‹ Alizia PauliChapitre 4 sur 33 · IV. — UN DIPLOMATE · texte numérisé non relu

IV. — UN DIPLOMATE

Il était huit heures du soir. Dans le grand salon de Villers, éclairé par une seule lampe, le comte, la comtesse, l’institutrice et les deux enfants étaient réunis.

Cette vaste salle,' qui, la veille encore, resplendissait de lumières et de parures, avait aujourd’hui un aspect maussade. 11 y manquait la vie, le mouvement et ce gracieux essaim de femmes qui s’y agitaient naguère.

Rien n’est triste comme le lendemain d’une fête, surtout quand la fête a duré des semaines et qu’on se retrouve seuls, le mari et la femme, dans une grande maison déserte.

A moins que l’amour ne soit là pour changer la tristesse en joie, et mettre les délicieux épanchements à la place de l’ennui.

S'il y a de l’amour, comme on est heureux de ne plus avoir autour de soi la foule curieuse et bruyante ! Canine on savoure avec recueillement l’allégresse intime et les bonheurs de la solitude !

Au château de Villers, il y avait bien de l’amour, mais du côté de la comtesse seulement.

Le comte Hector avait huit ans de mariage, et il n'était guère capable d’éprouver ce sentiment profond qui survit à la passion première, et qui s'augmente avec les années.

Le comte Hector était un mari décent; il observait les convenances jusqu’au pied de l’alcôve. En somme, sa femme était charmante, et même, abstraction faite de l’amour qu’il n'avait plus, le sentier conjugal gardait pour lui plus de fleurs que d’épiues.

Devant le monde, il était fier de la comtesse, qui s’asseyait au premier rang des déesses de la mode, et qui récoltait chaque hiver la moisson la plus abondante des admirations mondaines.

On pourrait presque dire qu'il l’aimait, s’il n’était plus exact d’affirmer qu’il s’aimait lui-même en elle.

Le comte Hector était une âme étroite et un petit esprit, le tout dans cette heureuse mesure qui n’empêche point de passer aux yeux du plus grand nombre, si les faits vous portent, pour une intelligence large et pour un cœur généreux. Sa vertu était l’égoïsme; sans l’égoïsme, peut-être eût-il cédé à de dangereux instincts qui avaient leur source dans les sens plutôt que dans le cœur : mais les écarts de jeunesse nuisent, et le comte était resté sage.

11 était sceptique en fait de religion, et affectait, pour les formes du culte, le plus profond respect. C’était un homme de dehors, dans toute la force du terme : il n'y avait rien sous les crachats qui couvraient sa poitrine.

De ce remarquable ensemble, la nature avait fait la moitié, l’éducation le reste. Avec un maître dévoué, loyal, sincère, on ne sait pas ce que le comte Hector aurait pu devenir, mais il avait été élevé par un professeur qui méprisait systématiquement ces qualités bourgeoises.

Ce professeur était son oncle propre, M. le baron de Villers d’Au nlon, diplomate subalterne de l’école impériale.

Le brave homme avait passé sa vie à louvoyer, à tergiver- • ser, tranchons le mot, à mentir, 11 ne voyait rien au-dessus

ALIZIA PACLI

de la ruse, et mettait tous ses efforts à utiliser la fameuse maxime de son chef de file : « La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée. »

C’était là son principe; il n'en avait pas d’autre. Lecomte, qui n’avait plus de père et qui était son pupille, apprit de lui à regarder la morale comme un recueil de naïvetés à l’usage des pauvres d’esprit. Ce qui devait l'empêcher de mal faire, c’était son intérêt bien entendu. En dehors de cette philosophique barrière, tout était illusion ou préjugé.

Avec un système pareil, on a vu des gens aller très-lcdn. Mais eussent-ils fourni une moindre carrière en suivant tout bonnement la ligne droite?

Combien, d'ailleurs, se perdent honteusement au railica du chemin!

La chose qu'on ne peut pas nier, c'est que les adeptes de celte religion toi tueuse passent, jusqu'à l’heure de la chute, pour des habiles de premier ordre. On leur fait l'honneur de "les craindre et de se défier d’eux. Cette moutonnière majo* rité qui emplit nos salons les admire naïvement, quitte à les écraser une fois la culbute faite.

Et comme quelques-uns parviennent, en définitive, on oublie ceux qui tombent, et l'on se dit : c’est la bonne route...

Le comte Hector de Bryant portait jusque dans la vie privée celte manie diplomatique, qui était en lui une seconde nature. 11 trompait avec goût, en artiste, et pour tromper. Les quelques intrigues qu’il avait eues depuis son mariage s’étaient arrangées en comédies. Son cœur froid et 9on tempérament ardent s'accommodaient de ces petits périls, affrontés avec hardiesse et vaincus haut la main.

Il lui plaisait de se divertir à la barbe du monde, qui vantait le bonheur de la comtesse.

Jusqu’alors il n'avait essayé que des amours faciles, où l'héroïne du roman se mettait de moitié dans sa tromperie. Cette fois il avait entrepris de jouer sa femme, le monde et sa maîtresse par-dessus le marché. *

On n’a pas sucé dès l’enfance le lait de la diplomatie sans être en droit de se croire un homme excessivement fort. L’esprit subtil des adeptes plane au-dessus des entraves vulgaires, et cherche naturellement des difficultés à combattre. Le comte pensait être capable de montrer au monde ce qu'il cacherait à Clotilde, jusqu’au moment où il forcerait

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lui-même les indiscrétions à passer le seuil de la chambre conjugale. f . ;

Car il n'entrait point dans son plan de laisser toujours la comtesse en dehors du mystère.

Son plan était d’autant plus remarquable, au point de vue de la diplomatie pure, que l'intrigue qui en formait la base n’existait point

Au moment où, pour la première fois, il avait arrangé dans sa cervelle les fils d’araignée de ce remarquable imbroglio, loin d'aimer Alizia Pauli, le comte la délestait et la craignait. Son envie était de la faire chasser; et s’il employait, pour parvenir à son but, tant de détours et de mensonges, c’était tout bonnement qu'il suivait la pente de sa nature.

li craignait Alizia, parce que la comtesse l’aimait d’une tendresse sérieuse et sincère; il détestait Alizia, parce que la jeune fille témoignait à Clotilde un dévouement profond.

Gela le gênait de voir si près de lui une amitié vraie.

Et puis, cette Alizia savait certains détails d’un passé qu’on voulait oublier...

Parler en maître, c’était le pont aux ânes. Clotilde aimait assez pour être jalouse. Le comte trouva joli de faire chasser Alizia par son amie elle-même.

Il avait commencé ses manœuvres vers le milieu de la saison. Pour quiconque a vu de près ces familles où l’éducation des enfants est confiée aux soins d’une étrangère, pas n’est besoin de dire combien la position de l’institutrice est fausse, délicate, et facile à briser. C’est un métier qui, de loin, a ses séductions, et où sc jettent volontiers les jeunes filles que la pauvreté a surprises après une enfance heureuse et cultivée. De près, c’est un esclavage triste et froid, un labeur semé de dangers et de dégoûts, un équilibre impossible.

) D’ordinaire, on plaint ceux qui souffrent eu^ silence ; mais ici, point de compassion. Le monde voit d’un œil indifférent ou hostile ces existences exceptionnelles. Il ne tient compte ni des efforts patients, ni de l’amertume voilée sous le mélancolique sourire de la dépendance. Une seule chose Je frappe: c’est qu’on met presque à son niveau une créature salariée. , .

L’institutrice, pour son malheur, entre au -salon; elle mange à table. Les domestiques la servent comme vous, au-

dame; mais, tandis qu'on vous fait fête, voyez comme elle est délaissée! Ce repas si joyeux pour vous, pour elle comme il est amer! *

Il faudrait avoir pitié...

Mais non! qu’une parole médisante se glisse, vous l’accueillerez avec un rire moqueur, vous qui êtes peut-être charitable pour vos compagnes. A la première parole vous croirez : il s’agit d’une insiilutrice, les preuves sont ici superflues. Ces réputations-là se ternissent au premier souffle.

Justement parce que les pauvres filles vivent de leur réputation toute seule...

Assurément, s’il est une action lâche et honteuse, c’est la calomnie dirigée contre un être faible et souffrant.

Mais le comte Hector n’en était pas à ces considérations communes. On lui avait appris à traiter les choses de la vie selon l’art; il fallait bien que ce diplomate sans emploi se fit la main de manière ou d'autre.

Au premier effort qu’il tenta, les hôtes du château de Villers ouvrirent de grands yeux. Cette créature l'avait donc ensorcelé, lui, si prudent et si adroit! Il avait beau faire, disait-on, la passion perçait dans ses moindres actes; ses regards ne savaient plus feindre.

Oh! la pauvre comtesse ! si jolie, si brillante, si aimable!...

Mais aussi pourquoi choisir une institutrice plus jeune qu’elle-même et aussi belle pour le moins?

Pourquoi lui permettre ces toilettes trop riches et qui frisaient, en vérité, l’inconvenance?

Pourquoi la traiter avec cette amitié familière? 11 faut garder sa position, et, si vous abattez certaines barrières élevées par la sagesse du monde, vous serez punie. Quant au comte, on l’excusait presque; tous les anathèmes étaient pour l’institutrice.

Hector de Bryant poursuivait son œuvre, et il avait certes bien peu de peine, car onne demandait qu'à croire. Pourtant il fallait bien que l'institutrice parut y mettre un peu du sien à l'insu de la comtesse. Pour arriver à ce résultat, Hector s’avisa d’un moyen banal, plat, petit, naïvement perfide, tout à fait en rapport avec son caractère.

La comtesse adorait ses deux fdles. M. de Bryant vit un jour, en secret, Alizia Pauli et l’entretint pensant une demiheure. Depuis ce moment, il y eut entre lui et l’institutrice

un petit mystère, et, U faut bien le dire, Alizia en était tout heureuse, car elle avait senti d'instinct, dès son entrée au château de Villers, que le comte serait son ennemi.

Elle était enchantée de se concilier à peu de frais un adversaire aussi puissant; elle entrait de tout son cœur dans la voie que lui ouvrait Hector.

Entre elle et lui, c'était désormais un échange continuel de petits signes, une correspondance muette et cachée. Et l’on semblait, de part et d'autre, craindre également les regards de Clotilde.

La pauvre Alizia était à cent lieues de soupçonner l'interprétation qu’on donnait à sa conduite. Dans leur fameuse entrevue, le comte lui avait dit tout simplement : — La fête de Clotilde a lieu dans quelques mois; je voudrais lui faire une surprise, et je suis sûr qu'elle serait aux anges si Berthe et Marie lui ollraient un bouquet de fleurs qu’elles auraient peintes elles-mêmes.

Il n’y avait que cela entre le comte et l’institutrice : c'était toujours des fleurs qu’il s’agissait. Les deux petites filles étaient dans le mystère, et Alizia leur montrait à peindre, le matin de bonne heure, alors que tout le monde au château dormait encore.

Si quelqu’un avait dit cela aux nobles hôtes de Yillers, quels haussements d'épaules et quels malins sourires!

Le bouquet de fleurs eût paru merveilleusement inventé ; on se fût égayé beaucoup de la fête de Clotilde, et îe comte eût passé décidément pour un Lovelace d’ordre supérieur...

Les choses restèrent ainsi pendant un mois. Le poison versé opérait lentement; on eût pu voir une sorte de malaise se glisser dans les relations de la comtesse et de son institutrice. Jusqu’alors, pour des raisons qui seront expliquées, mademoiselle Pauli avait été traitée comme une amie bien chère. On se refroidit peu à peu; on s’éloigna; la confiance était partie, et à mesure que la comtesse se redressait dans son orgueil de maîtresse de maison, Alizia Pauli semblait s’abaisser volontairement et courber la tête à plaisir.

Ceci était encore une arme contre el’e. Ne voyait-on pas dans cette conduite l'aveu muet de sa conscience coupable?.. Tout, en elle, changeait à vue d'œil : toilette et visage. Elle semblait vouloir s’enlaidir et se faire vieille. Cette préoccupa-

lion était si visible que beaucoup de gens se disaient : — Le comte lui a donné le mot.

Ce fin matois de comte!

Quoi qu’il en pût être, elle n'avait point gagné au change. On l’avait vue arriver au château de Villers Bryant, gaie, jeune, heureuse; et maintenant elle semblait affaissée sous le poids d’un mystérieux chagrin.

Le comte, cependant, laissait aller les événements et attendait la catastrophe, lorsqu’un incident dérangea tout à coup l’équilibre de ses froids calculs.

L’amour le prit à l’improviste et avec une violence soudaine. 11 se croyait cuirassé contre la passion par une douzaine d'aventures. 11 comptait sans son cœur, il avait raison ; mais, en dehors du cœur, il y a le désir ardent et la fantaisie invincible.

Le comte Hector avait peu vécu, en définitive, et il était à l’âge où la fougue des sens dompte do plus fortes volontés que la sienne.

Un beau jour, il découvrit qu'il était aimé, aimé d’amour par une âme chaste de jeune fille.

C'était un soir de bal. Le comte Hector se disait justement que les choses traînaient en longueur et que son chef-d’uautre de ruse tardait bien à produire un résultat. 11 s’irritait : une jeune fille sans défense résister si longtemps aux manœuvres savantes d’un homme tel que lui!

Ii avait quitté le bal, sans hop savoir pourquoi, ils’dlait dirigé vers la cliambre occupée par Aiizia, au premier étage du château.

La perte de la cliambre se trouvait ouverte. Le comte entra.

Aiizia était au salon. Le comte avait carte blanche. D’ailleurs, lors même que la jeune Hile serait revenue, le comte n'avait-il pas ce mystérieux bouquet de fleurs peintes pour motiver sa démarche?...

La diplomatie, appliquée aux affaires d’intérieur, n'a garde de se priver des petits moyens tolérés par le droit des gens : elle décacheté volontiers les lettres et ne se fait point scrupule d'écouter aux portes.

Hector ouvrit le secrétaire d’Alizia Pauli.

Dans le secrétaire, il ne vit rien d’abord qui pût compromettre l'institutrice; mais, à force de chercher, il mit la main

sur un cahier manuscrit, dont la lecture parut l'intéresser au plus haut degré.

Quand il quitta la chambre d’Alizia, son front était humide et pâle; il semblait en proie à une émotion extraordinaire.

Le manuscrit était une sorte de journal où Alizia écrivait ses actions et scs pensées de chaque jour depuis son arrivée au château. Ces pauvres âmes solitaires ont besoin de s’épancher et tombent toutes dans la même faute. Le comte était ému parce que le manuscrit venait de lui montrer sans voile le cœur de la jeune fille. Son nom n’v était point prononcé, mais qu'importe un nom quand les faits parlent? Il était aimé, adoi é pour mieux dire, adoré de ce délicieux amour dc3 vierges, plein d’ignorance et d'illusions chères.

Et Alizia était si belle! Quand le comte rentra dans le bal, il la regarda comme s'il ne l'eût jamais vue. Ses yeux aveuglés se dessillaient brusquement. U découvrait pour la première fois celte grâce forte et jeune ; pour la première fois il comprenait le regard divin de ces grands yeux noirs.

Et celte taille vigoureuse, si souple et si fine! et le jais ondulant de ces longs cheveux!...

Hector subissait une sorte d’ivresse. Quel que soit le nom qu’on donne à ce qu’il éprouvait, c’était un mal brûlant, un entraînement irrésistible.

A cette heure, il Re faisait point de calculs. La passion l’écrasait. Mais le lendemain, après une nuit de fièvre, sa nature prit le dessus; il raisonna sa fantaisie; il convint avec lui-même qu’il était amoureux et se dit avec beaucoup de bon sens : — Je serai l’amant de mademoiselle Pauli. C’est un moyen sûr de guérison. Quand je serai guéri, mademoiselle Pauli s’en ira.

Voilà ce qu’il se disait dans sa fatuité de philosophe; mais on sait quelle distance sépare la théorie de la pratique.

Le comte était amoureux beaucoup plus qu’il ne le pensait lui-même; ce fut au point que, durant un mois, il eut toutes les timidités de l'amour.

On le proclamait seigneur et maître d’Alizia, et c’est à peine s’il osait la regarder à la dérobée.

11 se croyait bien toujours sûr de la victoire, mais il ne voulait point la brusquer; il savourait le bonheur de l’état présent, et il attendait le départ de ses hôtes pour être plus heureux encore.

ôt

Alizia ne savait rien, sinon que la froideur de la comtesse allait croissant de jour en jour. Les calomnies du monde n'élaient point venues jusqu’à ses oreilles. Elle avait bien surpris parfois les regards du comte fixés sur elle avec une expression étrange, mais elle ne voulait pas croire...

Le soir, elle se tenait à l’écart, derrière le guéridon qui supportait la lampe. Elle brodait; son regard ne se détachait point de son ouvrage. A ses côtés, les deux petites filles jouaient sans bruit sur le lapis et laissaient tomber parfois leurs tètes blondes, inclinées déjà par le sommeil. A l'un des coins de la cheminée, la comtesse Clotilde s'étendait dans une bergère ; à l’autre coin le comte s’asseyait.

11 mettait sa main étendue au-devant de ses yeux, comme pour les préserver des ardeurs du foyer, mais en réalité pour regarder sans être vu la figure pâle et immobile d’Alizia.

il léguait dans le salon comme une atmosphère de gêne et de tristesse.

Le silence n’était troublé que parle babillage enfantin des deux petites filles.

Outre les cinq personnes dont nous venons de parler, il .y avait un sixième acteur qui restait invisible.

Derrière une porte entre-bâillée, Bosco était aux écoutes.

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