V. — LA VALSE DE WEBER
Bosco écoutait et regardait par l’ouverture de la porte sfitre-bàillée. C’était là sou rôle. H avait cette curiosité maladive des enfants faibles et des femmes. A l'office, -on se moquait de lui. Trop irritable pour supporter la raillerie, et manquant de force pour se venger, il fuyait la société de ses pareils. Tandis qu’on le croyait confiné dans sa mansarde, il errait sans bruit le long des corridors du château; il se glissait partout; il savait tout.
Dans les rares occasions où il parlait aux domestiques de Villers, ceux-ci s'étonnaient et s’effrayaient à l'entendre. Il leur semblait que son regard avait le pouvoir de percer les murailles.
Que penser de cet être étrange qui devinait tous les secrets?
Il épiait, le maudit nain, il écoutait; on avait beau se parier bas, il entendait.
Mais ici, ce n’était pas pour épier qu’il se cachait derrière la porte entr’ouverte; c’était pour regarder la comtesse Clotilde, les deux mains sur le cœur et les yeux émus...
— Comme on est heureux de se retrouver seuls après ces
plaisirs bruyants!... dit le comte en adressant à sa femme un sourire de commande; nous allons jouir enfin du vrai bonheur de la campagne... — Cette salle me paraît énorme! i épondit la jeune femme, dont le regard se tourna invo- 1 .•ntairement vers Alizia. 11 me semble que tout ce qui nous entoure est d'une tristesse mortelle!... Est-ce que nous resterons longtemps ici?... — Vous êtes déjà lasse du tête-àtête?... demanda le comte, — Oh! non! répliqua vivement Clolilde, mais... > "
Elle n’acheva pas sa pensée, qui était : Nous ne sommes .pas seuls!
Entre femmes, on se comprend sans paroles. La tête d’Aliz a Pauü se courba davantage sur sa broderie.
— Mais vous devriez être à Paris déjà... dit le comte doucement; je conçois cela... Vous êtes jeune, charmante surtout... Et vous ne devez pas renoncer sans peine aux hommages flatteurs dont le monde vous comble...
Clolilde laissa échapper un gros soupir. Son regard était toujours fixé sur Alizia. '
— Mademoiselle Pauli, dit-elle, les enfants ont besoin de se reposer.
Alizia se leva aussitôt, prit les deux petites filles par la main et les amena auprès de leur mère.
Berthe et Marie se mirent à genoux et joignirent leurs jolies mains blanches dans les mains de la comtesse.
Tandis qu’elles récitaient bien dévotement la prière du soir, leurs yeux se fermaient et leurs blondes têtes oscillaient, chargées de sommeil.
A la fin de l’oraison, elles ajoutèrent, souriant à leur tâche achevée :
— Bon Dieu et bonne Vierge, protégez notre père, notre mère et petite maman...
.C’était Alizia Pauli qu’elles appelaient petite maman, et c’était la comtesse Clotilde elle-même qui leur avait appris à lui donner ce doux nom.
Elle attira Berthe et Marie ensemble sur son sein.
— Vous voilà bientôt de grandes filles, dit-elle. 11 ne faut
plus parler comme des enfants... VdtiR prière* Dieu désormais de veiller sur votre père, sur voire mère... et sur made- • moiselle Pauli. — Oh!... firent Berlhe et Marie, tu es donc fâchés contre petite maman?... — Non certes, répliqua la comtesse en détournant la tète. Allez dormir, mes étirants.
Pendant la prière, l'institutrice était restée debout, les bras pendants, les yeux baissés. Au dernier mot dé la comtesse, un léger tressaillement agita l’immobilité triste de son visage. Mais sa bouche ne s’ouvrit point.
■ Elle s’éloigna en tenant les deux enfants par la main.
Derrière scs doigts étendus en visière, le comte la suivit du regard.
Et, comme s'il eût craint d’avoir été deviné, il reprit dès qu'Alizia fut partie : :■ »
— Les voilà grande?, en effet, ces deux chères enfants!... ! Elles vous ressemblent toutes deux, Ciotilde... elles seront bien belles! — Dieu veuille qu'elles soient bien heureuses !... murmura la comtesse.
Gette réponse indirecte avait la menaçante tournure des phrases jetées à dessein pour amener une explication. Or, le principe fondamental de la diplomatie de ménage est d’éviter les explications comme la peste.
L’explication ressemble à la calomnie de Beaumarchais; il en resle toujours quelque chose. Si prestement que vous puissiez aligner les mensonges, vous prêterez le flanc au moins une fois. La simple causerie conjugale a déjà ses dangers; la discussion cache mille pièges; l’explication est mortelle.
11 faut savoir égarer l’entretien en se jouant, dépister les soupçons, donner le change à la pensée ; — tandis que le silence est une armure si bonne et, en même temps, un oreiller si doux !
Le comte s'approcha de sa femme et lui baisa la main tendrement.
— Je sais un peu votre médecin, dit-il, vous vous êtes bien fatiguée durant ces dernières nuits, et je vous trouve toute pâle. — Ce n’est pas la'fatigue... commença Ciotilde.
Le comte fit comme s’il n’avait pas entendu et prit une bougie sur la cheminée.
— Je vous ordonne douze grandes heures de sommeil, poursuivit-il d’un ton enjoué; demain, par exemple, je
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ae vous tiendrai pas quille rie si bonne heure. Vous souvenez-vous de nos longues causeries d’autrefois, Clotilde? — Oh ! murmura la jeune femme, moi, je n’ai rien oublié. — Eh bien 1 reprit le comte gaiement, ce sera comme autrefois*., nous serons seuls... nous ferons encore de beaux projets d’avenir... pour vous, Clotilde, pour notre Berthe et pour notre Marie... Mais, ce soir, je sonne d’autorité votre femme de chambre et je me condamne à vous quitter.
li agita en effet le cordon de la sonnette ; puis il se dirigea vers la porte," après avoir mis un baiser sur le front de Ciotilde.
La comtesse resta seule ; sa jolie tète se pencha, rêveuse et mélancolique.
Le nain était toujours derrière la porte et la dévorait du regard.
L’appartement d’Alizia Pauli était situé à l’extrémité nord du château et occupait le premier étage de l’un des quatre pavillons.
Sa chambre avait deux fenêtres, dont l’une regardait de profil la façade du château, et dont l’autre s’ouvrait sur un balcon-terrasse qui dominait le parterre.
De cette terrasse on avait une vue admirable. Ce n’était point l’aspect que nous avons décrit au début de ce livre. On tournait le dos à la mer, mais on aperçevait une étendue de pays immense, la riche terre de Normandie, des bois, des coteaux riants, et à l’horizon, entre deux colines, Les maisons confusément groupées de la ville d’Avranches.
On avait monté là, sous sa toiture de tôle verni, le télescope obligé de toutes les grandes maisons de campagne.
La chambre de Berthe et de Marie donnait dans l’appartement d’Alizia.
L’institutrice était seule. Elle venait de présider, suivant son devoir, au coucher de ses deux élèves.
Elle était debout devant la cheminée ; ses deux coudes s'appuyaient sur la tablette de marbre, et sa tète était entre ses mains.
Sa méditation tristè l’absorbait.
Autour d’elle régnait un luxe frais et gracieux ; une main amie avait orné sa chambre; les meubles étaient élégants et commodes, et la tille de la maison n'aurait pu désirer une plus gentille retraite.
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C'est qu'on lui avait arrangé cette chambre au commencement de la saison, et depuis lors les choses avaient bien changé.
Aux premiers jours de ce beau printemps, tout souriait sur son passage; c’était l’automne maintenant : les feuilles étaient tombées, le paysage prenait au loin des teintes mélancoliques, et, pour elle, l’avenir s’assombrissait comme le paysage.
Elle avait vingt-deux ans. Elle avait souffert durant des années. Elle avait espéré pendant quelques jours...
La soirée était calme; aucun bruit ne se faisait au dehors. Alizia demeurait immobile et perdue dans sa rêverie.
Au bout de quelques minutes, les cils noirs et recourbés de sa paupière se relevèrent lentement ; son regard se fixa sur la glace, que son front touchait presque. Elle se contemplait elle-même, morue et froide qu’elle était. Sa lèvre eut un sourire amer.
— Si Dieu veut que j’arrive à la vieillesse, murmura-t-elle, personne ne sera jalouse de moi... et je gagnerai ma vie en paix, à montrer l'alphabet aux petits enfants...
Sa main pressa son front ardent et lourd.
— S’il n’était pas là, murmura-t-elle encore, tandis que ses grands yeux se baissaienl, je m’en irais bien vite 1... Où pourrais-je aller?... je ne sais... dans le monde entier, il n'y a pas une porte qui me soit ouverte... mais je fuirais cette maison où je souffre et où je suis une cause de souffrance...
Elle était si pâle que les traits réguliers et fiers de son visage semblaient taillés dans le marbre.
— J’aime ces deux pauvres enfants... reprit-elle; mais la tendresse qu’elles me donnent, on me l'envie!... On est riche, noble, heureuse... et on jalouse la pauvre fille ([XL\ engage, pour exister, les années de sa jeunesse!... on lui reproche d’être belle... Oh! cette beauté s'en va, madame! ajouta-t-elle, comme si elle se fût adressée à une interlocutrice invisible ; regardez-moi bien... ma joue peut-elle être plus pâle?... puis- je éteindre mes yeux davantage?... Vôtre beauté, à vous, le sourire l’embellit et la garde... Hélas! ne soyez pas jalouse : je pleure trop souvent!...
Ses yeux étaient secs; mais ils disaient une détresse cruelle.
— Ciotilde !... piononça-t-elie doucement; madame la
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comtesse de Bivant!.., si elle savait tout le mal qu’elle m'a fait... Je serais noble aussi et brûlante, et peut-être aimée... Dieu l’a mise sur mon chemin... Dieu lui a donné tout ce qui était à moi... Oh ! si elle savait, si elle savait!...
Son front toucha la surface lisse et froide de la giace. Éllene savait pas qu'elle parlait.
■— Mais le hasard a beau faire!... poursuivit-elle* je l’aime et je la voudrais heureuse... Comme autrefois je me dévouerais encore pour .elle... n’est ce pas à moi de souffrir toujours?...
Sa dernière parole s’éteignit dans un soupir. Elle resta muette durant plusieurs minutes.
Puis elle se redressa d’un brusque mouvement.
Ses sourcils étaient froncés. Son regard s’allumait, brûlant et superbe.
-—Pourquoi souffrir?... dit-elle d’une voix brève. Qu’ai-je fait pour être ainsi condamnée?... Aimer est-il un crime?... et parce que je me suis dévouée, mon martyre doit-il éternellement durer?... '
Elle arracha d’un geste violent le cordon qui retenait sa chevelure collée autour des tempes. Au premier mouvement que fit sa tête, ses cheveux dénoués tombèrent à prof sion sur ses épaules. C’était un luxe magnifique de boucles^ luisantes et flexibles qui se jouaient, qui chatoyaient qui briliaient. 1 ^
Elle jeta sur le tapis sa lourde pèlerine.
Ce fut comme une transfiguration. Son beau cou dessina sans voile, ses lignes harmonieuses et pures; sa gorge soulevée, montra la moitié de son divin contour. ’
C’était la vierge forte et fière, le chef-d’œuvre de Dieu.
Et la vierge souriait naïvement à l’éclat soudain de sa propre beauté. Un vif éclair rayonnait dans sa prunelle; son regard caressait doucement les suaves perfections de son corps Elle prit à pleines mains sa chevelure et la disposa en boudes, le long de sa joue ranimée; puis, saisissant par derrière le cordon de sa robe, elle la serra sans efforts et fit bondir la ïiche courbe de ses hanches.
A peine l’eussitz-vous reconnue, tant il y avait en elle de Charmes invincibles et nouveaux !
Ce n’était plus la pauvre fille écrasée sous la misère, l’âme dépendante, le corps esclave; c’était la femme dans tout
le splendide éclat de la jeunesse et de la liberté, la femme orgueilleuse d'être belle, qui s'admire, qui espère et qui aime...
Elle ne semblait plus se ressouvenir de sa récente détresse.’ Ce front si pur avait-il pu jamais se courba* sous le découragement!
Dans sa solitude que nul regard n’épiait, on eût dit qu’elle vivait d’une autre vie, où le présent anéanti permettait à son passé dejoindre l’avenir.
La rêverie, douce et heureuse cette fois, vint incliner de nouveau son front pensif et voiler l’éclair aigu de sa prunelle.
Elle traversa la chambre d’un pas lent et moelleux.
Elle s’assit devant son piano, et ses doigts agiles caressèrent les touches d’ivoire, qui mêlèrent de gracieux arpèges.
Parmi cette pluie de notes qui jaillissaient en gerbes, un chant s’éleva, doux et vague comme un lointain souvenir...
C’était un motif allemand, une de ces valses sentimentales, toutes pleines d’émotion recueillie, où Weber jetait scs derniers regrets et ses derniers espoirs.
Les notes du chant semblaient dire les joies effacées d’un beau songe, tandis que l'harmonie capricieuse gémissait ou raillait à l'entour.
Alizia n'avait valsé qu’une seule fois en sa vie. Une seule fois, la main forte d’un homme avait entouré l’élastique souplesse de sa taille. — Etait-ee hier? — Elle se souvenait, elle eût pu compter chacun des mouvements de son cœur, chacun des fi issons’produits par le plaisir inconnu.
Parmi les jours austères et tristes de sa jeunesse, cette heure voluptueuse avait marqué. — Elle avait fait à ce chaste sou venir un lit de fleurs au fond de sa mémoire.
Le chant gardait, sous ses doigts, sa poésie triste et profonde. — Son front incliné avait comme une couronne de mélancoliques pensées.
Le sang remontait à sa joue; l’étoffe de sa robe se soulevait aux battements de son sein. Et la valse ondulait, plus tendre, plus émue...
11 y avait, certes, une vision devant 1rs yeux d’Alizia, car son regard errait dans le vide, et sa paupière, chargée de molles paresses, se fermait à demi...
Hélas;! il ne faut point railler les enfantillages de la pas-
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sion; le cœur cherche à vivifier son souvenir aimé, et il y a toujours des larmes au delà de ces courtes folies!...
Le fantôme évoqué s'enfuit, et plus le songe vous faisait heureux, plus est amère, à l’heure du réveil, l’étreinte froide de la réalité.
Au milieu de la valse, le piano se tut soudain : Aliiia s’était levée tout d’une pièce et comme malgré elle. Le silence régnait dans la chambre, mais la pen ée du maitre chantait encore au fond du cœur de la jeune fille, car son beau corps se prit à osciller selon les mouvements de la 'aise.
Ses bras s’arrondirent; sa taille plia sous la pression d’une main absente, sa tète s'inclina doueement comme pour chercher l’épaule du valseur.
Ses pieds effleurèrent le tapis. Elle dansait au son d’un orchestre féerique, dont les accords connus lui serraient délicieusement le cœur....
Oh! ne souriez pas! — Elle n’avait que ce pauvre souvenir! Et si vous saviez comme elle était heureuse et belle l Que d’amour il y avait dans ses grands yeux noirs! que de pures voluptés sur ses lèvres entr’ouverles!...
Elle était tout entière à son naïf bonheur.
N’était-ce point une robe de mousseline blanche qui serrait sa taille de vierge? N’y avait-il point dans ses cheveux des guirlandes de fleurs?
Et parmi les notes de cette valse enchantée, son oreille n’entendait-elle pas la première parole d’amour?
Elle se laissa choir à deux genoux sur le tapis; ses mains couvrirent son visage baigné de larmes. Ses beaux cheveux ombaient épars autour d’elle; sa poitrine battait, épuisée.
— Mon Dieul murmura-t-elle avec désespoir; il ne m’aime plus!