IX. — SOCS-M.VITHESSE
Quelques semaines après, Alizla entrait, en qualité de sonsmaîtresse, dans une petite pension de la rue de Babvlone, au faubourg Saint-Germain.
Elle n'avait pas même la consolation de rester auprès de sa mère, dont les derniers jours se consumaient dans la solitude et dans la trisiessc.
Madame Pauli habitait une pauvre chambre, au coin de la rue du Bac : c'était bien près de la pension; mais, pour les faibles appointements qu’on lui donnait, Alizia vivait en esclave. C'était à peine si elle pouvait s'échapper quelquefois, à de longs intervalles, pour passer une heure avec sa mère.
La pension était teliue par deux vieilles demoiselles sans, fortune, qui avaient grand’peine à vivre. Les élèves étaient rares et les parents pauvres. On payait peu, on payait mal. Les demoiselles Leblond avaient peut-être été de bonnes filles au temps de leur jeunesse; maintenant le malheur et l : àge les avaient aigries. Chez elles, la vie d' Alizia était un martyre.
Les demoiselles Leblond faisaient sonner bien haut auprès de leur clientèle l’honneur et l’avantage de posséder uue sousmaitresse sortant de la pension Duplessis.
Les demoiselles Leblond disaient :
-On a chez nous la même éducation que dans la maison là-bas, rue de Varenne. Seulement, chez cette madame Duplessis on paye mille écus ce que nous donnons pour cinq cents francs.
— Ma chère enfant, disaient-elles à mademoiselle Pauli, vous jouez très-bien du piano, vous dansez à merveille, vous savez peindre les fleurs... Je crois même que vous pourriez faire des vers au besoin... Mais ce n’est pas cela qu’il nous faut... Nous aimerions mieux avoir une sous-maitresse bonne iingère, ayant une belle écriture de commerce-.. Au lieu des quatre ou cinq langues que vous parlez, si vous saviez seulement tenir un peu les livres en partie double! Tous vos tar lents de princesse, sont assez inutiles pour apprendre à lire à des petites filles de marchands.
Et les demoiselles Leblond partaient de là pour marchan-
fier les pauvres appointements d’Alizia, pour opérer des retenues. La jeune fille travaillait du matin au soir et pouvait b peine soutenir sa mère.
La pension Leblond occupait une sorte de grande masure à la physionomie triste et claustrale. Tout y avait un aspect de gêne et de pénurie. Chaque année, la maison se ruinait davantage, tandis que le nombre des élèves diminuait.
Et plus les froides salles d’étude se faisaient désertes, plus le caractère des vieilles filles devenait acariâtre et méchant.
Alizia pleurait bien souvent; mais, quand sa mère l’interrogeait, elle disait : — Je suis heureuse.
' Ses seules distractions consistaient en quelques promenades dans le petit jardin ravagé, sans fleurs, sans arbres, sans gazon, où les élèves de la pension Leblond venaient grelotter en hiver et rôtir en été. Parfois encore on la laissait s’asseoir durant un quart d’heure devant l’antique piano qui décorait le parloir.
Mais il fallait pour cela que les demoiselles Leblond fussent de très-bonne humeur.
Le reste du temps, mademoiselle Pauli montrait l’alphabet à des petites filles.
Elle apportait dans ses fonctions une douceur angélique > les enfants l'aimaient pour sa résignation et sa patience.
Mais les vieilles demoiselles Leblond disaient qu’elle faisait du tort à leur établissement en restant toujours triste comme un bonnet de nuit.
Quand mademoiselle Pauli avait le droit d'être seule et de songer, sa pensée revenait toujours vers les années heureuses de son enfance. Elle se voyait dans ce blanc palais florentin où elle était née; elle se voyait entre son père et sa mère qui s’aimaient.
Elle était bien enfant lorsqu’elle avait vu son père pour la dernière fois ; mais elle se souvenait de sa haute taille et de son mâle visage...
Puis sa mère avait commencé de souffrir; l'exil était venu.
Mais que de bonheur encore dans l’exil I — L’amitié de Clotilde, — et ce beau rêve, l’amour de Martial!...
Des semaines avaient passé, puis des mois, puis de longues années, et ni Martial ni Clotilde ne lui avaient donné signe de vie.
Peut-être ne savaient-ils pas où elle était. Mon Dieu! s’ils l’avaient oubliée!...
Alizia ne savait rien de ce qui s’était passé entre Martial et madame Duplessis, à l’époque du mariage de Clotilde.
Elle restait sous l’impression des derniers jours passés au pensionnat de la rue de Varenne. La dernière fois qu'elle avait vu Martial Aubert à sa fenêtre, ses regards étaient doux, suppliants et pleins de tendresse passionnée.
Elle ne devinait point les conséquences malheureuses de son sacrifice. A cet égard, Dieu laissait un voile sur sa vue pour la sauver du désespoir.
11 y avait de l’autre côté de la rue de Babylone, vis-à-vi* de la pension Leblond, un grand et bel hôtel qui s’élevait, avec ses hautes fenêtres et son perron de granit, au fond; d’une cour fermée.
Le jour, le grand hôtel était triste; ses murailles grises arrêtaient la vue de la pauvre Alizia. Mais bien souvent, le soir, toutes les fenêtres s’illuminaient à la fois. 11 y avait bal.
La rue de Babylone, si déserte et si tranquille, s'éveillait tout à coup au fracas des nombreux équipages.
Ces soirs-là, mademoiselle Pauli éteignait sa lumière plus tôt que de coutume, mais elle se couchait plus tard.
Vous l’eussiez vue debout auprès de sa croisée, l’œil collé aux vitres que troublait son haleine. Sa pauvre robe d'indienne la défendait mal contre le froid; mais elle ne s’en apercevait point.
Elle restait là, regardant de tous ses yeux et perdue dans un rêve.
Le marchepied des brillants équipages tombait; la porte de • la cour, ouverte à deux battants, lui laissait voir le perron illuminé et les blanches femmes qui montaient, au bras de leurs cavaliers.
Comme elles étaient belles 1 et qu’elles devaient être heureuses! — Que de diamauts, que de perles , que de Qeurs!...
Les aimait-on? aimaient-elles?...
Oh! ce devait être sans doute comme au bal de la rue de Varenne ! — 11 y avait là des jeunes filles frémissant au premier trouble d’amour...
Alizia était faite pour le monde. Du fond de son malheur triste et glacé, sou âme allait vers toutes ces joies. Son cœur
battait, la pmvre fille; son sein ému se soulevait, et ses paupières avaient des larmes.
Mon Dieu ! qu’elles étaient amères et lentes les heures de la solitude, si près du plaisir envié!
Le poids lourd du malheur n'avait pu courber cette fière jeunesse. Alizia pouvait bien se résigner sous la main de Dieu et suivre le sillon de son travail solitaire; mais en ces moments où le temps était à elle, à ces heures de sommeil qu’elle n’avait point vendues, sa nature se redressait dans son ardente vigueur. — La nuit l'entourait; elle ne pouvait voir la misérable livrée qui voilait sa beauté.
Son esprit s’élançait loin de la réalité navrante.
N’y avait-il point de robe blanche pour sa fine taille si riche et si souple? — Ses pieds mignons ne pouvaient-ils chausser le salin? — Pourquoi ne pas mettre des perles parmi .es belles ondes de ses cheveux noirs?...
Mon Dieu ! le plaisir, la beauté qui triomphe, l’amour partagé, la vie dos jeunes et des heureux!...
Son front 'brûlant touchait la vitre froide. — Son lève s’envolait.
Mais il revenait, il revenait bien vite, car c’était volontairement qit'elle entrait dans celte ivresse.
A travers la rue et les fenêtres fermées, des accords vagues venaient jusqu’à son oreille : c’était la musique du bal, la musique enchantée qui met des parfums dans les veines et qui n’empêche pas d’entendre ces paroles murmurées qui descendent jusqu’au cœur...
Pauvre doux souvenir! — La valse de Weber ne viendraitelle pas avec ses balancements moelleux et sa tendre mélancolie 1 llélas! hélas! à d’autres toutes ces joies l à d'autres la fatigue enivrée et ce bonheur silencieux que l’on cache au
milieu de la fête comme l’avare jaloux cache son trésor!
Hélas! il n'y avait là que des ténèbres froides, une chambre nue et la triste couchette témoin de tant d’insomnies!...
Alizia frissonnait parce qu'une pensée traversait son cœur comme une flèche aiguë.
Parmi ces ombres que l’éclat des lustres projetait sur les rideaux diaphanes, n’avait-elle pas cru reconnaître l’ombre de Martial? — La fièvre venait avec ses illusions et ses /erreurs. — Oh! si Martial était là!
Si la main de Martial entourait, comme autrefois sr taille
AI.IZIA PAU U
à elle, la (aille d’une autre jeune fille! Si la voix de Martial murmurait à l'oreille d’une autre femme ces paroles qui restaient gravées tout au fond de 6on cœur!
Son âme défaillait à celte pensée; ses deux mains couvraient son visage baigné de larmes.
Elle ne voulait plus voir; elle gagnait son lit d’un pas chancelant et faible.
Et la musique du bal la poursuivait jusque sur sa couche. — Le sommeil appelé ne venait point. — Elle pleurait son avenir brisé, son amour perdu!...
Elle pleurait jusqu'à l’heure où la fatigue et l’engourdissfiment jetaient un voile épais sur son esprit.
Alors Dieu laissait tomber parfois un songe souriant à son chevet.
Que Martial était beau! que sa voix était douce! — Son regard suppliait; comment le refuser? — La valse de Weber tombait d’en haut comme un écho céleste...
La taille d’Alizia s’abandonnait à une main aimée; elle sentait une poitrine battre contre son sein. — Que de parfums dans l'air où vibrait la suave musique ! — Alizia valsait; son corps avait des ailes; son âme goûtait avec recueillement une félicité divine...
Puis elle se dressait en sursaut; tout à coup, la cloche rauque de la pension tintait le réveil. — Elle ouvrait les yeux; le jour, passant par la fenêtre étroite, éclairait la petite chambre.
Elle ne pleurait plus, la pauvre fille; le découragement morne et muet descendait sur son front...
11 y avait deux ans qu’Alizia était sous-maîtresse à la pension des demoiselles Leblond, lorsque sa mère mourut.
Avant d'aller vers Dieu, madame Pauli eut un long entretien avec sa fille.
Alizia n’avait quitté l’Italie qu’à l’âge de dix ans. Elle ne pouvait conséquemment ignorer que ce nom de Pauli, pris par sa mère lors de l’arrivée en France, n’était point le nom de sa famille.
Elle connaissait tous les titres de son père, qui était un grand seigneur, — un prince. — Elle savait même en partie l’histoire des malheurs de sa famille.
C’était une institutrice française, comblée de bienfaits par sa mère, qui avait apporté le trouble dans la maison.
Jusqu'à la venue de cette femme, on était heureux dans le riche palais du prince de Santa-Croce.
Elle était belle; le père d’Alizia se prit pour elle d'un amour insensé. Pour elle, il abandonna une première fois sa \ femme et son enfant.
Quelque temps avant la naissance d’Alizia, le repentir le prit cependant, et il revint auprès de sa femme.
Leur fille aînée était morte.
Alizia vint au monde à la suite de cette réconciliation.
Mais le temps du repos fut court. — La Française, elle aussi, avait une fille. Elle écrivait lettre sur lettre. Le prince quitta une seconde fois Florence, et ce fut pour ne plus revenir.
Ce qu'Alizia ne savait point, c’était le nom de la Française. Madame Pauli le lui apprit avant de mourir.
— La fille de cette femme est ta sœur... ajouta-t-elle; Dieu te bénira si tu l’aimes, ma pauvre enfant... Mais, croismoi, si le hasard vous rapproche jamais, ne lui donne point trop de place dans ta vie... ces gens nous ont toujours porté malheur!
Alizia tâchait de réchauffer scs mains qui étaient déjà froides.
— Ecoute... reprit madame Pauli, je sens que mes paroles jont comptées... Tu es trop pauvre, ma fille, pour porter le nom de ton père... Cette femme, qui nous a tout pris, doit le haïr... qui sait ce qu’elle pourrait faire contre toi, si elle te reconnaissait pour la rivale de sa fille? — Je garderai le nom que vous m’avez donné, ma mère, dit Alizia. — Quand môme ces gens te témoigneraient de la tendresse, reprit madame Pauli, tu garderas notre secret, n’est-ce pas? — Je le garderai, ma mère. — Tu me le promets?... — Je vous le jure!
La pâle figure de madame Pauli prit à ces derniers mots une expression de sérénité. Sa tête se reposa sur son oreiller; elle parut s’endormir d’un sommeil doux et tranquille. Elle était morte.
Le lendemain, Alizia suivit presque seule un pauvre cercueil qu’on menait au cimetière du Mont-Parnasse.
Quand elle revint à la pension Leblond, les vieilles filles lui dirent qu'elle ne regrettait point sa mère! parce qu’elle avait les yeux secs et que sa joue ne pouvait plus guère pâlir.
Alizia était seule au monde. Depuis bien longtemps elle
n'avait eu pour consolation que les bonnes paroles qui tombaient de la bouche de sa mère.
Cette bouche amie était muette maintenant; Alizia, qui vivait par le dévouement, n’avait plus personne à qui se dévouer.
, Sa vie était une souffrance lente, monotone, découragée.
Parfois, pourtant, un espoir luisait au fond de sa détresse, tomme une étoile dans les sombres nuits. Son coeur se reprenait à battre.
Elle avait une sœur, une sœur dont la naissance avait causé sa misère présente et les peines mortelles de sa mère. Mais cette sœur, qu’elle voulait aimer, n’était-elle pas innocente de tous ces malheurs et de ce grand crime de famille?
Sa sœur!... ce nom sonnait à son âme comme une délicieuse caresse.
Quatre années de deuil se passèrent. Les demoiselles Leblond vieillissaient. Comme elles étaient trop pauvres pour lutter de progrès et de charlatanisme avec les établissements voisins, leur pension tombait petit à petit.
Chaque élève qu'elles perdaient, c’était une menace de dénûment pour leurs vieux jours.
Une sorte de malédiction pesait sur cette maison froide et triste. Parfois, quelques parents venaient, alléchés par le bas prix de la pension; mais, à la vue des pauvres petits êtres qui grelottaient dans les salles humides ou dans le jardin désolé, chacun s’en retournait bien vite.
Voyant cela, les vieilles tilles faisaient des économies de rage concentrée, qu’elles déchargeaient, aux bonnes occasions, sur la pauvre Alizia.
N'était-cc pas elle qui était cause de tout cela? Depuis son entrée dans la maison, n'avait-on pas perdu la moitié des élèves?
Elle n’était bonne à rien qu’à montrer aux gens sa figure de fantôme et à jouer toujours la même valse sur le piano du parloir.
Et pourtant, on la payait. — Et pourtant, elle mangeait du pain comme ceux qui travaillent.
Alizia demandait à Dieu bien souvent de la réunir à sa mère.
Il y avait six ans qu’elle n’avait vu Clotilde et Martial, ces deux riants souvenirs de sa jeunesse heureuse.
Clotilde l'avait oubliée sans doute ; quant à Martial, il de vait être marié depuis longtemps.:.
Dans la tendresse fidèle que leur gardait Àlizia, il n’y avai: plus d’espoir
Un jour qu’elle était à sa croisée, songeant à eux, peutêtre, et regardant sans voir la chaussée déserte de la rue de Babylone, une voiture élégante tourna l’angle de la rue du Bac.
C’était une calèche découverte, où s’asseyait une jeune femme avec deux petites filles, jolies comme des anges.
Le regard distrait d’Alizia s’était porté sur l'équipage, elle contemplait le doux sourire des deux enfants.
— 11 y a six ans! pensait-elle; ceux de Clotilde doivent
avoir cet âge
Comme la voiture passait sous les fenêtres de la pension, la jeune femme leva la tète par hasard; son regard rencontra celui d’Alizia, et toutes deux poussèrent à la fois un grand cri.
L’équipage s’arrêta.
L'instant d'après, la jeune femme s'élançait dans la pauvre chambre d’Alizia, qui lui ouvrait ses bras en pleurant et en balbutiant
— Clotilde!... ma chère Clotilde I...