‹ Alizia PauliChapitre 30 sur 33 · XXX - FIN · texte numérisé non relu

XXX - FIN

Comme on était en train de décoiffer la cinquième houfeilic, le petit greffier reconnut le pas de son juge dans le corridor voisin ; il emplit son verre jusqu’au bord, et l’avala d’un trait. Ceia fait, sa physionomie changea comme par enchantement; il appela sur sa petite face rouge et ronde un air de gravité sévère; il recula sa chaise, et se prit à feuilleter magistralement les pièces de son dossier.

Il ne s’était point trompé; c'était bien le pas de Martial Aubert qu'il avait entendu. L'entrevue de ce dernier avec madame la comtesse de Bryant venait de prendre fin.

La femme de chambre, qui était restée à son poste avec une patience héroïque, avait pu saisir les derniers mots de l'entretien.

C'était peu de chose.

— Je n’ose pas, monsieur, avait dit la comtesse; j’avais trop présumé de mes forces... il ne m’est pas possible de vous dire cela en face, et j’aime mieux vous écrire.

Comme elle vit sa femme de chambre qui écoutait, l’oreille tendue, elle referma la porte pour ajouter bien bas :

— Je sais que vous êtes un homme d’honneur, monsieur Aubert... je sais qu’une confidence orale serait sans danger, tandis qu’une lettre...

Elle hésita et reprit :

— Mais je suis ainsi faite... elle est innocente, j'en suis sûre... et, dussé-je me perdre, je veux la sauver, car je lui dois tout!...

Elle ouvrit la porte et s’inclina, Martial fut obligé de s’éloigner.

Son rôle, dans ce château, devait être difficile à remplir, il le savait d’avance; mais il était loin de s'attendre à cet incident, provoqué par la comtesse elle-même. Tout le temps qu’avait duré l'entrevue, il était resté grave et froid. Mais quels efforts ! la fatigue venait dès le début de sa tâche. Pourrait-il la remplir jusqu’au bout?

Il avait interrogé Clotilde, mais seulement comme un juge; s'il avait pu parler avec son cœur, Clotilde ne fût point restée muetle.

— Vous êtes prêt, monsieur? dit-il à son greffier, en entrant dans la salle à manger. — Toujours, répondit Plumachon, et je pense que vous allez prendre un petit morceau de quelque chose avant de commencer les interrogatoires ? — Fais comme nous, mon bonhomme, ajouta Gédéon; c’est moi qui t'en convie ! — J'ai préparé une chambre suivant les ordres de M. le juge, dit Baptiste en rentrant, et tous les domestiques sont avertis... Faut-il aller chercher mademoiselle Alizia? — Non, répliqua Martial, pas encore... Vous ferez entrer les domestiques un à un.

Puis, se tournant vers son greffier, il ajouta

— Venez, monsieur.

Plumachon se leva; il fit quelques pas sur les traces de son juge, et il n'allait vraiment pas trop de travers ; mais quand Martial eut disparu dans le corridor, Plumachon battit un entrechat et revint d’un bond vers la table.

Il versa le reste de la bouteille dans son verre.

— Ah çà, disait Gédéon, on devrait commencer pa» la prévenue; ce n'est pas du tout régulier.

Plumachon lui dessina un pied de nez avant de boire.

Quand il eut bu, il fit le tour de la table en chancelant, et vint pincer amicalement la cuisse de Gédéon, qui sauta sur ses pieds en poussant un cri.

— Farceur! murmura Plumachon, qui souriait avec béatitude et se balançait sur ses jambes amollies ; oh ! farceur ! farceur! je crois que nous sommes dans les vignes...

Il lui tourna le dos en riant; puis, prenant tout à coup un air digne, il se dirigea vers la porte d'un pas assez ferme, la plume à l'oreille, le dossier sous le bras et l’encrier au poing.

11 rejoignit son juge dans une salle voisine, et s’installa devant une petite table pour remplir son olfice.

Le comte, la comtesse et presque tous les domestiques avaient été interrogés déjà; l’instruction avait commencé six semaines auparavant dans le cabinet de Martial, et Alizia seule n’avait point subi l’examen voulu par la loi.

Gédéon Ricard, du barreau de Paris, avait raison, par hasard, une fois dans sa vie; cette marche était loin d’être régulière.

Mais la loi laisse de grandes latitudes au magistrat dans l’instruction criminelle; l'usage ne peut faire règle étroite, et !o. juge cherche suivant sa conscience les moyens d’éclairer ia justice.

Une accusation portée contre le zèle ou la probité de Martial Aubert eût été mal venue dans la ville d’Avranches. Depuis son entrée au tribunal, il avait conquis l’estime de ses collègues et le respect de ses subordonnés. Sa conduite avait été, en toutes circonstances, droite et ferme; son zèle s'était montré infatigable, et il avait mis sa haute intelligence tout entière au service de son devoir.

Malgré sa jeunesse, il avait une réputation d’autant plus solidement établie qu’elle était méritée; on le regardait comme le modèle du juge intègre, savant, impartial.

Par le fait, il n’était point homme à traiter légèrement ses graves fonctions; c'était un cœur loyal et un esprit sérieux. La vie et l’honneur des hommes sont entre les mains du juge; Martial le sentait, et il eût mieux aimé mourir à la peine que de trahir le sacerdoce accepté.

Seulement, depuis que cette fatale instruction était entamée, son cœur faiblissait, incertain; il n’avait plus de courage, les preuves qui s’accumulaient contre Alizia l'accablaient plus qu’Alizia elle-même.

Il y avait un combat entre son cœur obstiné dans le doute et sa raison convaincue.

Et cette lutte lui était chère, tant il redoutait cruellement la certitude.

; Chaque jour, la voix du devoir parlait à sa conscience; chaque jour il se disait: — Demain, je me rendrai près d’elle; demain, je l’interrogerai...

Mais, l’heure venue, la force lui manquait.

Bien des fois il s'était rendu jusquüt la porte de la prison ; sa main avait touché le marteau, puis il s’était retiré l’âme brisée.

L'angoisse le sauvait du remords.

Une fois, pourtant, il entra résolûment chez le concierge de la prison, et il lui dit :

— Conduisez-moi auprès de mademoiselle Pauli.

Comme il traversait le corridor sur lequel donnait la porte d'Alizia, il crut entendre les sons faibles d’un piano.

11 écouta.

C’était une valse de Weber, où la lenteur de l'exécution mettait des tristesses étranges. On eût dit la plainte d’une pauvre âme en souffrance, ou la voix mélancolique du bonheur qui n’est plus.

Martial s’enfuit; ses yeux étaient pleins de larmes, et sa raison l’abandonnait...

La session de la cour d'assises approchait cependant, il fallait agir.

Aujourd’hui, Martial venait chez M. le comte de Bryant pour remplir son devoir sans doute, mais aussi parce qu’un espoir avait germé en lui; il voyait jour à trouver Alizia innocente.

Aux premiers mots de madame la comtesse, cet espoir, qui ne demandait qu’à grandir, avait empli l’âme du jeune magistrat; il lui avait fallu toute sa force pour contenir l’élan fougueux de sa joie.

Mais la comtesse avait hésité dans ses confidences, et bientôt le silence était venu.

Maintenant il fallait attendre...

En attendant, Martial, assisté de son greffier, recueillait, pour la deuxième fois, les témoignages des gens de Villers. Et c’était là, pour lui, un rude supplice; car tous ces témoignages se réunissaient en un faisceau compacte, et concordaient terriblement.

Chaque domestique faisait sa déposition pour ainsi dire dans les mômes termes.

Martial dictait à maître Plumachon, dont les yeux éblouis voyaient toutes sortes de girandoles fantastiques, mais qui écrivait carrément et sans broncher, par la puissance de l’habitude. C’était toujours la même formule :

ff Le nommé X... déclare que le 16 novembre 1847, il est entré avec ses camarades, à cinq heures du matin, dans la chambre de la demoiselle Pauli, remplissant les fonctions salariées d’institutrice auprès des deux jeunes filles de M. le comte de Bryant; que la demoiselle Pauli étant déjà levée pour son départ, qui devait avoir lieu le matin même, il fut procédé par les domestiques et servantes du château de Villers à l’ouverture de sa malle : ceci par suite des soupçons conçus contre ladite demoiselle Pauli, au sujet d’un vol de diamants commis au préjudice de madame la comtesse de Bryant; que lesdils diamants furent trouvés au fond de la

ALIZIA PADLI 247

malle, en présence de tous les domestiques assemble's et de la demoiselle Pauli elle-même.

y> En foi de quoi, lecture faite de la présente déposition, le susnommé a signé. »

— A signé, répétait Plumachon.

Ces témoignages semblables établissaient bien la présence de l’objet volé parmi les effets d’Alizia, mais le vol lui-même restait à prouver. Ce fut la petite Mariette, servante en second de Clotilde, qui se chargea de ce soin, grâce aux précautions prises par le comte Hector.

En Normandie, on n’a pas des idées bien précises touchant la moralité des témoignages, et les voyageurs citent avec complaisance certains bons bourgs où l'on se procure des faux témoins à des prix excessivement modérés.

La petite servante, pour se faire pardonner son prétendu somm' il, vint déclaier, sous la foi du serment, que mademoiselle Pauli était entrée seule, la veille de l'événement, chez la comtesse endormie.

Et Plumachon libella sa déposition en belle écriture ronde, avec capitales enjolivées et paraphes en labyrinthes.

Martial restait calme en apparence, mais il avait de la sueur froide aux tempes.

Un observateur attentif eût découvert en lui, pendant tout le temps que durèrent les dépositions, les traces de deux sentiments contraires.

11 semblait, à la fois, hâter de ses vœux le cours des heures, et regretter les minutes écoulées.

C'est qu’il attendait impatiemment le message promis de la comtesse, et qu’il craignait le moment où commencerait l'interrogatoire d’Alizia, comme un condamné redoute la première seconde d’un supplice inconnu.

— Veuillez prévenir M. le comte, dit-il au dernier témoin entendu, que je suis prêt à recueillir sa déposition.

Ce domestique sortit.

Plumachon profita du temps d'arrêt pour tailler sa plume, et se coupa le doigt très-proprement, a deux ou trois reprises. 11 voyait les lambris de la salle tourner autour de lui, et il avait grand’soif. Mais, à le voir droit et roide devant sa table, vous l'eussiez pris pour le plus innocent de tous les greffiei'S.

M. le comte Hector de Bryant parut sur le seuil, escorté de son conseil Gédéon Ricard.

Page 1