VIL — ROMANS DE PENSIONNAIRES
Huit ans avant ectte belle soirée d’automne où les rayons du soleil couchant éclairaient si joyeusement les murailles roses du château de Villers, la meilleure pension de Paris, la pension la plus fashionable, la plus chère, la plus illustre, était située rue de Varenne, au faubourg Saint-Germain.
La maîtresse avait nom madame Duplessis: c’était la veuve d’un bon gentilhomme; elle avait une réputation fort dignement établie, et une fille noble ne pouvait être élevée comme il faut que chez elle.
On apprenait tout dans cette pension précieuse. Madame Duplessis avait les premiers maîtres de Paris. C’était une femme d’excellent ton et de manières parfaitement distin- * guées. Ses élèves sortaient de chez elle instruites, entendues, accomplies et sachant même un petit bout de monde.
Car il y avait des occasions solennelles où madame Du- . plessis ouvrait son grand salon, tendu de velours grenat. On en parlait bien des semaines à l’avance. C’étaient des soirées graves où l’on dansait pourtant, et où les frères des élèves étaient parfois admis, sous la garantie de leurs mères.
La plupart des élèves de madame Duplessis appartenaient à de hautes familles; cependant bien peu de parents négligeaient son invitation périodique. Ses fêtes, qui avaient lieu deux fois l’an, réunissaient tous les beaux noms du faubourg.
ALIZI A PAULI
La mode donne du prix aux choses les plus minces. C’était presque une gloire que d'assister aux sondes de la, maîtresse de pension.
La mode excuse toutes les anomalies. On ne songeait point à trouver étranges ces réunions où des jeunes filles, presque cloîtrées pendant douze mois, pronaieut un avant-goût prématuré du monde.
Chez une autre maîtresse de pension que madame Duplessis, c’eût été mauvais, choquant, monstrueux; mais, chez madame Duplessis, que dire?
Pouvait-elle se tromper? Elle avait pour élèves des jeunes ladies, filles dix fois millionnaires de lords siégeant à la ehambre haute; elle avait des héritières de princes russes, dont les paysans esclaves eussent fart une armée; l'Allemagne, l’Italie, l’Espagne lui envoyaient leur gracieux contingent de vierges nobles, et il n'y avait pas assez de place dans son vaste hôtel pour toutes les filles de ducs, de marquis et de comtes français qui briguaient t'honneurde recevoir ses leçons!
Au temps dont nous parlons, il y avait cependant, chez madame Duplessis, deux jeunes personnes qui ne portaient point des noms nobles.
La première se nommait Clotilde Bertrand. Elle était héritière d'une fortune considérable. Sa mère, qui était jeune encore et fort belle, venait la voir parfois à la pension dans des toilettes écrasantes. 11 ne faut pas croire que les causeries de pensionnaires soient toujours d’une naïveté ultra-virginale : on disait bel et bien, parmi les âèves de madame Duplessis, que la mère de Clotilde Bertrand vivait en dehors des liens du mariage avec un grand seigneur d’Italie.
Clotilde était une des plus âgées parmi ses compagnes. Hile allait avoir dix-huit ans.
C'était une blonde aux traits délicats et fins, d’une beauté mignonne et presque enfantine. Son teint éblouissait; son sourire espiègle et joyeux égayait le cœur.
L'autre jeune fille pouvait avoir quinze ans à peine, mais c'était une de ces natures méridionales qui se forment de bonne heure. Elle semblait être du même âge que Clotilde, sinon plus âgée. Sa beauté, fière et un peu hautaine, avait déjà tout son développement.
Sa mère était une étrangère que l’on disait riche, et qui semblait courbée sous un mystérieux malheur.
Elle portait toujours (les habits de deuil. Ses traits maladifs et pâles montrait nt déjà des signes de vieillesse, bien qu’elle fût encore dans l’âge de la force. La vue de sa fille, qu’elle adorait, ne pouvait la faire sourire, et bien souvent on voyait des larmes dans ses yeux.
La jeune fille avait nom Alizia Pauli,
Soit que la sympathie les attirât mutuellement Tune vers l’autre, soit qu'elles fussent rapprochées par ce qu’il y avait de pareil dans leur position, Alizia et Clotilde s’aimaient. On les voyait toujours ensemble; elles se confiaient leurs secrets d'enfants : petites peines et douces j<ies...
Aux heures des récréations, on était bien sûr de les voir se perdre, bras dessus bras dessous, dans les longues allées du jardin. Elles causaient : l’une rieuse et folle, l'autre pensive et souvent rêveuse.
Et, certes, dans toute la pension fashionable, il n’y avait pas un seul couple d’amies qui pût leur être comparé. Elles étaient toutes les deux délicieusement jolies, et leurs beautés différentes s’embellissaient par le contraste.
Clotilde était plus gentille avec sa petite taille et sa légère couronne de cheveux blonds. La taille élancée d’Alizia Pauli avait une souplesse fière; ses magnifiques cheveux bruns coiffaient un front de reine, il y avait un irrésistible attrait dans l’éclat de ses grands yeux noirs.
Quand elles s’arrêtaient, durant les soirs de printemps, sous quelque tonnelle solitaire, et qu’elles s’asseyaient l’une contre l’autre, vous eussiez dit un de ces jolis caprices de peintre où l'or et le jais tranchent et se font valoir; la brune et la blonde, le contraste éternellement aimable et harmonieux.
La douce tête de Clotilde s'appuyait sur l’épaule d’Alizia, qui était plus forte et plus grande. Leurs sourires amis se caressaient; elles causaient de l’avenir, et ne voyaient point de bonheur l’une sans l’autre.
Où vont, hélas! les rêves des jeunes filles? Quelle femme n'a violé au moins un serment de tendresse éternelle?...
Mais à l'heure où ce doux serment est prononcé, la vierge est sincère.
Et ces unions éphémères sont belles comme si elles devaient durer toujours.
La mère d’Alizia demeurait à la campagne, à cause de sa santé chancelante. Dans les occasions rares où elle était ve-
uue visiter sa fille, elle ne s'était jamais rencontrée avec la mère de Clolilde. Mais les deux jeunes filles parlaient si souvent l'une de l’autre, que madame Pauli et madame Bertrand se connaissaient de loin sans s’être vues.
Un jour que Clotilde était avec sa mère dans le jardin, le hasard amena madame Pauli à la pension.
Alizia la prit par la main et la conduisit vers le bosquet où était son amie.
i Madame Bertrand, parée comme d'habitude avec une recherche opulente, était assise auprès de sa fille sur un banc de gazon.
— Mère, dit Alizia, je veux que tu la connaisses... vous vous aimerez toutes deux comme nous nous aimons.
Madame Pauli la suivait en souriant.
Au détour d’une allée, elle aperçut Clotilde et sa mère qui causaient tout tia*.
Sa main quitta brusquement la main d’Alizia.
La jeune fille se retourna, étonnée; elle vit sa mère toute • pâle.
— Qu'avez-vous?... demanda-t-elle.
Madame Pauli, qui semblait prête à défaillir, s’appuya au tronc d’un arbre.
— C’est cette femme qui est la mère de ton amie? murmura-t-elle.— Oui, répondit Alizia... mais comme vous la regardez !
Madame Pauli avait les sourcils froncés, tout son corps tremblait. Alizia voulut prendre sa main, qu'elle trouva froide comme la glace.
— Aide-moi... dit madame Pauli; je voudrais regagner ma voiture.. . Je me sens plus souffrante.
Alizia obéit.
Et, tout en marchant, elle disait :
— Connaissez- vous donc madame Bertrand, ma mère? .
Madame Pauli semblait être sous le coup d’une émotion bien douloureuse.
— Mon Dieu!... mon Dieu!... balbutiait-elle; je n'ai plus que toi au monde, ma pauvre enfant!... nous étions heureuses autrefois!...
Elle pressait son pas chancelant, et détouinait la tête de temps à autre comme si elle eût craint d'être poursuite.
— 11 y a des cœurs méchants, reprit-elle ; tu quitteras
celte maison, ma fille... — Quitter Clotilde!... s'écria A!i*ia, — Oui... oui... qui sait où peut s'arrêter le malheur!... — Vous ne voulez donc plus que je l’aime, ma mère?... — Pauvre enfant!... dit madame Pauli ; un jour il faudra bien que tu saches!...
Elles arrivaient à la porte de la pension.
Madame Pauli s'arrêta'' pour presser sa fille contre son cœur.
— L’aimer!... répéta-t-elle en frissonnant.
Puis elle se reprit, et leva les yeux au ciel en murmurant :
— C’est peut-être la maia de Dieu... Aime-ta, ma Allé, si ton cœur te dit de i’aimer...
Madame Pauli remonta dans sa "voilure. Depuis lors, elle ne revint plus à la pension.
Le soir, quand la mère de Clotilde fut partie, les deux jeunes filles se retrouvèrent ensemble. Alfzia ne put taire ce qui s’é*ait passé; elles s'entretinrent longtemps sur ce sujet mystérieux, et donnèrent leur esprit à toutes sortes de conjectures.
Madame Pauli avait une maladie du cerveau, qui mettait parfois dans ses idées un désordre bizarre. Il fallait peut-être chercher là l’explication de ce qui s’était pa s sé.
En somme, Alizia et Clotilde poursuivaient en vain le mot de l’énigme. Elles se lassèrent de chercher, parce qu’elles avaient un autre sujet d’entretien.
Il y avait entre elles un secret, un grand secret.
Un secret d’amour.
K’est-ce pas tou jours ainsi, et la vierge est-elle moins pure pour avoir senti vaguement ces premières émotions qui étonnent son igîKH'auce et font battre son cœur?
Madame Duplessis avait aux environs de Versailles une belle maison de campagne, où elle conduisait ses élèves les jours de congé. On courait dans le parc, on s’égarait en riant comme des folles sous les grands arbres, et parfois la promenade s’allongeait jusqu’aux bois charmants qui ombragent les coteaux de ViIle-d'Avray.
C’étaient de bonnes journées. Celles d’entre les élèves qui suivaient le naavtt'ge montaient à cheval sous la conduite d’une sous-maîtresse, et faisaient des excursions adorables.
Le professeur d’équitation suivait avec des grooms protecteurs.
Mais dans ces riantes forêts, les routes se croisent à plaisir.
Parfois une écuyère trop hardie se perdait, et alors c’étaient des incidents joyeux, de jolies terreurs, des aventures.
Ce fut dans une de ces campagnes équestres que Clotilde trouva son petit roman. Elle était partie, la folle jeune tille, i gaie comme uu oiseau, le sourire aux lèvres et l’indifférence i au cœur.
Le soir, on la vit toute rêveuse.
Et tandis que les voitures de la pension roulaient sur le - chemin de Versai lies à Paris, un cavalier inconnu suivait obstinément le gracieux convoi.
A qui s’adressaient les regards langoureux qu’il jetait aux . portières?
Clotilde seule le savait, et Alizia devint sa confidente.
Ce cavalier avait rencontré Ciotilde égarée dans la partie du bois de Meudon qui descend vers la vallée de Jouy. 11 s’était montré d’une courtoisie empressée, respectueuse et vraiment chevaleresque. Il était beau, jeune , et certes on ne pouvait s’y méprendre : c’était bien un gentilhomme!
Tant que dura la nuit, Clotilde rêva du galant cavalier; le lendemain elle se leva pâle et fatiguée, avec la conviction intime quelle aimait!
— Comme l’amour change une jeune fille!... Se disait-elle en voyant dans sa glace ses jolis yeux bleus battus légèrement.
A dater dç ce jour, elle eut un petit air mélancolique et sentimental, ce qui ne l’empêchait point de rire à gorge déployée quand une bonne occasion se présentait.
Le roman d’Alizia était un peu moins frivole. Tandis que ’• Clotilde fais vt effort pour garde»' l’émotion de son amour prétendu, Alizi- tâchait déjà d’oublier.
Hais elle ne pouvait pas.
Sa nature ardente et à la fois sérieuse se révélait : le trait Avait pénélré jusqu’à son cœur.
Il ne s’agissait point pour elle d’uue rencontre fortuite. Son amour, si ce mot peut s'appliquer aux enfants, était né à ia pension même.
Madame Duplessis avait un neveu qui suivait les cours de droit et qui passait, parmi les élèves de sa tante, pour un charmant mauvais sujet.
Madame Duplessis, uu contraire, gardait sur lui toutes les illusions maternelles. Elle le regardait comme un garçon studieux, timide et bien éloigné des folies de son âge.
Elle lui servait en quelque sorte de tutrice, bien qu'il fût majeur depuis un an. Elle lui avait loué un joli appartement, de l'autre côté de la rue de Varenne, en face de la pension, et ne lui reprochait jamais qu’une chose : la rareté de ses visites.
Ce beau neveu avait nom Martial Aubert. Il était de famille distinguée et jouissait de vingt mille livres de rentes.
Il fallait avoir un bandeau sur les yeux, comme la bonne maîtresse de pension, pour croire à la sagesse de Martial, qui faisait danser assez gaillardement son revenu.
Alizia et lui n’avaient jamais échangé une parole; mais il y avait plusieurs mois que la jeune fille savait, à n'en pouvoir douter, l’amour de l’étudiant en droit.
Le jardin était entouré de hautes murailles ; mais, au centre des bosquets, certain belvédère avait vue sur les maisons voisines.
Alizia et Clotilde y montaient souvent. Elles s'asseyaient sur le banc de verdure, et les regards de mademoiselle Pauli se tournaient timides vers l’autre côté de la rue de Varenne.
Martial était là, toujours à sa fenêtre, attendant l’heure désirée; sa tête s’appuyait sur sa main; ses yeux, fixés sur les deux jeunes filles, parlaient plus éloquemment que n’aurait pu faire sa bouche.
La joue d’Alizia devenait rose, et sa tête se cachait dans le sein de son amie, qui souriait à la voir émue.
Il y avait entre Martial Aubert et Alizia Pauli quelques ressemblances de nature. C'étaient deux âmes passionnées. Le jeune étudiant, malgré ses folies, avait un fond sérieux et grave comme la jeune fille elle-même. — Ils s'aimaient» plus qu’ils ne le croyaient peut-être, et leur amour grandissait à leur insu.
Bien qu’Alizia eût plusieurs années de moins que Clotilde,' son cœur avait parlé le premier. Clotilde avait un caractère enfantin; elle se sentait tout heureuse et fière d’avoir à son tour un secret. Ce fut désormais entre les deux jeunes filles un échange de perpétuelles confidences. —Elles s’en aimèrent davantage. — Elles cherchèrent avec plus d’ardeur à se trouver ensemble et à s’isoler de leurs compagnes.
La défaveur jalouse qui pesait déjà sur elles à la pension s’en augmenta.
On les épia. — Alizia cachait son secret tout au fond de
son cœur; mais Clotilde, dont l’imagination seule était prise, se battait les flancs en quelque sorte pour rester à la hauteur de ses premières impressions. Elle était imprudente et donnait beau jeu à ses rivales curieuses.
Son secret fut bientôt percé à jour.
Le bel inconnu du bois de Meudon venait trop souvent se promener dans la rue de Varenne. La fenêtre de Clolilde a s’était ouverte plus d'une fois, disait-on.
On allait même jusqu'à prétendre qu’uue lettre avait été écrite et reçue.
. Et l’on médisait énormément, tout en ne se scandalisant pas trop fort.
Ceux qui passent sous les murs austères de nos pensions à la mode rêvent d’innocence et de vertus angéliques, en regardant ces chastes croisées d’où tombent quelques accords de piano. 11 y a, certes, dos anges dans ces doux cloîtres, — mais beaucoup moins qu'ailleurs.
Nous n’avons rien à dire ici contre l’enseignement des pensions. Notre récit fait un autre procès; mais, parce que nous avons hésité au moment de formuler des aeçusations trop graves, il ne faut point crier à la calomnie.
C’est à peine si nous effleureront en passant la matière. " Loin d’aller au fond des choses , nous restons à la surface souriante, parlant de péchés mignons lorsqu’il y a des vices peut-être.
Mais il est dangereux d’allumer le flambeau qui doit éclairer ces étranges mystères, et, pour écrire certaines paroles qui sonderaient comme un scalpel brûlant une des plaies de notre civilisation, il ne faut point la plume dédaignée du romancier, mais le grave style du sage...
Un mot doit être permis à tout le moins. Elles sont heu- ’ reuses, elles sont bénies de Dieu et des hommes, les mères qui ne donnent point à autrui la tâche sainte de former le cœur de leurs filles.
Dans la pension de -madame Duplessis, nous ne voulons voir qu’un petit coin de tableau, ressortant du domaine de la comédie hoanêle.
Si nous voulions, d’ailleurs, descendre plus bas, il nous faudrait changer de personnages, car nos deux jeunes filles étaient d’excellents cœurs que jamais n’avait ternis aucune mauvaise pensée.
OS
Clolilde avait l'étourderie de sa nature faible et futile : C’était une enfant gàtce. Quant à mademoiselle Pauli» on ne pouvait pas même lui adresser ce reproche. C’était la vierge pure, qui n’a rien perdu de sa belle innocence en s’éveillant aux premières pensées d’amour.
Les semaines se passaient; il y avait maintenant chaque jour deux regards fixés sur le banc de gazon du belvédère où s’asseyaient nos jeunes filles. .
Martial n'était plus seul en observation dans la maison voisine. . • \
L’inconnu du bois de Meudon s’était avisé d’y louer une chambre et faisait, de là, des signes à toucher une âme de marbre. . ....
Il écrivait lettre sur lettre, qui étaient remises, moyennant salaire, par une servante de la pension.
Clolilde s'amusait comme une enfant à toute cette intrigue; elle faisait ce qu'elle pouvait pour se croire amoureuse et suivait le fil de l’aventure comms on lit un roman curieux.
Les lettres étaient signées : vicomte de saint-omer.
Il faut bien le dire tout de suite, le vicomte de Saint-Omer s’appelait, de son nom, M. Guichard. C’était un simple voyageur du commerce. -
Mais, en notre temps, où l’égalité n’existe guère de fait, les apparences confondent tout. Rien ne ressemble à un prince comme un commis en nouveautés, et les clercs d’huissier» écrivent, ma foi, comme des fils de pairs de France; il n’y a plus guère que les vaudevillistes pour faire beaucoup de fautes d'orthographe. * , ; . . ‘
Clolilde croyait à son vicomte comme au Messie, è Et quand Alizia, le rouge au front, parlait de Martial, Glotilde baissait les yeux pour prononcer le nom de M. de Saint- Omer. v ' • . - , /■
Le roman d’Alizia était, du reste, bien en arrière de celui de son amie. Martial ne lui écrivait point de lettres et n’osait pas lui faire le moindre signe. . . -
Alizia, au fond du cœur Lui rendait grâce de sa retenue et l’en aimait davantage.
Car c’était bien de l’amour, hélas ! un amour profond et grave qui envahissait fibre à fibre tous les replis de son cœur. Martial aussi aimait sincèrement et de toute sa force.
Mais ce Martial était un garçon étrange. Il n’avait de rete-
nue que vis-à-vis d’AJizia. Sa nature fongueuse et trop riche avait besoin de se prodiguer au dehors. 11 lui fallait, aux heures où il ne pouvait rester en contemplation à sa fenêtre devant la figure pensive de la jeune fille, il lui fallait le plaisir brayant qui enivre et qui fatigue. Son appariement de la rue de Varenne, — et en cela du moins il ressemblait au noble vicomte de Saint-Omer, — n’éfait pour lui qu’un pied-à-terre. Sa vie se passait dans le quartier des Ecoles. 11 se jetait à corps perdu et volontairement dans cetle débauche fanfaronne où les étudiants usent leur corps et leur cœur.
C’est là que Martial avait connu Gcdcon Ricard, le futur membre du barreau de Paris.
Martial Auhert, au moral sinon au physiqije, était plus ro- , buste que scs compagnons de plaisirs. Toutes ces orgies folies où les autres s’épuisaient, abrutis, ne prenaient, à lui, que son superflu de sève et son trop plein de jeunesse. — Après la débauche, il se retrouvait fort et calme, et capable de savourer les belles joies de son amour ptuv
> Un jour Alizia fut bien heureuse.
C’était fêle chez la maîtresse de pension. Le grand salon de velours grenat resplendissait de lumières.
Autour des lambris s’asseyaient les mères des élèves, près- ■ que toutes titrées, et qui venaient là, dans des toilettes écrasantes, faire honneur à mesdemoiselles leurs filles.
Ces bals, en principe, pouvaient être, d’une utilité contestable, mais la mode et l’usage s’étaient réunis pour les consacrer.
11 fallait bien voir les progrès au piano et les progrès de 1* danse. — C’était une sorte de distribution de prix.
, C’élait en outre une bourse aimable, où les actions dt l’hymen montaient et baissaient, suivant un cours aulheu* tique. Plus d’un opulent mariage s’était fait à ces bals enfcuitins.
Les grands frères de cos demoiselles entraient là d’un air ennuyé, un peu dédaigneux même, et entraînés presque de jorce par leurs mères. Ils en ressortaient avec des idées de ménage dans la tête. Car cette jolie blonde possédait deux rhâteaux en Bourgogne, et cette brune qui n’&vait plu» de père jouissait de cent mille livres de rentes...
C’était la première fois que mademoiselle Pauli assistait à.
60 v * AL1ZIA PAULI
un bal. Quand elle entra, au bras de CJptilde, souriante et gaie, elle se sentit trembler: une sorte de vertige s’empara d’elle. Cette atmosphère tiède où glissaient des parfums, ces lumières, ces diamants qui étincelaient, ces fleurs qui mariaient doucement leurs mille nuances , toutes ces choses nouvelles et inconnues lui serrèrent te cœur.
C'était du plaisir, mais un plaisir mêlé d’émotions trop violentes. s
L’amour du monde et de ses joies se révélait en elle avec une fougue inouïe. *•-•»•>
Elle était heureuse jusqu’à souffrir de son bonheur, et, à la voir chanceler toute pâle, vous eussiez cru qu’elle allait s’évanouir.
C’était une ivresse véritable. .■
Ses yeux étaient troubles. Parmi les nuages confus qui tournoyaient autour d’elle, une vision lui apparut tout à coup : son cœur cessa de battre. — Martial Aubert était debout derrière le fauteuil de madame Duplessis, sa tante.
Clolildc mit sa bouche tout contre l'oreille d’Alizia.
— Tu vas lui parler... murmura-t-elle; moi, je n’ai pas tant de bonheur !
M. le vicomte de Saint-Qmer manquait, en effets à l'illustre assemblée. - */.*'- V
Mais après un gros soupir donné à son absence, Clotilde n’en garda point un très-noir chagrin. Son sourire, revenu, brilla sur sa jolie figure; ses yeux bleus pétillèrent : elle était d’une g lieté folle. - . ~ ' .
En traversant les groupes de leurs compagnes, les deux jeunes filles pouvaient entendre les mères qui se disaient :
— Ce sont les pins jolies... Que la blonde est mignonne 1.,.
et que la brune est belle!... , - ’ *
Mais elles n’entendaient point ce qu’on ajoutait en parlant de Clotilde : > ’•' . T - ' - • ' ‘
— Quel dommage!... si jeune et déjà perdue de réputation!...
Car les médisances avaient franchi les murailles du pensionnat, et les mères savaient l’histoire de la correspondance secrète. *
— Que voulez-vous?... se disait-on ; la pauvre enfant chasse de race!... Midarae Duplessis aurait dû y regarder à deux fois avant d’admettre dans son établissement ta fille d’une
ÀLIZIA PAULI fit
femme pareille! — C’ést une inconséquence! — Pour ne rien dire de plus!... — - Car enfin, on n’est pas bien aise de voir ses enfants en contact... — Bah! interrompit une âme charitable; il est vrai que sa mère n’est pas mariée... mais son père a six ou sept millions sur la rente.
Alizia et son amie allèrent s’asseoir à deux places restées vides.
La danse commença ; Clotilde s’appuya, légère et gracieuse, au bras du premier cavalier venu ; mais Alizia fut obligée de rester sur sa chaise. — Elle se sentait près de défaillir.
Les sons de l'orchestre augmentèrent son malaise ; elle respirait avec effort cet air enivrant qui mettait du feu dans sa poitrine.
11 lui semblait que tous les regards aigus et curieux étaient fixés sur elle pour donner une cause à son trouble.
Elle n’osait plus tourner les yeux vers l’endroit où elle avait vu Martial Aubert.
Après la contredanse, Clotilde la retrouva à la même place, immobile, l’œil égaré, le sein palpitant.
Elle voulut lui parler, Alizia ne répondit point.
La pauvre enfant semblait être sous le coup d’un charme...
— Danse donc!... dit Clotilde, si tu savais comme on s'amuse!...
Alizia la regarda comme si elle n'eût point compris.
Au second quadi ille, Alizia resta encore assise. — Une nuance rosée colorait maintenant sa joue ; elle entendait un souffle derrière elle. — Elle n’osait point se retourner, mais elle savait que Martial était là.
Allait-il lui parler ? Jamais elle ne l’avait entendu, et pourtant elle pensait reconnaître sa voix.
— Elles dansent comme des anges!... se disaient les mères en suivant des yeux le quadrille; cette bonne madame Duplessis leur fait tout faire en perfection!
La polka n’était pas inventée.
— Savent-elles valser? demanda l’une de ces dames.
La maîtresse de pension, femme prudente et sachant son monde, hésita un instant. Son regard fit le tour de la galerie, afin de compter les suffrages pour et contre la valse.
Elle ne vit que des yeux bienveillants et des sourires de mères heureuses. Ces dames étaient d’humeur charmante. »
Elle fit un signe à l’orchestre. Les premières notes d'une
valse allemande jaillirent, prélude harmonieux, tandis qu'un murmure de plaisir courait dans le cercle des jeunes filles*
Alizia baissa ses beaux yeux noirs ; quelque chose lui disait:
— 11 va venir.
Tout à coup son corps eut un frémissement léger. Martial Aubert était devant elle et lui offrait sa main avéc un sourire ému.
Alizia ne releva point les yeux. Sa joue était pourpre. Elle donna sa main tremblante à Martial, qui l’entraina dans le gracieux tourbillon.
Elle était faible. Martial était obligé de la soutenir, et leurs cœurs battaient l'un contre l’autre.
Une langueur inconnue inondait l’âme de la jeune fille. Son beau corps ondulait aux moelleux balancements de la valse, et son esprit était bercé comme son corps. — C'était un rêve enchanté...
Elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d’elle. — Il y avait au-devant de ses yeux comme une brume lumineuse.
Tout était beau, resplendissant : tout souriait...
Le chant de la valse glissait parmi l’harmonie magistrale;
— il y avait des plaintes d’amour, des larmes douces comme
la première aDgoisse du bonheur. — Il y avait des soupirs , tendres et retenus, des caresses et des prières. !
Alizia croyait aux joies du ciel...
Elle allait, entraînée et soutenue par une force qui n’était point en elle. C’était Martial qui la partait comme uu enfant aimé; c’était Martial qui vivait pour elle.
Cela dura bien peu de temps. L’orchestre se tut. Alizia se laissa tomber, demi-pâmée, sur son siège.
Martial n’était plus là.
— Que t’a-t-il dit?... demanda Clotilde curieuse.
Alizia ne put pas répondre, mais elle leva les yeux sur son amie, et ses yeux étaient pleins de larmes...
Pauvre Alizia ! après huit aimées lentes, écoulées dans la tristesse, la valse de Weber chaulait encore au fond de son cœur.
Elle n’avait que ce souvenu.’ heureux où reposer sa rêverie.»
Tin. — DÉVOUEMENT DE JEUNE FILLE.
Tout le monde fut extrêmement satisfait du bal de madame Duplessis. Les choses s’y étaient passées en parfaite convenance, et vraiment la chère dame était bien le modèle des maîtresses de pension !
Chacune de ses élèves avait en elle une mère tendre et indulgente. Impossible de trouver un meilleur cœur et un esprit plus intelligent.
Voilà ce qu’on disait en sortant du salon de velours grenat, après la dernière contredanse.
Cette excellente madame Duplessis était de plus en plus à la mode.
k ce bal, du reste, on avait mêlé à l’agréable une bonne petite dose d’utile. Quelques affaires de mariage s’étaient traitées au comptant et à terme. Le cours avait été assez ferme, et les transactions matrimoniales avaient continué jusque dans la coulisse.
Entre tous ces hymens ébauchés discrètement dans le salon grenat, nous citerons seulement celui de mademoiselle Clotilde Bertrand avec M. le comte de Viilers-Brvant.
Ce fut une madame de Mareuil qui mit l'affaire sur le tapis. Le comte Hector avait, à cette époque, vingt-six ou vingtsept ans. Il était fort agréable cavalier, beau garçon, portant comme il faut un nom très-noble, et désigné pour succéder à la pairie de son oncle, M. de Villcrs-d’Aubanton.
Il avait de l’esprit, chacun s’accordait à le dire; tout le monde affirmait en outre qu’il irait très-loin, grâce aux précieux enseignements de son oncle le diplomate.
Son seul défaut était le manque de fortune; mais Clotilde en avait pour deux.
Madame Bertrand avait beaucoup de vanité, comme toutes tes femmes tombées. L’idée de marier sa fille à un comte de noblesse historique, pair de France en expectative, lui fit tourner la tête.
Quant à Clotilde, elle s’aperçut bien, en voyant Hector pour la première fois, que son cœur s'était trompé. Hector lui sembla mille fois plus beau, plus distingué, plus aimable que le pauvre vicomte de Saint-Omer.
Aussitôt qu’on lui eut présenté M. de Bryant, elle s’étonna d’avoir pu donner un regard à l'inconnu du bois de Meudon.
Malheureux commis voyageur ! ce n’était là que le commencement de ses peines.
Grâce à l’entremise active de madame Duplessis et de madame de Mareuil, l’affaire marcha sur des roulettes. Les préliminaires du contrat furent réglés sans difficulté de part ni d’autre.
Mais tout à coup, au moment où le mariage semblait certain, un obstacle s’éleva.
Les demoiselles de la pension étaient naturellement indignées de voir Clotilde, une bourgeoise, moins qu’une bourgeoise, épouser un homme titré.
C’était inconvenant, car enfin personne n’ignorait la conduite de sa mère. Puis, pour passer de la mère à la fille, ces demoiselles n’avaient garde de taire maintenant les bruits charitables qu’elles avaient fait courir elles-mêmes.
Elles parlèrent tant, si bien et si haut, que ces rumeurs se répandirent dans les divers cercles dont leurs familles faisaient partie.
Le comte, c’était désormais un fait reconnu, accomplissait là un acte peu honorable. Il dérogeait positivement; il descendait même plus bas qu’une mésalliance ordinaire, puisque l’argent lui faisait fermer les yeux sur un passé notoirement compromis. •
11 y a des gens qui ressortissent si étroitement de la juridiction mondaine, qu’il leur faut courber la tête devant toute sentence de l’aveugle tribunal.
Le comte Hector, malgré sa bonne envie de passer outre, fut obligé de s'arrêter. 11 eut peur de ce cri de haro qui s’élevait sourdement autour de lui.
Les pourparlers furent rompus.
Le soir, Clotilde entra tout en larmes dans la chambre de son amie. Elle se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son joli visage entre ses mains.
— Qu’as-tu donc?... demanda Alizia effrayée.
Clotilde ne pouvait point répondre; les sanglots étouffaient sa voix. Quand ses pleurs firent trêve enfin, elle s’écria d’un accent désespéré î
— Je suis perdue!... Il ne me reste plus qu’à mourir!
Alizia lui avait pris la main et cherchait à la calmer.
— Je suis perdue!... répéta Ciotilde ; moi qui étais si heureuse hier encore, il ne me reste plus d’espoir !
Et comme Alizia l’interrogeait, elle répondit d'une voix coupée de nouveau par les sanglots : —
— Qui a pu divulguer mon secret?... On a dit au comte que j’étais une fille légère... que j’avais reçu des lettres...
Bien plus, on m’a calomniée On a dit que je donnais des
rendez-vous... Et le comte a écrit pour retirer sa parole, i
Alizia ne répondit point tout de suite; elle regardait Ciotilde d’un air triste et tenait toujours sa main entre les siennes.
— L’aimes-tu?... murmura-t-elle après un silence. — Si je l’aime!... s’écria Ciotilde. Je te dis qu’il ne me reste plus qu’à mourir!
Alizia eut un sourire mélancolique.
— 11 te reste à être heureuse... dit-elle, puisque tu l’aimes et que tu seras à lui. — Mais tu ne m’as donc pas comprise !... voulut dire Ciotilde. — Viens! dit Alizia, tandis qu’un éclair d’enthousiasme s’allumait dans ses grands yeux noirs.
Elle prit son amie par la main et la conduisit jusqu’à la chambre de madame Duplessis. Ciotilde ne savait que penser.
Madame Duplessis était en grande conférence avec la douairière de Mareuil. 11 s’agissait entre elles du mariage rompu, et madame Duplessis ne se dissimulait point que c'était un coup terrible porté à son établissement.
11 y avait eu jusqu’alors, autour du pensionnat fashionable, une bonne odeur d'hyménée, et madame Duplessis était trop philosophe pour ne pas s’avouer que les trois quarts de sa vogue venaient de cet utile parfum.
Un mariage rompu, rompu pour cause de bruits fâcheux qui couraient sur une de serélèves, c’était un échec grave.
En définitive, la bonne dame se rendait justice; elle n'avait jamais bien compris pourquoi la mode avait adopté si chèrement son pensionnat, qui ressemblait à tous les autres.
A cette faveur il n’y avait qu’un motif plausible : c’était le prix exagéré de la pension. . - i-
Mais il faut si peu de chose pour chasser la vogue inconstante et aveugle ! madame Duplessis n'avait pas encore fait sa fortune.
- Elle était d’humeur détestable lorsque mademoiselle Pauli , s’introduisit chez elle avec son amie. . - -
• — Que voulez-vous?... demanda-t-elle brusquement. — Je
. désirerais parler à vous seule, madame, répondit Àlizia.
La douairière de Mareuil passa dans la pièce voisine. Mais elle avait de ces oreilles qui entendent à travers les portes.
— Je viens réparer un malheur arrivé par ma faute, dit mademoiselle Pauli d’un ton ferme; toutes ces accusations qui pèsent sur Glotilde, c’est moi qui les ai encourues.
Clotilde écoutait, les yeux baissés; elle n’osait ni interrompre, ni manifester sa surprise.
Madame Duplessis avait pris un air sévère.
— Ces lettres qui venaient du dehors... commença-t-elle.
— Ces lettres étaient pour moi, madame... interrompit Àlizia.
La maîtresse de pension se leva et baisa le front rougissant
de Clotilde, qui avait des larmes dans les yeux.
— Pauvre ange!... murmura-t-elle; vous vous laissiez accuser sans rien dire!... Ce sera un beau trait dans votre vie, ma chère enfant !
Clotilde se tourna vers mademoiselle Pauli, qui restait immobile et froide. Sa conscience se révoltait; peut-être allaitelle repousser le dévouement de son amie; mais madame Duplessis l’interrompit encore :
— Quant à vous, mademoiselle, dit-elle à Alizia d’un ton j«ec ; vous avez bien tardé à faire votre devoir!... Cela suffit... retournez à votre chambre, où je vous ferai savoir mes ordres.
Clotilde s’élança en pleurant vers Alizia et la serra dans ses bras.
— Tu m'as dit que tu l’aimais ! murmura la jeune fille qui ge dégagea et s’enfuit.
— Ma chère dame, s’écria la maîtresse de pension en ouvrant ia pen te à la douairière de Mareuil, nous n’avons plus qu'à commander la corbeille... Je savais bien, moi, que notre chère Clotilde était innocente!... — Quant à moi, dit madame de Mareuil, j’en aurais mis la main au feul... Allez, mon enfant, poursuivit-elle, nous allons causer ici de gravei affaires... Et, dans deux semaines, je vous promets que vous serez comtesse.
. Clotilde s'échappa, profitant de' la permission donnée; elle ne fil qu'un bond jusqu’à la chambre de son amie.
— Je ne peux accepter ton sacrifice!... dit elle en tombant dans les bras d’Aiizia; si quelqu'un est coupable, c'est moi,..
— Tu m’as dit que tu l’aimais, répondit Alizia en lui rendant ses caresses; tu seras heureuse.
Clotilde joignit les mains.
— Ecoute, dit-elle, je te dois plus qu'à ma mère. Que Dieu me donne l’occasion de m’acquitter, et tu verras si je suis reconnaissante!
Dans la chambre de madame Duplessis, on achevait de poser les conditions du contrat, l'affaire était renouée.
Peut-être trouvera-t-on que la bonne maîtresse de pension avait jugé bien lestement ce procès délicat.
Mais l’excellente dame ri’en eût pas même demandé si long. Du moment qu’on lui rendait son mariage, le reste lui importait peu.
Et puis, il faut tout dire, le hasard, dans cettë circonstance, avait bien mal servi la pauvre Alizia.
Trois ou quatre jours auparavant, on en eût peut-être usé différemment avec elle.
Mais, la veille même, Martial Aubert, le neveu de madame Duplessis, ne s’était-il pas avisé d’avouer à sa tante qu’il aimait mademoiselle Pauli et qu’il prétendait demander sa main ?
L’idée aurait pu n’être pas absolument mauvaise, puisque la mère d’Alizia devait être très-riche, à en juger par la pension qu’elle payait pour sa fille; mais la maîtresse avait reçu, l’avant- veille, une lettre de madame Pauli, qui parlait de procès perdu et de malheurs menaçants. D’un jour à l’autre, madame Puuli allait se trouver sans ressources.
Et Martial avait vingt bonnes mille livres de rentes, outre qu’il était dans l’avenir l'héritier unique de la maîtresse de pension.
Cette petite Alraia devenait un inconvénient.
En acceptant pour vrai son aveu, madame Duplessis faisait d’une pierre deux coups : d’abord, elle rétablissait un mariage compromis, lequel mariage devait lui rapporter profit et honneur; ensuite, elle se débarrassait de mademoisélie Pauli, qu'elle aimait beaucoup, mais qui avait le tort de ne plus être un bon parti pour son neveu.
Le mariage se fit et donna un lustre nouveau à la pension fashionable.
La pauvre Alizia ne fut point invitée aux fêtes; elle ne quittait plus sa chambre, et Dieu sait ce qu’on disait d’elle, aux heures de récréation et aux heures d’étude, dans la pension de madame Duplessis.
Le lendemain du mariage, elle partit pour aller rejoindre
sa mère, et cela se fit tout naturellement, parce que madame Pauli avait déclaré, dans sa dernière lettre, qu’elle ne pouvait point s’engager pour un semestre nouveau.
11 y avait huit jours, au moins, que Martial Aubert n’avait aperçu Alizia au belvédère. Quand il lui demandait de ses nouvelles, madame Duplessis lui répondait : — Elle est malade.
Si bien que les rumeurs envenimées qui couraient dans la pension eurentle temps d’arriver jusqu’aux oreilles de Martial.
Il se précipita chez sa tante, incrédule encore, mais déjà furieux. „ ... , - * •
A ses questions, madame Duplessis répondit par des réticences fort adroitement nuancées; on eût dit vraiment qu’elle voulait ménager la réputation de la pauvre Alizia.
Martial, bouillant d’impatience, interrogeait, interrogeait!
Et, comme les réponses de sa tante ne devenaient jamais plus précises, Martial finit par dire :
— Où est-elle?... Je veux la voir. '
Madame Duplessis secoua sa tête prudente, coiffée du respectable béguin.
— Tu ne peux plus la voir, répliqua-t-elle; la pauvre fille s’est jugée elle-même... Elle est partie! — Partiel... s’écria Martial atterré; mais c’était donc bien grave?
La bonne dame leva les yeux au ciel.
— Je l’aimais tendrement, murmura-t-elle : mais j’ai une responsabilité devant Dieu... Et j’aurais eu peur de voir le péché s’introduire parmi mon petit troupeau... — Mais, ma tante, s’écria Martial, vous saviez bien qu’elle était pure comme un ange! — Je le croyais, et les bras me sont tombés * quand j’ai appris qu’elle donnait des rendez-vous, qu’elle recevait des lettres... — Des rendez-vous ! répéta encore Martial dont la voix s’étouffait; des lettres 1 mais c’est impossible! Qui donc lui donnait des rendez-vous?... Qui donc lui écrivait ces lettres?...
La chambre de madame Duplessis s’ouvrait sur la rue de Varenne. Au lieu de répondre, son regard se porta, volontairement ou non, vers la maison qui faisait face.
A une fenêtre de cette maison, le malheureux vicomte de Saint-Omer, qui ne savait point le mariage de Clotilde et qui attendait son retour, lançait vers le jardin de la pension des œillades langaureuses. , -
Martial fut frappé comme d’un trait de lumière.
Nous l’avons vu calme jusqu’à la froideur dans son cabinet de magistrat, au faubourg d’Avranches ; mais huit ans s'étaient écoulés depuis lors. A l’époque dont nou3 parlons, Martial Aubert était un tout jeune homme, chaud, emporté, fougueux.
Il s’élança hors de la chambre de sa tante et traversa la rue d’un bond.
11 entra chez M. le vicomte de Saint-Omer au moment où son courroux arrivait à son comble.
11 n’y eut poiqt d'explications échangées; Martial ne voulait qu’une chose : tuer cet homme qui lui avait pris tout son bonheur.
Le vicomte répondit, ma foi, gaillardement à la provocation. Rendez-vous fut pris pour le lendemain et l’on devait se battre à mort.
Le lendemain Martial se trouva seul au rendez-vous. Le vicomte commis-voyageur avait réfléchi durant cette nuit, et, pour ne point priver la maison qui l’employait de ses soins habiles, il s’était mis en diligence le matin même.
Impossible désormais de s’expliquer et de savoir.
Le caractère de Martial changea. 11 devint sombre, froid, inquiet; mais, loin de fuir la socélé de ses anciens camarades, il se jeta dans l’orgie à corps perdu.
Madame Duplessis fut contente, parce que, à dater de ce jour, elle ne l’entendit jamais prononcer le nom d’Alizia Pauli.
Dans sa solilude nouvelle, la pensée d’Alizia se partageait enlre Clotilde et Martial. Elle ne les avait revus ni l’un ni l’autre à l’heure du départ, et l’adieu était tombé des bouches moqueuses de ses compagnes.
Alizia ne comprenait peut-être point alors toute l’étendue de son sacrifice. Quand elle songeait à Martial, elle se disait : — 11 m’aime... il saura bien où me trouver!
Quand elle songeait à Clotilde, un beau sourire venait parmi sa tristesse.
— Elle est heureuse... se disait-elle.
Madame Pauli habitait une charmante maison de campagne sur la route d’Orléans. Quelques jours après l’arrivée d’Alizia, madame Pauli lui dit :
— Quand lu es venue au monde, ma fille, tu étais la plus riche héritière de Florence... ton père avait de beaux palais
et de beaux châteaux... ta mère était plus riche encore que ton père... maintenant tu n’as plus rien, ma fille.
Alizia serra doucement la main de sa mère contre son cœur.
— Qu'avons-nous besoin de fortune?... dit-elle. Vous m’aimez et je vous aime... je travaillerai pour nous deux.
Madame Pauli essaya de sourire ; mais son visage, pâli par la maladie, était bien triste.
■—Qui sait si nous serons ensemble longtemps?... murmura-t-elle; je deviens faible... mes souvenirs me tuent. Oh! ma fille... ma fille, ajouta-t-elle avec des larmes dans les yeux, que de bonheur il y avait autour de ton berceau!... Ta sœur aînée, mon pauvre aDge, était morte déjà... tu arrivais, après des années de froideur, comme un doux gage de réconciliation et d’amour... Ton père était revenu vers moi..; il te regardait sourire, et il m’aimait... Te souviens-tu de ton père, Alizia? — Oh! oui... répondit la jeune fille; une tête noble et douce... — Et un noble cœur!... ajouta madame Pauli; cette femme lui avait jeté un sort... 11 avait une fille d’elle, une fille qu’il adorait...
Un jour il quittait l’Italie pour ne plus me voir, pour fuir mes larmes... Il emportait avec lui le prix de ses palaiaet de ses châteaux...
Nous restions seules, ma fille, tu avais dix ans; — j’appris qu’il était en France, je vins à Paris : un secret espoir me restait.
Hélas! je le revis!...
La tête de madame Pauli s’appuya sur sa main.
— Ma fille, reprit-elle, depuis trois jours j'ai mis une robe noire à la place de tes habits de pension... tu n'as point remarqué cela. C'est le deuil de ton père que tu portes...
Des larmes vinrent aux yeux d'Alizia.
— 11 est mort sans penser à nous... poursuivit madame Pauli... il est mort en donnant toute sa fortune à cette femme qui était l’institutrice de ma fille aînée... et tu n’as plus rien en ce monde, ma pauvre enfant, car ma fortune à moi était engagée tout entière dans un procès, et les juges de Florence m'ont condamnée.