VI. — L’ HOSPITALITÉ
C'était vers cette même heure que Gédéon Ricard, l’avocat en vacances, frappait à tour de bras à la porte d une maison isolée qui formait l'extrémité de l’un des faubourgs d'Avranches.
La chaise de poste qui emportait madame de Mareuil, le vicomte ruiné, le tiers d’agent de change et le poète tragique, ftvait déjà tourné l’angle du faubourg. On n’entendait plus
le bruit des roues sautant sur le pavé pointu de la ville nor mande. ~ ' *
Aucun mouvement ne se faisait à l’intérieur de la maison, bien que Gédéon frappât comme un sourd. L’inquiétude commençait à le saisir. 11 se demandait si mieux ne vaudrait point prendre sa course et rejoindre la chaise de poste pendant qu’elle changerait de chevaux.
Mais il avait fait blanc de son épée; il s'était dit l'ami intime de Martial Aubert, lequel était un lion dans le pays, à cause de sa sauvagerie même.
On le recherchai parce qu’il se retirait du monde ; on parlait de lui parce qu’il semblait vouloir que sa vie fût cachée. Son talent éminent de magistrat,'6a science et son intelligence ne lui eussent point donné assurément une position fashionabie parmi les hauts barons de la contrée.
Qu’est ce que c'est, en définitive, qu'un petit juge d’instruction, sinon un pauvre diable dont les appointements ne vont même pas à mille écus? — Eu France, comme chacun sait, la magistrature meurt de faim et use sa robe rouge ou noire jusqu’à la corde. -•
On parlait de Martial Aubert uniquement pour la teinte mystérieuse répandue sur sa personne. Le roman ne se mêle guère à la vie des gens de palais, et beaucoup prétendaient, cependant, que l'existence du juge d’instruction d’Avranches était un roman. Cela suffisait.
On ne se fait plus ermite. Maintenant, le diable, sur ses vieux jours, devient notaire, banquier ou magistrat.
Gédéon se sentait pris de honte, en songeant qu’il allait revenir vers ses compagnons de route pour leur avouer sa déconvenue.
Le grand homme n’avait pas voulu le recevoir 1
Il voyait d'avance le sourire narquois de la veuve; il entendait le gros rire de l’homme d’argent.
Et il jouait du marteau tant qu’il pouvait.
Dix bonnes minutes se passèrent. La soirée était froide. Gédéon avait des idées tristes.
Il pensait aux lits d’auberge et aux soupers de table d’hôte.
Car la chaise de poste était loin maintenant.
Et pourtant, il fallait en finir. La maison grise était toujours muette et sombre ; on eût v dil une demeure abandonnée.
Gédéon, à bout de courage, allait se résoudre à quitter la partie, lorsqu'une petite lueur apparut derrière les fentes de la porte.
Gédéon se frotta les mains. — 11 entendait maintenant un bruit de sabots à l'intérieur, et même, ce qui le flattait moins, les aboiements d’un chien qu’il devinait énorme.
Une grosse clef s’introduisit dans la serrure, qui rendit des grincements lugubres.
La porte s'ouvrit, et Gédéon se trouvait en présence d'une vieille femme, coillée à la normande, dont la laideur était vraiment redoutable.
Au côté de la vieille femme il y avait un chien d’une taille gigantesque. La vieille femme et le chien le regardèrent d'un œil également hostile.
Le chien jeta un aboiement sourd. — La vieille femme dit d'une voix grondeuse :
— Est-ce qu’on frappe comme ça à la porte d'une maison honnête?... Que voulez- vous? — Je voudrais voir M. Martial Aubert, répondit Gédéon d’un ton doux et timide.
La vieille haussa les épaules, et le chien montra les dents.
— Voir M. Aubert!... grommela la Normande; voir M. Aubert!.., à cetle heure! Est-il fou, celui-là?... — Ma bonne dame , répliqua Géde'on , je suis l'ami de votre maître. — Hum!... gronda la vieille, je ne suis pas une dame... et mon maître n’a pas d’amis. — Cependant... voulut dire encore Gédéon, qui fit un pas en avant.
Le chien se dressa gravement sur ses pattes de derrière et mit ses grilles poilues sur les épaules de l’avocat épouvanté. Ce chien était de très-bonne garde.
— A la bonne heure, Plutonl... dit la vieille femme. Et vous, allez- vous-en!... s’il fallait ouvrir comme ça au premier venu, la maison serait trop petite! — Rappelez votre chien, ma bonne dame... murmurait l’avocat, qui ne pouvait plus faire aucun mouvement; je m’en irai, si vous le voulez; mais, pour Dieu! rappelez votre chien!... — Ici, Pluton! prononça la Normande.
Plulon retomba aussitôt sur ses quatre pattes.
Gédéon respira longtemps et se recula jusqu'au milieu de la rue, pour éviter toute accolade nouvelle.
— C'est donc ici la maison du diable! s'écria-t-il en colère; la vieille, vous direz à votre maître que Gédéon Ricard,
AULUA J‘AUL!
avocat près la cour royale de Paris, s’est présent? pour le voir, en venant du château de Villers. — Ah !. fil la Normande d'un ton radouci, vous venez du cbâteaü? — Vous lui direz en outre, ajouta l'avocat, que le même Gédéon Ricard s’en retourne avec l’intention bien arrêtée de dire partout que M. Martial Aubert est devenu fou, et qu’il l’envoie subsidiairement à tous les diables!
Le chien ouvrit une gueule effrayante, comme su eut compris le sens injurieux de ces paroles.
La paix, Pluton! murmura la vieille.
Puis elle ajouta en s’adressant à Gédéon :
— Comment se porte l’innocent? — Qui ça, Bosco? dit
l’avocat; ce doit être votre fils unique, Euménide?... Où diable suis-je venu me fourrer? — F.t la dem-welie? demanda encore la vieille. — Eüe se po-ie comme elle veut, furie d’enfer! répondit l’irascible Gédéon. Je vous souhaite une mauvaise nuit. ; •
11 tourna le dos et s’éloigna dans la direction de la ville. — Arrêtez, dit la bonne femme d'un ton guoguenard, ou je vais vous lâcher Piuton aux jambes. — Gomment! s’écria l’avocat exaspéré; on ne peut ni entrer ni s’en aller !
11 s'arrêta toutefois, parce que Pluton grondait sur le seuil.
La Normande lin fit la révérence avec un respect équivoque- .
— Faut pas vous fâcher, mou bon monsieur, dit-elle; nous
ne recevons guère de visites... et le pays n est pas sur... Entrez voir un peu... Je vais aller prévenir M. Aubert.
Gédéon hésita, tant il avait de ra..cune; mais, en définitive, le maître n’était pas complice de cet accueil inhospitalier. Gédéon revint vers la maison. La vieille ferma la porte sur ■lui.
C’est que, voyez-vous bien, dit-elle en repoussant Pluton d’un coup de pied" amical, j’ai mangé bien longtemps le pain du château, et je sais ee que chacun vaut dans ce pays-là... Je ne suis pas la mère de l’innocent Sébastien Larcher, car je n’ai jamais été mariée; mais je l’aime un petit brin, pour l’amour du bon Dieu... Dites-moi, comment se porte la demoiselle? — Quelle demoiselle? demanda Gédéon avec un reste d’impatience. — La demoiselle qui garde les enfants.
— L’institutrice? parbleu! je ne me suis pas informé de ses
nouvelles. Elle se porte comme à l’ordinaire. — En voilà une qui est meilleure dans son petit doigt que tous les autres ensemble, murmura la vieille; il y a des gens qui n'ont pas honte d’en dire du mal ; mais ça ne fait rien au bon Dieu, qui voit sa conscience... Restez là, notre monsieur, avec Plutoa. le vas et je reviens.
Gédéon aurait piéféré une autre compagnie; mais la vieille avait disparu déjà, laissant l'avocat en l'ace du chien qui le regardait avec de grands yeux larmoyants et rouges.
Au bout d'une grande minute, on entendit de nouveau les sabots de la veille.
— Entrez!... cria-t-elle de loin , 'monsieur a dit que ça lui était égal de vous voir.
Cette formule, normande au premier chef, mit le comble à la mauvaise humeur de notre avocat. U remonta sa cravate, enfonça son chapeau sur l’oreille, et passa devant Pluton sans sourciller.
La vieille, qui marchait devant lui, lui lit traverser un corridor assez long et deux chambres à peine meublées.
C’était une de ces grandes vilaines maisons de province, où, pour cent écus, ou a de quoi loger abominablement deux familles.
Tout en marchant la vieille marmottait :
— Ça n’est pas pour dire que madame ne soit pas une brave dame... mais on n’a qu’à se laisser aller pour être bonne quand on est heureuse... Et les deux petites, ça doit grandir comme des charmes? — Vieille pie! pensa Gédéon, seronsnous bientôt au bout!
Vint une troisième chambre, puis une quatrième. Dans la cinquième, il y avait une petite table supportant un seul couvert. >
— C’est ici que nous allons souper, se dit Gédéon.
La Normande ouvrit la porte de la chambre suivante et s'effaça pour le laisser entrer.
Gédéon franchit le seuil, déterminé à le prendre sur ug \ ton de crânerie. Mais l’exorde ab irato qu’il avait préparé ' durant son voyage à travers les chambres s’arrêta sur sa lèvre, dès qu’il aperçut Martial Aubert.
— Ma foi, murmura-t-il avec étonnement , je ne t’aurais py? reconnu, par exemple!... comme on vieillit!... Est-ce que ne suis pas mieux conservé que ça, moi?
Son regard fit le tour <le la chambre pour chercher une glace où se regarder; mais il n’y avait point de glace.
C’était un cabinet large et haut d’éiage, boisé de chêne noir à panneaux carrés. Il y régnait une sorte de luxe austère. La grande cheminée, où deux tisons disjoints achevaient de s’éteindre. était en marbre noir. Des rideaux de laine de couleur sombre pendaient aux fenêtres. Une vaste bibliothèque, où se rangeait la redoutable armée des jurisconsultes in- folio, tenait un côté de la chambre.
Devant la fenêtre, il y avait un beau bureau d’ébène & colonnes.
Martial Aubert était assis au bureau.
Quoi qu’eu dit Gédéon, il ne paraissait pas avoir plus de trente ans, mais il y avait sur son visage une pâleur mate, si uniforme et si froide, qu’on se sentait glacé à son aspect.
Sous cette pâleur, ses traits réguliers gardaient un beau caractère... Mais Gédéon avait connu cet homme si jeune, si Æer, si vivant!
Cette grande figure blanche, qui ressortait avec une énergie blessante sur le fond noir de la cloison, lui sembla le visage d'un fantôme.
Martial ne s’élait point levé pour le recevoir.
Gédéon perdit son exorde et se sentit vaguement embarrassé.
— Comme j'étais dans le pays, dit-il en s’avançant vers son hôte immobile, je n’ai pas voulu j asser si près d’un vieux camarade sans lui dire un petit bonjour.
Martial lui tendit sa main blanche et froide.
— Tu as bien fait... répliqua-t-il d’une voix faible et fatiguée. Je suis content de te voir.
Le ton de cette réponse n’était pas des plus engageants, mais le sens littéral était bon, en définitive, et il fallait peu de chose pour encourager notre avocat.
11 secoua cordialement la main de Martial Aubert.
— A la bonne heure!... s’écria-t-il, voilà un accueil qui vaut mieux que celui de ta gouvernante... sans parler des mœurs féroces de ton chien... Ce bon Martial!... y avait-il longtemps que je ne l'avais vu 1 — Huit ans, murmura le jeune juge d’instruction, dont les sourdis purs et arqués se froncèrent légèrement. Nous étions fous... et nous étions heureux. — Voilà un gros soupir qui annonce toute une
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histoire!... dit Gédéon; bous allons nous conter mutuellement nos peines... Mais il fait un froid de loup Hans celte chambre noire... je trouve que tu pousses bien loin l'austérité de la magistrature... Tudieu!... je parie que la grande chambre de votre palais d’Avranches n'a pas une physionomie aussi sépulcrale... Si l’on rallumait un peu le feu? — Julienne !... appela Martial. — Oh!... fit Gédéon; ta gouvernante s’appelle Julienne? c’est peut-être une excellente femme que cette gouvernante I
La vieille venait d’entrer avec une brassée de bois.
— Ah çà! reprit Gédéon, j’ai fait un délicieux dîner là-bas, au château de Villers... mais quand j’ai bien dîné, je ne déteste pas de souper passablement.... Je soupçonne que tu vis comme un anachorète, toi. — ■ Si lu veux avoir un festin, dit Martial, il faut t’entendre avec Julienne. — Mais ce n’est pas impossible!... s’écria l'avocat; je suis sûr que Julienne et moi, nous nous entendrons à merveille!
11 se rapprocha de la Normande, qui soufflait le feu à grand renfoit de poumons, et lui demanda des détails sur le garde-manger.
Pendant cela, le juge d’instruction avait repris son livre et lisait comme si son ancien camarade Gédéon eût été à ccnt lieues.
C’était un grand in-folio ouvert sur un pupitre et dont les marges étaient couvertes d’annotations.
Julienne était partie. L'avocat se chauffait les pieds en silence, contre son habitude. 11 n'osait, en vérité, interrompre la lecture de son ancien ami.
Quelque chose lui imposait ici. L’indifférence morne du jeune magistrat lui donnait froid; il perdait son audace suffisante et bavarde.
Pour tuer le temps il faisait l'inventaire de la chambre. Son regard se heurtait partout à la tristesse uniforme des boiseries noires.
Pour s’être donné cette enveloppe mortuaire, il fallait que le pauvre Martial eût un grain de folie 1
Au bout de quelques minutes, Gédéon toussa par manière d'acquit.
— > Hein?... fit le juge en tressaillant, qui est là?...
Gédéon s’efforça de rire. — Mon bon camarade, dit-il, j'aime A être reçu comme cela, sans façons!... Tu m’avais oublié,
à la bonne heure! cela prouve que ta lecture est fort intéressante.
Martial fit une remarque à la page Interrompue et croisa ses mains sur ses genoux d’un air de résignation.
— Il faut bien travailler... murmura-t-il, pour parvenir! — Ah ! diable! dit l'avocat, tu es donc ambitieux? — Jusqu’au bout des ongles, répliqua le juge, qui étouffa un bâillement.
La Normande entr’ouvrit la porte et dit :
— Le fricot est sur la table.
Martial se leva. Gédéon regarda en dessous sa grande taille,; qui semblait d'une longueur étrange, sous sa robe de chambre de drap noir.
Décidément cet homme avait un arrière-goût fantastique.
— 11 pose, se dit Gédéon. Eu province, c'est encore un moyen...
Un ragoût de volaille fumait au centre de la table. Les deux anciens amis s’assirent à côté l'un de l’autre.
— Fais comme chez toi, dit le juge; moi, je vais faire comme si tu n’étais pas là. — A merveille!... répliqua Gédéon, qui se servit les deux ailes de la volaille.
Martial prit un morceau de fromage.
— Peste!... poursuivit GéJéon, je ne m’étonne plus si tu n’engraisses pas à ce métier-là!... — J’ai remarqué, répondit Martial, que le jeûne est favorable aux travaux de l’intelligence... — Et mauvais pour l'estomac 1... C’est bien connu... Veux-tu que je te serve à boire? — Non... repartit le juge, ne t’occupe pas de moi.
Il emplit son verre d’eau claire, tandis que Gédéon se versait une ample rasade. — Ah çà! reprit eelui-ci, qu’as-tu besoin de tant travailler? — Il y a près d'un an que je sui? dans la magistrature, répondit Martial; dans quelques semaines je veux être nommé procureur du roi... Dans l'année qui suivra, on me fera conseiller à la cour royale; à trentecinq ans je serai président de chambre... alors, je me ferai nommer député pour avoir un siège à la cour de cassation... À quarante ans je puis être garde des sceaux.
Il disait cela de ce ton morne, indifférent, fatigué, qu'il gardait depuis le commencement de l'entrevue. Martial ne savait trop s’il parlait sérieusement.
A tout hasard, il prit la carcasse du poulet.
ÀLIZiA P-U't.t
— Voila un joli programme!... répliqna-t-il; je souhaite qu'il devienne une vérité... Mon bon, quand tu seras ministre, lu te souviendras de moi, n'est-ce pas? — Que fais-tu? demanda Martial. — Je suis avocat... on me trouve quelque mérite... Mais les clientèles sont si dures à établir dans ce diable de Paris!... Franchement je venais dans ce pays pour voir s’il y a quelque chose à faire... Vois comme je suis malheureux; le comte de Bryant est Normand, il possède des pro^ priétés immenses, et il n'a pas l'ombre d'un procès !
Gédéon avait compté sur un sourire. La figure du jeune magistrat garda son immobilité glacée.
— As-tu de la fortune?., munnura-t-il pourtant. — Pas un rouge liard de revenu!... J’ai mangé mes mille écus de rentes avec toi, jadis, à Paris.
Martial but son verre d’eau à petites gorgées.
— Moi, j’ai quarante mille francs de rentes... répliqua-t-il du bout des lèvres, je n’en sais absolument que faire. — Tu es bien heureux. — Ma bourse est à toi.
tiédéon mit sa fourchette sur la nappe et lui tendit la main à travers la table. Le juge lui donna l’extrémité de ses doigts.
— Toujours généreux comme autrefois!... dit Gédéon d’un ton pénétré ; grand merci, mon vieil ami I ... Mais apprends-moi donc un peu ce que tu es devenu, puisque tu «s magistrat depuis tlouae mois seulement; qu’us-tu fait depuis sept ans et demi?
Quelques plis se creusèrent au front blanc et poli du juge.
— J'ai cherché la guérison d’un mal qui est incurable, répond+t-ii, j'ai entrepris des voyages que je n'ai point terminés... j'ai commence de- travaux qui m’ont laissé le dégoût de les trouver trop "faciles... Sept ans et demi, c’est bien long !... et pourtant notre vie de Paris est dans ma mémoire, comme si rien ne s’était passé pour moi depuis lors...
Gédéon cligna de l’œil.
— Il est des souvenirs qui restent toujours vivants... murmura-t-il! — Le bonheur, dit Martial, comme en se parlant à lui-même, ce serait de quitter la vie avant d'avoir des souvenirs... — Voilà une chose étonnante!... s'écria Gédéon; tu as quarante mille livres de rentes, du talent, de la jeunesse. . . On s’occupe de toi partout, malgré toi!... les hommes te jalousent, les femmes prononcent ton nom tout bas... et au lieu d’aller chercher dans le monde un remède à je ne sais quel
maladif regret... — Je n’ai point de regrets, interrompit Martial; je n’ai jamais été heureux. — Allons donc !... — Si fait !... tu as raison... combien de temps peut durer une valse dans un bal parisien? cinq minutes?... dix minutes?... j’ai été heureux dix minutes en ma vie. — Voi.à donc le grand mot lâché ! s'écria Gédéon ; tu souffres de ce roman que je croyais inventé par les poètes... tu es un héros de "roman!... Mon ami, nous en savons sur toi plus long que tu ne penses... Au château de ViHers on s’occupe énormément de tes affaires.
— Et que dit-on?... demanda Martial qui détourna les yeux.
— On dit que tu boudes le monde pour une vieille rancune d’amour.
Le juge haussa les épaules avec déJain.
— On dit que tu ne veux pas te marier parce que tu aimes... et que tu te renfermes dans ta maison grise, gardée par un chien et par une vieille, parce que la vue d’une jolie femme te perce le cœur.
Le juge ne répondit point, et le silence régna durant quelques instants dans la .salle à manger. Ce fut Martial qui le rompit.
— Le monde n’a rien à faire, dit-il, et il faut bien qu’il cause... Je suis allé une seule fois au chàleau de Villers... J’aime mieux mes in-folio et ma solitude... J’ai vu là, pourtant, une jeune fille que chacun trouve belle... — Bien! bien ! pensa Gédéon : tu cherches à me donner le change...
Puis il ajouta tout haut :
— Jeune fille ? si l’on veut !... Elle me paraît bien approcher de la trentaine. — Ah ! fit Martial, nous entendons-nous bien?... Je parle de mademoiselle Pauli. — Demoiselle... répéta encore Gédéon : si l’on veut !... 11*^ a longtemps que le comte Hector lui a donné droit au titre de dame. — Ah!... fit de nouveau le juge sans perdre son acceqt de froideur: tu parles à un ermite... Que se pase-t-il donc au château? — Pas grand’chose... L’institutriee est la maîtresse du comte, voilà tout. .
Les plis marqués sur le front du juge s’effacèrent.
— Ce grand monde est plein d’aventures très-gaies, dit-il sans qu’on put découvrir dans sa voix la moindre nuance l’amertume; je sais bien que je perds beaucoup en me tenant i l'écart de ces mœurs gracieuses et jolies... mais l'ambition!... — Du diable -si je crois à ton ambition!... s’écria
Ar.IZU PAULI
l'avocat; tu as l’air de dormir en faisant le compte de tes dignités futures... El puis nous n’avons pas encore la mémoire si courte... Nous nous souvenons des voyages quotidiens que tu faisais rue de Varenne, il y a huit ans.
Martial porta son verre à ses lèvres sans voir qu’il était vide.
— Huit ans! murmura-t-il, la rue de Varenne!».. — Celte noble rue, reprit l’avocat, où madame Duplessis, ta respectable tante, tenait la plus belle pension de Paris!... En temps normal, tu allais voir ta tante une fois tous les trois mois... Puis, tout d’un coup, tes visites se rapprochèrent... on ne pouvait plus t’avoir!... Tu passais tes soirées dans l'austère salon de ta tante, et tes journées dans une petite chambre donnant sur le jardin de la pension.
Parmi la froideur qui restait sur le visage de Martial, on aurait pu découvrir une nuance de malaise inquiet.
— Tu l’avais louée en tapinois, celle chambre !... poursuivit Gédéon ; ma foi, il y avait de belhs jeunes filles dans la pension de ta tante!... une surtout...
Le juge baissa les yeux et ses sourcils se froncèrent; mais on était au dessert et Gédéon avait bu assez bien.
— Vois-tu, s’écria-t-il, tu boudes!... Ces grands airs que lu prends, c'est de la misanthropie pour cause d’amour trompé... La belle jeune fille te fila dans la mançhe.
Le juge lit un geste d impatience.
— As-tu envie de nier? demanda gaiement Gédéon. Si tu
veux, je vais te dire son nom. »
Ii ne voyait point les joues pâles du jeune magistrat se colorer lentement, et des gouttes de sueur. venir à ses tempes.
— Tais-toi! murmura ce dernier. — Non pas... La belle jeune fille est toujours charmante ; elle habite bien près d’ici, et tu es encore amoureux d’elle comme un fou, mon vieux camarade!
Martial passa le revers de sa main sur son front.
— Tais-toi! répéta-t-il d’une voix étouffée. — Non pas... . Ah ! monsieur l'ambitieux, vous voulez être procureur du Toi, puis conseiller, puis président, puis garde des sceaux!... Vous êtes ie plus sévère et le plus savant magistrat du ressort. Vous vous affublez d’un air grave comme si vous aviez soixante ans. Je vous dis, moi, que, dans certain château, il y a deux beaux yeux dont le moindre sourire vous rendrait votre jeunesse et vous ferait jeter la toge aux orties.
Le malaise du juge était devenu angoisse; son Visage changé avait une expression d’amertume profonde.
Il se leva.
— Si vous êtes l'écho du monde, dit-il, le monde ment ou se trompe, monsieur Ricard! — Tu veux donc que je 11 nomme? s’écria Gédéon.
Martial ferma les yeux comme on fait pour attendre un coup redouté.
— Nomme-la! balbutia-t-il.
L’avocat mit ses deux coudes sur la labié.
— La belle jeune fille de la rue de Varenne, dit-il, est devenue la comtesse Clotilde de Bryant.
Le juge respira longuement; il se rassit, et sa figure immobile eut presque uu sourire.