f, dans sa chambre transformée

eïl prison. , . , ,

Après cet éclat, il ne dépendait plus du comte ou de la

comtesse d’enlever l'affaire aux tribunaux.

Bosco perdait beaucoup à ne point assister à celte fête, cai sa haine valait, à elle seule, toutes les haines de la livrée de Villers.

Mais il ne savait point ce qui se passait derrière lui.

11 continuait sa route vers la ville d’Avranches.

Julienne avait été, comme nous 1 avons dit, femme de charge au château. C’était une bonne âme. Elle avait protégé bien Souvent, autrefois, le pauvre nain contre les attaques des domestiques et contre les sarcasmes des enfants du village. Bosco se fit descendre à la porte de Martial Aubert.

Julienne l’accueillit, avec la permission de son maître, qui ne refusait jamais rien au malheur, et lui donna son propre lit.

Le nain fit une longue et dangereuse maladie, car le choc avait été bien rude pour sa faiblesse. Julienne le soigna comme une mère tendre et parvint à ic sauver. Le nain était reconnaissant; il y avait entre lui et la vieille Normande un sentiment d’affection réciproque : à part cela, ils ne s'entendaient guère. Julienne aimait Alizia, et le nain semblait la détester davantage à mesure qu’il recouvrait un peu de force.

Q Uan d a avait appris pour la première fois le malheur de ^institutrice, sa joie sauvage avait fort scandalisé la vieille Julienne. Depuis lors, il ramenait sans cesse l’entretien sur Alizia pour l’accuser et la maudire.

Si bien que, parfois, ses paroles finissaient par produire une certaine impression sur l’esprit simple et borné de l'ancienne femme de charge. . . . „ . 4

Mhs elle résistait tant qu'elle pouvait, et même elle aurait imposé silence au nain, une fois pour toutes depuis longtemps, si, parmi les invectives de ce dernier, certaines réticences mystérieuses n’étaient revenues souvent.

Julienne le laissait dire, afin de Savoir.

Elle avait deviné que le nain possédait un secret; elle vou-; lait conquérir ce secret.

Ce n’était point, en vérité, chose facile, car Bosco n’en faisait qu’à sa volonté.

Dès qu’on l'interrogeait, il gardait le silence , puis il se tournait vers la ruelle et faisait semblant de dormir.

Ou bien encore il essayait, sous sa couverture, quelques bribes de sa gymnastique folle. 11 s’étirait, il s’étendait; il faisait craquer ses jointures, pour demander ensuite à Julienne si elle ne pensait point qu’il eût grandi pendant s( maladie, h

Julienne haussait les épaules, mais elle ne déses^ irait pas de le prendre sans vert.

Aujourd’hui, Bosco en avait un peu plus dit qu’a l’ordinaire, et peut-être, sans la sonnette de Martial, Julienne allait-elle surprendre enfin le grand secret.

Quand son maître lui eut ordonné de préparer ses habits, elle revint à la cuisine en toute hâte. — Julienne ne se piquait point d’être un valet de chambre fort alerte; elle arriva tenant d’une main sa brosse, de l’autre pantalon et paletot.

Et tout en nettoyant, elle reprit la conversai ion si malencontreusement inten ompue.

— - Nous disions donc, mon petit Bastien, murmura-t-elle d’un ton insinuant, que tu sais quelque chose de bon...

— Mes pieds n’allaient pas si loin que ça sous la couverture, répliqua le nain rusé, la première fois que je me suis couché dans ton lit...

— Ça se pourrait bien tout de même... La fièvre grandit les enfants. Mais pourquoi ne veux-tu pas me dire ce que tu sais, mon petiot?

Le nain fit un mouvement d’impatience.

— Je ne sais rien... grommela-t-il.

— Mais tout à l’heure, dit Julienne que la mauvaise hU; meur gagnait, tu étais en train de m’avouer...

— Brosse donc !... interrompitle nain en haussant les épau« f les; brosse!... brosse!...

I Puis, il ajouta d’un ton de supériorité :

— Tu n’es qu’une vieille bonne femme, mère Julienne, et tu entends tout de travers !

La Normande jeta brosse et pantalon pour mettre ses (leux poings sur ses hanches.

— Ah! c’est comme çal... s’écria-t-clle en colère; ah! je ne suis qu’une vieille bonne femme!... Ah! j’entends de travers!...

Bosco riait de tout son cœur.

Julienne poursuivait en s’échauffant:

— Moi, je te disque j’entends droit, mon petiot... et que je trouverai bien le moyen de te faire parler I

Bosco riait toujours.

— J’en ai touché deux mots à notre monsieur, reprit Julienne; il viendra t’interroger lui-même... et si tu ne parles pas, on te mettra en prison !

Le rire se glaça sur les lèvres du nain. — Julienne fut presque effrayée de la pâleur mortelle qui se répandit sur ses ’ traits.

— Oh!... fit-il, tandis que ses mains tremblaient sous sa couverture. En prison!... comme elle!... et si je parle, monsieur le saura... et il me tuerai

— Eh bien! Julienne! cria de sa chambre Martial Aubert.

La vieille ressaisit lestement brosse, pantalon et paletot; mais, avant de se diriger vers la chambre de Martial, elle voulut profiter de cette peur qui prenait le nain si à propos.

— On verra si je plaisante!... dit-elle en secouant sa tête grise d'un air menaçant; arrange-toi!... Si tu ne m’avoues pas tout quand je vais revenir, tu coucheras, comme on dit, dans le lit du roi I

Bosco ne répondit point, mais ses yeux roulaient épouvantés.

En sortant, la vieille Normande se croyait bien sûre de son affaire.

Dès que Bosco fut seul, il se dressa sans effort sur son séant et jeta ses regards effrayés autour de la chambre.

— Je veux bien me faire tuer pour madame... murmurat-il d’une voix changée; mais pour elle... oh! non... je ne veux pas !

Les vêtements qu’il avait quittés deux mois auparavant étaient sur le pied du lit-

Il se glissa vivement hors des couvertures et fourra ses petites jambes maigres dans le pantalon.

Le pantalon était trop court ; malgré sa grande frayeur/ il ne put retenir un cri de joie.

— J’ai allongé... fit-il en se mettant debout; mes os sont dénoués ; — j’aurai la taille des hommes!

Il était encore bien loin de compte, mais il ne se trompait pas tout à fait. La secousse éprouvée et la maladie avaient

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fait travailler ses membres; il avait grandi d’un bon pouce.

Il se trouvait énorme.

Quand il eut passé sa veste et chaussé ses souliers, il se campa fièrement au milieu de la cuisine, respirant l’air à pleins poumons.

, Puis, il se dirigea vers la porte, pour avoir le temps de s'enfuir avant le retour de Julienne.

Mais il trouva devant lui un obstacle sur lequel il ne comptait point.

Comme il traversait la cuisine d’un pas encore bien faible et chancelant, Plulon, qu’on aurait cru endormi, les pattes dans les cendres, sauta en deux bonds jusqu’au seuil.

Pluton avait entendu sa maîtresse élever la voix, tout à l’heure, et son instinct lui disait qu'il y avait là un prisonnier à garder.

La diplomatie de M. le comte de Bryant fût restée fort sotte, en pareil cas, devant cette farouche sentinelle; mais Bosco était de taille à lutter contre Pluton.

— Oh! le bon chient... dit-il doucement au lieu de se fâcher ; oh ! qu'il est beau, le brave Pluton !

Il y avait, sur une planche voisine, une tasse et une assiette couvertes, mises à part pour le repas de quelque personne attendue.

Bosco n’hésita point. Maintenant qu’il était grand, il pouvait atteindre la planche. 11 prit l'assiette et la mit devant le chien.

Pendant que Pluton mangeait de bon appétit, Bosco passa derrière lui et descendit, clopin-clopant, les marches de l’escalier.

Julienne revint et trouva le lit vide, Pluton léchait encore l’assiette; la vieille devina tout.

Oh! le malin singe, grommela-t-elle; c’est le déjeuner de la pauvre demoiselle qu’il a donné au chien !... Gare à lui si je le rattrape !

Elle descendit à son tour l’escalier, de toute la vitesse de ses vieil'es jambes.

Quand elle arriva dans la rue, elle ne vit personne, aussi loin que son regard put se porter.

— Où diable s’est-il caché?... murmura-t-elle.

Sa voix n’exprimait point d’inquiétude. — Elle ajoutait presque aussitôt :

Bail! il n’ira pas bien loin, le pauvre petiot!... Et ce soir, il reviendra chercher son lit.

Peut-être que la vieille Julienne se trompait.

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