XXX. — VICTOIRE DE M. LE COMTE
A mesure que se faisaient les dépositions des gens de Viliers, la double émotion de Martial augmentait : crainte et r impatience.
fct* Il regardait la pendule, et comptait les minutes qui passaient; chaque minute écoulée le rapprochait de ce moment terrible où il se trouverait face à face avec Alizia.
Impossible de reculer désormais ou de fuir!
De la pendule, son regard allait vers la porte, qui ne s'ouvrait jamais que pour donner passage à un témoin nouveau. Le message de la comtesse ne venait point. Avait-eile oublié sa parole?
Plusieurs heures s’étaient écoulées déjà depuis qu'elle avait dit, non pas au juge, mais à l’homme :
— Elle est innocente, je veux la sauver.
Et, depuis lors, point de nouvelles !
Pendant la dernière déposition, qui était celle de Mariette la Normande, Martial avait eu grand’peine à garder la dignité calme qui convenait à son rôle. Les paroles de la jeune servante complétaient les autres témoignages, et donnaient à l’accusation une force presque invincible.
Martial avait conçu, la veille, un espoir vague et que la logique rigoureuse n’eût peut-être point admis. 11 s’était accroché à cet espoir et mettait toute son énergie à le retenir. Mais son énergie pliait malgré lui, parce que les faits parlaient. De loin, et dans le premier feu de l’idée conçue, il avait vu tout en beau; de près, les choses changeaient, et, sans les demiconfidences de madame de Bryant, il eût déjà désespéré.
Un seul témoignage restait à recueillir : c’était celui du t comte Hector. Après sa déposition, il faudrait ou quitter le château ou procéder à l'interrogatoire si longtemps retardé de l’accusée elle-même.
Martial n'avait plus de courage.
Mais la vue du comte le releva comme l’aspect de l’ennemi éperonne et réveille la vaillance épuisée d’un bon soldat. C’était l’heure de la lutte... Il se recueillit en lui-même, et le regard curieux de M. de Bryant ne put découvrir sur son visage aucune trace de faiblesse ou de fatigue.
Sa belle tête s’était redressée. Pour quiconque ne sondait
point le fond de son cœur, c’était le juge austère, le magistrat ignorant l’émotion, l’organe impassible de la loi.
Gédéon Ricard, qui entrait derrière le comte de Bryant, jeta un coup d’œil aruical à Plumachon, son joyeux compagnon de table; mais le petit greffier, malgré les rubis dont étincelait sa face, imitait la gravité sévère de son supérieur.
Il 1 'imitait comme la parodie singe le drame; il était roide, rogue, pincé, soucieux; Gédéon ne le reconnaissait plus. *
— Je crois avoir fait appeler seulement M. le comte Hector de Bryant, dit Martial, au moment où l’avocat passait la porte. — Je viens avec mon conseil, répondit le comte. — Vous êtes ici en qualité de témoin, monsieur, et vous n'avez pas besoin de conseil.
M. de Bryant, qui était déjà au milieu de la chambre, fit un geste de mécontentement.
— En tout cas, dit-il, M. Ricard a quitté le château la veille même du crime... Il se pourrait qu’il eût connaissance... — Si M. Ricard est assigné comme témoin à la requête de la partie civile, interrompit le juge, nous recevrons sa déposition en temps et lieu. — Je croyais... voulut ajouter M. de Bryant. — Veuillez nous laisser, maître Ricard, interrompit encore Martial.
Gédéon obéit de mauvaise grâce; il put entendre le petit greffier qui murmurait méchamment dans sa cravate :
— Pour le coup, voilà qui est régulier!
Et Plumachon choisit cet instant pour répondre par un salut fier au signe de tête du malheuren* avocat.
— Régulier!... grommela celui ci en disparaissant dans le corridor ; — je crois que j’aurais du plaisir à donner un peu sur les doigts à mon ami Martial !.'.. nous verrons bien sa procédure!... En attendant, je ne joue pas dans tout ceci un rôle fort éblouissant... Vienne la cour d’assises, et l’on verra ce que sait faire un membre du barreau de Paris.
Le comte était seul, désormais, vis-à-vis du juge et de son greffier.
— Veuillez prendre la peine de vous asseoir, monsieur, dit Martial. — Monsieur, je préfère rester debout, répliqua le comte en tranchant du grand seigneur, pour avoir, au moins, une contenance, — et je suppose que je n'abuserai pas beaucoup de vos moments.
Martial s’inclina et commença sans autre préambule.
— Veuillez nous dire, monsieur, ce que vous savez du vol commis dans votre maison, la nuit du 13 au 16 octobre 1847. — Mon Dieu, monsieur le juge, répliqua Hector d'un ton dégagé, — la justice aurait pu faire à mon égard une économie de temps et de peine... J’étais dans mon appartement lorsque le crime fut découvert... Je ne sais absolument rien, sinon ce qui est à la connaissance de tout le monde... Les diamants de ma femme ont été retrouvés parmi les edets de mademoiselle Pauli, au moment où elle allait quitter le château... Nous autres gens du monde, nous regardons un fait semblable comme étant singulièrement concluant... mais la justice a peut êire une autre manière de voir, et je m'incline avec tout plein de respect devant les opinions de la justice.
— Ecrivez, dit Martial :
« M. le comte Hector de Bryant, propriétaire du château, déclare n’avoir point assisté à la perquisition opérée par ses gens dans la chambre de la prévenue.
» il déclare en outre ne connaître que par ouï-dire les résultats de cette perquisition. »
Le comte avait aux lèvres un sourire ironique.
— Voilà qui est fort bien, monsieur le juge, dit-il comme je n’ai plus absolument rien à faire ici, je vous demanderai la permission de me retirer.
La pâleur de Martial se teignit d’une légère nuance rosée.
Je vous demande pardon, monsieur, répliqua-t-il, — mais nous n’nvons pas fini.
Le comte prit «n air da résignation assez impertinent et et s’assit en croisant ses jambes l’une sur l’autre.
— A vos ordres, monsieur le juge, dit-il. — Monsieur le comte, poursuivit Martial dont la parole, si ferme d’ordinaire, hésitait et s’embarrassait; vous ne savez rien de particulier sur la découverte de l’objet dérobé parmi les effets de l’institutrice de vos tilles? — Je me suis fait déjà l’honneur de vous dire... — Veuillez me permettre d’achever... — Ne savezvous rien non plus, monsieur le comte, sur la manière dont le médaillon est entré dans la malle de mademoiselle Pauli?
Pour prononcer ces dernières paroles, la voix de Martial s’éiait soudain raffermie; son regard perçant et assuré tombait en plein sur la figure du comte.
, Celui-ci avait tressailli et ses sourcils s’étaient froncés.
— Monsieur le juge, répliqua- t-il, votre question est pour
le moins éiratigc!... Mais je ne veux pas lui donner une portée qu elle ne peut point avoir... et je vous répondrai (out uniment : il est mille fois probable que. le médaillon est entré dans la malle de mademoiselle Pauli, parce que cette demoiselle l'y a mis, après l'avoir volé à ma femme.
Il y eut un silence, pendant lequel Martial et le comte se regardèrent en face.
Ces deux hommes se détestaient mortellement, et chacun d'eux devinait la haine profonde de l’autre.
Iis aimaient la même femme, et vis-à-vis de cette femme leur position passive était la même : chacun d'eux ci oyait être dédaigné au profit de son rival.
Mais là s'arrêtait la ressemblance. Envers le comte, Alizia avait été généreuse et noble; le comle avait profité largement de la tendresse dévouée qu’Alizia portait à sa femme; c’éiait ce dévouement qui faisait sa force et son audace.
Martial au contraire avait souffert, par le fait d'AIizia, durant de bien longues années; c’était Alizia qui avait brisé sa vie.
Et pourtant, si ccs deux hommes étaient là se menaçant du regard, c'est que le comte voulait perdre Alizia et que Maniai Aubert voulait la sauver.
— Monsieur le comte, reprit ce dernier en retenant sa voix, je crois que vous avez saisi le sens de ma quesiion; mais, comme vous n'y avez point répondu, je vais avoir l’honneur de vous l’expliquer plus clairement. — Prenez garde, monsieur! murmura Hector de Bryant; ceci me parait bien étranger à vos fonctions!...
Le cœur de Martial battait à se briser dans sa poitrine. II espéi ait de nouveau, car le trouble du comte lui semblait un indice, mais il souffrait au plus profond de son âme, parce que cette révélation attendue allait peut-être lui montrer Alizia dans les bras lâches de son rival.
Mais c’est en ces moments de trouble suprême que l'homme fort se relève dans son calme et dans sa dignité, comme des guerriers vaillants qui restent debout et l'épée haute avec du fer dans la poitrine. ,
— La justice s’éclaire comme elle peut, dit Martial avec
lenteur; personne n'a le droit de juger ses moyens, monsieur le comte... Mademoiselle Pauli était votre maîtresse. \
Plumachon dressa l'oreille. \
Le comte se leva d’un mouvement involontaire et resta la main appuyée au dossier de son fauteuil.
Durant un instant sa lèvre trembla, blême et nerveusement «citée. — Martial le dévorait du regard.
Mais ce ne fut qu’un instant. Le comte Hector avait, au plus haut degré, ce sang-froid de l’homme du monde qui sait faire face à toute situation} et, d'ailleurs, il se sentait instinctivement dans son droit.
L’accusation s’égarait, et le juge, tout en outre-passant peut-être les limites de la prérogative qu’il faisait sonner si haut, ne touchait point encore pourtant le joint de sa cm-
Le comte était comme dans un fort, à 1 abri derrière sa ruse que nul ne pouvait deviner. Le mépris et la défiance de son rival allaient certes bien loin, mais ne descendaient pas encore assez bas.
L’erreur de Martial, tout insultante qu elle pouvait être, allait le rendre plus inattaquable et assurer sa victoire.
— Vous conviendrez, monsieur le juge, dit-il en souriant et d’un accent moqueur, que nous arrivons ici à des sujets bien frivoles... Ces choses peuvent être considérées sous deux aspects : le premier, qui est fort grave et qui attaque la vie de famille... l’autre, qui se rapporte seulement aux gais propos de la médisance mondaine. Monsieur le juge, si j’étais garçon comme vous, je pourrais me divertir un instant à causer de ces joyeusetés agréables... mais, je suis marié, permettez-moi de vous le rappeler ; je suis père de famille, et o est bien le moins, monsieur le juge, que toutes les petites calomnies dirigées contre ma conduite s’arrêtent au seuil de la .maison habitée par madame la comtesse de Bryant, ma femme. — Monsieur le comte, répliqua Martial, ma position est pénible, et plus que personne je rends hommage à l’inviolabilité de la vie privée, mais le vulgaire se trompe étrangement lorsqu'il pense que la mission du juge rapporteur est de trouver un coupable dans tout accusé. — Oh! permettez, 'monsieur le juge! interrompit le comte en gardant son ton de persiflage, je suis, pour ma part, surabondamment couvaincu que vous cherchez ici une innocente!
Martial ne se troubla point} il pouvait tout entendre et tout supporter.
— J'ai ma conviction, monsieur, répondit-il avec sa fierté
digne, et je fais ce que je crois être rr.on devoir... Sans accorder à la voix du monde une importance qu'elle n'a pas toujours, j’ai dû me demander si, en présence d’une vie de jeune fi le jusqu’alors sans tache, il n’était pas de certaines probabilités dont il fallait tenir compte. — Et puis-je savoir si ces probabilités accusent madame la comtesse de Bryant et moi, monsieur le juge? — Elles n’accusent pas madame la comtesse de Bryant, répondit Martial. — Cependant, dit le comte, qui voulait continuer sa raillerie, madame la comtesse aurait bien pu, pour se venger d’une rivale préférée... — Madame la comtesse de Bryant est un noble cœur... répliqua Martial.
M. de Bryant se mordit les lèvres; mais ce ne fut point à cause du coup indirect que lui portait le jeune magistrat.
11 venait de lâcher une parole imprudente et qui aurait pu mettre sur la voie.
Parler de vengeance, c’était porter la lumière d’un côté où les ténèbres pouvaient s mies le protéger I
Il se repentait déjà. Et, pour faire diversion, il changea un peu sa ligne de bataille.
— Allons, dit-il en grimaçant la bonhomie, je vois bien que vous n'êles pas très-éloigné, monsieur le juge, de me croire coupable... Je ne puis pas prétendre que ce soupçon bizarre me laisse sans émotion... Vous êtes jeune, monsieur. . la générosité chevaleresque est le défaut de votre âge... et, quand il s’agit d’une jeune fille, belle comme les amuurs...— Monsieur... interrompir Martial. — Ah! je vous prie... laissez-raoi un peu me défendre!... S’il y a quelqu’un d’insulté ici, je ne pense pas que ce soit vous, monsieur Martial Aubert... Je disais que li jeunesse est généreuse, quelquefois aveuglément... et qu’il peut ne pas être sans danger de confier des fonctions graves à ceux qui n'ont point encore perdu cette générosité un peu folle... — Attrape, mon bonhomme!... pensa Phimaehon dans un coin; voilà un comte qui aurait fait un joli avocat... Si on avait seulement un verre de vin pour réjouir un peu le cœur de l’homme!... — Placé comme tous l’êtes entre une accusée fort jolie, je dois en convenir, mais prise, à peu de chose près, en flagrant délit, poursuivit 31. de Bryant, et un personnage dont la position présente quelques garanties, un membre assurément fort obscur d’une famille illustre et respectable, — soyez trauquiLe, monsieur-
ALIZI.Y PAULI
Aubert, je n’énumérerai pas mes autres titres, — vous penchez pour l’accusée jeune et charmante, vous vous roidissez contre l’évidence... et peut-être serait-on en droit de vous dire que vous compromettez la dignité de votre robe! — Et le grand monsieur Aubert qui reste capot! pensait Plumachon. — Mon Dieu, reprit encore le comte, qui usait inapitovablement de son avantage, nous avons tous été jeunes!...! Et' si j’étais garçon comme vous, monsieur le juge, peut-être ne me défendrais-je pas tant de celte prétendue bonne fortune... Mais, dans ce cas-là même, car il me plaît, d’admettre un instant avec vous que m (demoiselle Pauli a été ma maîtresse... cela vous fait pâlir?... je n’y comprends plus rien!
— 11 n’y a ici qu’un juge, monsieur le comte, dit Martial Aubert, dont la voix vibrait profonde et triste ; le sarcasme s’émousse contre une conscience pure... J’écoute et je pèse chacune de vos paroles... l’avenir décidera. — Toi, tu patauges, dit en lui-même Plumachon. — A Dieu ne plaise que j’altaque ’Otre jeune renommée, monsieur Aubert ! répliqua le comte A s’inclinant avec un respect exagéré; je plaide ma cause parce que l’on m’accuse, et voilà tout... Sur mon honneur, je croyais vous être très-agréable en abondant un peu dans votre sens... Voyons, discutons avec calme, comme il convient à des gens de notre sorte... Je reprends : à supposer même que j’aie été l’amant de mademoiselle Pauli, je me demande en vain ce que l’on pourrait conclure de ce fait en faveur de l’accusée... Quand on est la maîtresse d’un homme, aurait-on par hasard le droit de voler les diamants de sa femme?
Martial était immobile sur son siège; son visage était devenu de marbre.
— Permetlez-moi de rectifier une erreur, monsieur le comte, dit il; vous n’avez pas à plaider devant moi... J’interroge et vous répondez... DJs-je conclure de vos dernières paroles que vous avouez le fait de vos relations avec la prévenue? !
Un instant, le sourire de M. de Bryant se teignit de fatuité contente; son regard, fixé sur Martial, se détourna, puis se baissa.
11 hésitait évidemment.
D'un côté, il y avait ce méchant plaisir de torturer son rival ; de l’autre, un danger qui ne pouvait pas être bien terrible.
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— Vous y tenez donc beaucoup, monsieur le juge?... re prit-il en passant sa main dans ses cheveux avec négligence; mon Dieu, je crois que vous attachez à ce fait une importance fort exagérée... Vous venez de m’indiquer une erreur où je tombais; s’il m’étais permis de vous rendre le même service, je vous dirais toute voire pensée.
Le comte changea de ton et prit un air sérieux.
— C’est une chose grave, monsieur, poursuivit-il, quand on est magistrat salarié par l’Etat, que d’accuser sans preuves un homme comme moi, fonctionnaire et placé comme je le suis... Je pense que vous n'avez point calculé le danger, et que vous avez oublié de mesurer vos forces... Le petit drame que vous avez arrangé en vous-même, — car je vous devine, monsieur, — prouve beaucoup d’imagination et peu de convenance... Vous vous êtes dit : Cet homme a séduit une pauvre jeune tille; il a usé envers elle d’une prodigalité folle; il a été jusqu'à dépouiller sa propre femme pour parer l’idole...
Ou trouve de ces faits, monsieur, dans les déclamations des écrivains modernes, et vous vous êtes dit encore : Quand la fièvre a été passée, quand madame la comtesse a ouvert les yeux, M. de Bryant, qui est naturellement un misérable, puisqu’il est gentilhomme, dix fois millionnaire et commandeur de la Légion d’honneur, a reculé devant l’aveu de sa faute... 11 a laissé le soupçon d’un crime planer sur une malheuieuse jeune fille!...
Il a fait plus : pour garder la paix de son noble ménage, U s’est fait lui-même accusateur!...
Le comte s'interrompit en un ricanement amer, tandis que Plumachon approuvait du bonnet.
— Le malheureux, reprit M. de Bryant, c’est qu’il n’y a rien dans tout cela que d’impossible... c’est que la triste victime elle-même n’a pas trouvé une parole d'accusation contre son bourrea 1 ; et, s’il faut descendre à des faits plus précis, c’est que madame la comtesse de Bryant, quelques heures avant la découverte du vol, portait encore à son cou, comme dix témoins pourront l’établir, le portrait du prince.
M. de Bryant s’arrêta pour attendre la réponse de Martial, qui garda le silence.
Le comte avait victoire complète.
Il repoussa son fauteuil.
— Maintenant, monsieur le juge, dit-il en reprenant son
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ton de moquerie, je me retire... c tr je ne peiise pas que vous a^cz fantaisie de faire libeller par votre greffier la dernière partie de ma déclaration... Si vous aviez besoin de moi, par hasard, je reste au château et je suis à vos ordres.
11 salua et prit congé.
— Allons, se dit Plumaehon, mon juge est bloqué comme un ange! voilà un malin comte... et qui a de bon vin!
Martial demeura pendant plusieurs minutes immobile et comme anéanti. Son regard, perdu dans le vide, n’avait plus de pensée.
Le petit greffier, qui était au meilleur moment de l’ivresse, commença tout tranquillement un somme.
La tète de Martial lomba, lourde, sur sa main; le sang lui monta au visage. Son esprit engourdi s’éveillait et un monde de pensées envahissait son cerveau.
Il était vaincu ; on lui avait montré le néant de ses espoirs. Et pourtant il espérait encore. .
11 ne voulait pas se rendre, parce que derrière sa défaite était la perte absolue d’Alizia.
En toute cette lutte où le magistrat risquait sa position et sa dignité peut-être, la conscience de l’homme, il faut Lien s’en souvenir, ne capitulait point.
Martial combattait désespérément pour conquérir la preuve de l’innocence d’Alizia. Mais, si celte preuve n'existait point, Martial était prêt à condamner Alizia, dût-il en mourir.
Il voulait bien s’exposer à tout et braver l’opinion du monde; mais il restait pur vis-à-vis de lui-même, et jamais âme de juge n’avait pu s’ouvrir, plus droite et plus intègre, devant l’œil de Dieu.
Au bout de cinq minutes, il quitta son siège et appela son grefüer, qui s’éveilla en sursaut.
*— Suivez-moi, lui dit-il, nous allons interroger l’accusée...