XXVIII. — LES TÉMOIGNAGES
— Ah çà ! mon illustre ami, disait Gédéon Ricard à Martial, je sais bien qu’un magistral de ton importance est fort audessus d’un pauvre petit avocat... mais plus on est grand, plus il faut se montrer dément, mon ancien camarade. —
Je ne sais ce que tu veux dire, répondit Martial Aubert avec distraction.
Ils étaient partis d’Avranches tous les deux dans la matinée, et la voilure de M. le juge d'instruction avait rejoint la patache de l’avocat vers le milieu de l’avenue.
Martial venait, avec son greffier, au château de Villers, pour procéder à L’interrogatoire de mademoiselle Pauli, sur le lieu même du crime, et pour la confronter, au besoin, avec les gens de la maison.
Gédéon Ricard venait pour faire un peu d’embarras et quelques bons dîners; il se rappelait les jojeux repas de l’automne et en gardait de l’eau plein la bouche.
— Ah! ah! reprit-il en montant les marches du perron. Tu ne sais pas ce que je veux dire? Je veux d re que c’est indécent de fermer ainsi sa porte à un vieux camarade, comme s’il s’agissait d’un créancier ou d'un solliciteur !... C’est un dragon que ton antique Julienne, mou bonhomme! Et, ma foi, si je n’avais pas un excellent caractère, je te garderais rancune.
— Montez, monsieur Piumachon, dit Martial à son greffier.
M. Piumachon était un petit homme tout rond, tout rose
et tout chauve, qui portait sous son bras une énorme liasse de papiers.
Il était resté discrètement au bas des degrés. j
Sur I ordre de son supérieur, il mit le chapeau à la main et monia les marches en mesure.
— Peste!... fit Gédéon, nous sommes dans l’exercice de nos fonctions, à ce que je vois. —El toi, demanda Martial, que viens tu faire ici? — Partie civile, mon cher ! On a pensé qu’un membre du barreau de Paris ne serait pas un secours tout à fait inutile pour l’éloquence nasillarde du ministère
ÀI.IZIA PAULI
les choses ne marchaient pas comme ça... Mais trop parler nuit, vous savez... Roule ta houle, comme on dit. Je pense que vous êtes de mon avis, monsieur : il fait très-froid dans ce vestibule!
Gédéon saisit avec empressement cette occasion de se poser en habitué de la maison.
— La salle à manger est ici près, mon cher monsieur, répliqua-t-il; je suis l’ami de M. le comte, et tout le château est à nos ordres. Je vous montre le chemin.
11 ouvrit la porte par où Baptiste venait de sortir ; alors ils se trouvèrent dans la salle à manger, d’où l'on venait d'éloigner les deux petites filles.
Un domestique était en train de mettre la nappe.
< — Deux couverts, n'est-ce pas, Lapierre? dit l'avocat d’un ton dégagé. M. Plumaehon, greffier près le tribunal d’Avranches, me fai' l’amitié de déjeuner avec moi...
Martial avait été introduit dans la chambre de madame la comtesse de Bryant. Clolilde, qui avait quitté son lit pour le recevoir, paraissait extrêmement émue.
La camériste aurait donné huit jours de ses gages pour voir ce qui allait se passer et pour entendre ce qui allait se dire; mais il n’y avait pas moyen. La comtesse, après l’avoir éloignée du geste, prit elle-même le soin de fermer la double porte de son appartement.
Pas le plus petit trou pour mettre l'oreille ou pour glisser le regard.
La femme de chambre resta en sentinelle derrière la double porte ; aucun bruit n'arrivait de l’intérieur des appartements.
On eût dit que cette entrevue, sollicitée si mystérieusement, était muette..
Celle de Gédéon Ricard et de maître Plumaehon n’avait pas, du moins, ce défaut-là.
On leur avait servi un pâté avec une volaille froide, et ,’ls dévoraient à l’envi l'un de l’autre.
— Ah ! vous êtes maître Ricard, du barreau de Paris? disait le petit greffier, dont la figure devenait plus rose; ah! diable!... Peste! Eh bien, je n’avais jamais entendu parler de vous ; mais le bon vin rajeunit le cœur de l’homme, comme dit le latin. A votre santé, maître Ricard, si vous voulez bien le permettre. — A la vôtre, mon cher monsieur Plumaehon, et au plaisir de faire votre aimable connaissance. Comme
ceia, depuis deux mois, l’instruction n’a pas marché du tout? — Pas d’une semelle !... Horatius Flaccus, qui vivait du temps de l'empereur Auguste, et qui avait pour patron l’illustre Mécène, comme vous pouvez bien ne pas l'ignorer, maître Rirard, puisque vous êtes célèbre dans le barreau de Paris, disait aux poètes : llàtez-vous lentement... Les juges de tous les temps et de tous les pays ont pris le précepte pour eux... El, en conscience, pourquoi se fouler la rate? La vie est courte, les heures du travail sont lentes. Je ris dans ma barbe en songeant à ceux qui se font du mauvais sang... nunc est bibendum , maître Ricard. Si j’avais la cave de M. le comte, je ferais la fortune de mon marchand de lard! — Pardieu! s’écria Gédéon, vous êtes un greffier d’esprit, j’en donne ma parole!... El quelle raison prêtez-vous à la paresse que M. Aubert a montrée dans cette affaire? — Oh! oh! répliqua le petit greffier, vous m’en demandez bien long, monsieur l’avocat! La sagesse est myope, et ne voit pas plus loin que le bout de son nez... M d, si j’ai un désir, c’est d’être greffier en chef de cour royale dans un pays vignoble. — N’y auraitil pas quelque mystère là-dessous? reprit Gédéon. — Je vous prie, maître Ricard, usez de votre crédit pour avoir une seconde bouteille... du même, si c’est possible... Ah! tous ces gueux de pommiers!... moi, je voudrais planter la terre en vigne... Je ne sais qu’une chanson, maître Ricard, mais elle est fameuse :
Moi, je pense comme Grégoire :
J’aime mieux boire 1...
— Ah çà, vous êtes un vrai Roger Bontemps, monsieur Plumaehon ! dit l’avocat ; je vois d’ici que vous menez la vie comme il faut...
Ou apporta deux bouteilles à la fois.
Plumaehon les regarda tour à tour, en extase.
— Les dieux immortels aiment le nombre impair... dit-il gravement; je suis de leur avis, s’ils préfèrent trois à deux, cinq à quatre, et ainsi de sidte... Les femmes n’ont qu’une vertu, c’est de mettre de l’eau dans leur vin... ça fait durer une bouteille... Quand on pense que les prêtres ne savent pas dire ce qu’on boit dans l’autre monde!
Et, tout en bavardant ainsi, maître Plumaehon mangeait
comme quatre et buvait le double. Il vous avait tin air guilleret , alerte, gaillard, à mettre en gaieté un paralyti ne !
Gédéon ne pouvait rien tirer de lui, sinon de sentencieuses gaudrioles et des maximes de philosophie poculative