‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 10 sur 58 · S8 ALLAN CAMÉRON · texte numérisé non relu

S8 ALLAN CAMÉRON

sieur le juge, vous voudrez bien passer encore un mois ou deux dans ma maison. — Que voulez-vous dire? s'écria M. Ramsay. — Les routes sont peu sûres, continua Evan, et je ne voudrais pas vous voir exposé de nouveau aux mauvaises rencontres dont vous parliez 11 y a un moment. Je vous engage donc à prendre patience. Vous devez dormir sous ce toit jusqu’à nouvel ordre.

Après avoir parlé ainsi, le Ghef salua ses hôtes et sortit de la saile.

Le juge demeura immobile et sans voix. On eût dit qu’il venait d'être frappé par la foudre. Allan, qui n'avait pu se défendre d'une joie secrète, en entendant son frère, porta les yeux sur miss Ramsay. Mais le visage de la jeune fille n’exprimait qu’une douce tristesse. Le highlander hésita un moment. Enfin il se leva ct courut sur les traces de Mac-Connuill. Il l'atteignit bientôt, et l’arrêtant par son plaid : Evan, Jui dit-il, laissez-moi partir avec vous.

Mac-Connuill le regarda en souriant et lui dit avec bonté : Tu veux encore me suivre, mon ami? c’est bien! je devais m’y attendre; mais c’est une chose impossible. — Frère, ajouta le jeune Caméron, dites-moi au moins pourquoi vous ne voulez pas m'emmener.

Evan-Dhù se retourna à demi, et regardant le montagnard, lui dit d’un ton sévère : Depuis Quand, Monsieur, osez-vous me demander compte de mes volontés? Je vous prie de m’épargner vos questions, ajouta-t-il en s’éloignant ; vous ne partirez pas.

L ViI.—DEPART DU CLAN.

Te reverrai-jeencore ? au ciel ou sur la terre ? Hélas ! où tu voudras ; peu m'importe le liew, Je suis reconnaissant de ton service— Adieu.

Byrrox.

Dès que la nuit fut venue, de grands feux s’allumèrent sur toutes les montagnes du Lochaber. Ces signaux lointains annonçaient queleselachans avaient reçu le message de leur Chefet se disposaient à obéir. En effet, depuis le soir jusqu’au matin des troupes de highlanders armés, venues de tous les points de la contrée, se réunirent au bord du lac. C'était un spectacle etrange que de voir paraitre tout à coup, au milieu des ténèbres, ces hordes belliqueuses, éclairées dans leur marche par des flambeaux de résine, et poussant, de distance en distance, les cris de guerre qui devaicnt les faire reconnaitre. Par ordre d’'Evan- Dhù, on avait apporté dans la prairie des tonnes | remplies d’ale mousseuse, et l’on faisait rôtir devant d’enormes brasiers des chevreaux et des moutons que les nouveaux venus se partageaient entre eux. Lorsque le sommet des tours de Lochiel commença à blanchir, il n’y avait pas moins de six cents montagnards dans la vallée. Un murmure annonça bientôt | l'approche du Chef. Mac-Connuill sortait du château, et après avoir fait dresser le pont-levis, descendait

Léo

een emn

au bord de l'étang. Il était vêtu comme la plupart des highlanders, mais son bouclier de cuir semblait plus large et plus pesant. En arrivant aw milieu de ses compagnons, Evan promena ses regards sur le rivage, pour s'assurer que tous les clachans avaient répondu à son appel. Satisfait de ce rapide examen, il parcourut les groupes formés par les divers détachements. Parmi les Camérons, les uns assis en rond autour d’une cruche remplie causaient bruyamment sur les affaires de l'Ecosse, les autres fourbissaient leurs armes, faisaient des cartouches ou rajustatent leurs costumes avec les lambeaux de leurs plaids. Quelques-uns, qui avaient fait peut-être une plus longue route, s’etaient couches sur le gazon et se laissaient aller au sommeil. Mac-Connuill arriva auprès d’un de ces dormeurs qui avait posé sa tête sur un fragment de rocher tombé de la colline. Le Chef montagnard fit un geste de deplaisir, et repoussant du pied loin de lui la pierre couverte de mousse, s’ecria avec dédain : Etes-vous donc devenu si effeminé, Andrew, qu'il vous faille un oreiller pour dormir? Le highlancder, éveillé en sursaut, se releva avec conf ion et se perdit au milieu dela foule. Evan-Dhà continua sa tournée et arriva près du vieux Mac- Drummond, qui, en ce moment, racontait à de jeunes bighlauders ses campagnes sous le roi Jaques VI d’Ecosse. Ces récits, que le bon vieillard avait répetés sans doute plus d’une fois, enchantaient pourtant l'auditoire, et personne ne dormait autour du Nestor mentagnard. Le Chef des-Camérons attendit en silence la fin de l'histoire commencée, mais un nouvel

ar

St pe |

RU EEE

ALLAN CAMÉRON. 33 episode succéda au Premier, sans qu'il eùt éte possible de saisir le moment de la transition. Heureusement le vieillard ayant aperçu Evan, comprit que la curiosité n'était pas l'unique motif qui retint au milieu du groupe bienveillant le noble auditeur. I s'empressa done de congédier ses amis ct demeura seul avec Mac-Connuill.

— Je vous ai cherché longtemps, mon père, dit Evan, j'avais besoin de vous voir avant ce quitter Lochiel. Je laisse ici deux prisonniers, je devrais dire trois, car mon frère Allan ne doit pas me suivre. — Dieu soit loue! dit le vicillard . J'ai cru un monent que vous seriez assez faible pour emmener ce jeune homme. — Je n'ai pu, reprit le Chef, donner à mou frère mes derniers ordres. Vous les lui porterez, Mac - Drummond; sir John Ramsay voudra sans doute profiter de mon absence pour regagner l'Angleterre. Mais je Liens à ce qu'il reste ici avec sa fille jusqu'a mon retour, Je charge mon frère de veiller SUr eux.— Allan, dit Mac-Drummond en souriant, n'aura pas de peine, je crois, à obeir à cet ordre. — Je l'espère, répondit le Chef: si je n'avais voulu le retenir à Lochie}, j'aurais rendu la liberté au juge, comme je lui en avais fait la promesse. — Vous avez agi prudemment, reprit le vieillard; il n’y a pas de chaines si fortes que celles qui sont scellees au cœur d'un amant.— Pauvre Allan! it Mac-Connuiil, je lui ai parle hier avec un

coûte pour resister à ses pr

ù 1 PE = ? ‘ eu de severite. [Il m'en a

D nan Le :

eres ! Sa demande etait si

juste! maus il l'a fallu. Faites-lui mes adieux, Mac-

Drummond: car ce matin je n'ai pas ose entrer dans

: cr

sa chambre où je lai fait renfermer. Je suis allé jusqu’à sa porte; j'aurais voulu l’embrasser avant de partir, mais j'ai craint ma faiblesse. Dieu me pardonne! si je l'avais vu, je crois que j'aurais pleuré comme une femme... Mais je m’oublie, les feux sont éteints sur les montagnes. Le clachan d’Aberstail doit être arrivé. C’est l'heure de partir. Dites à mon frère qu'il commandera la prochaine expédition.

Après avoir parlé ainsi, le Chef ordonna de sonner le pibroch et de se mettre en marche; les rangs se formèrent, et bientôt le clan des Camérons partit, bannières déployées. Suivant lacoutume, les vieillards accompagnèrent les jeunes soldats jusqu'aux limites du Lochaber.

On était à peine entré dans une des gorges qui avoisinent la vallée, que l'attention du Chef fut éveillée par une circonstance en apparence indifférente. L'air était calme, le feuillage immobile; mais, sur la lisière du taillis, les branches s’agitaient comme si quelqu'un les eût écartées avec précaution pour se frayer un passage. La personne qui choisissait cetLe route difficile avait sans doute des raisons pour éviter les regards et en même temps pour suivre la direction de la troupe. Evan pensa que ce ne pouvait être qu’un espion de l’armée ennemie, et la surprise de la veille lui fit craindre de tomber dans une embuscade. Il voulut prévenir le danger et donna ordre à plusieurs montagnards de se glisser dans le bois et de lui amener ce mystérieux compagnon de route. Les highlanders obéirent;" ils se divisèrent de façon à entourer l'endroit que leur avait indique le Chef et

à Couper toute retraite à l’ennemi. Evan-Dhà fit faire halte et attendit avec quelque impatience le résultat de l'expédition. Il allait s’élancer lui-même vers la forêt, lorsqu'il vit reparaitre les montagnards conduisant avec eux un prisonnier. Mac-Connuill poussa un cri de surprise. C'était Allan.

Le jeune Caméron était armé d’une carabine; il avait deux pistolets à sa ceinture, et une large cla ymore pendait à son côté. On pouvait reconnaitre à sa tournure martiale le frère de ce redoutable Evan-le- Noir, qui s'était fait dans les montagnes et dans les basses-terres une si haute-renommée, Mac-Connuill de Lochiel devait être ainsi à vingt ans. C'était le même regard et la même démarche; seulement, à celle heure, une légère honte couvrait la figure d’Allan, et le faisait ressembler, malgré sa fierté et son audace, à un écolier pris en faute.

Le Chef des Camérons éprouva d’abord un mouvement de colère en voyant que son frère avait transgressé ses ordres. Cependant, à mesure que le jeune homme approchait, Evan sentit peu à peu son courroux S'apaiser et faire place, dans son âme, à un sentiment d’admiration et d’orgueil. Il était sur le point de lui ouvrir ses bras; mais se rappelant les raisons puissantes qui l'avaient déterminé à retenir Allan à Locbiel, il fit un effort sur lui-même et dit d’un ton sévère : Je devrais vous punir, Allan, vous m'avez désobéi.

— Punissez-moi , mon frère, mais laissez-moi vous suivre, répondit d’une voix ferme le jeune highlan-

der.— Je vous l'ai dit, et je vous le répète, cela est

impossible. — Eh! pourquoi? je vous le demande; suis-je encore un enfant? N’ai-je pas la main assez forte pour tenir une épée? Connaissez-vous quelqu’un de votre clan qui me dépasse à la course ou me fatigue à le suivre? Jai dormi sur la neige; j'ai supporté sans me plaindre et la soif et la faim. Jai lutté corps à corps contre les bêtes fauves, et dernièrement j'ai fait fuir devant moi six catérans des Mac-Grégors qui avaient mis en déroute les pâtres dAberstaïl. Si ce n’est pas assez pour mériter une place auprès du dernier de vos soldats, frère, il fallait me le dire plus tôt, j'eusse fait davantage. — Je sais que tu es brave, mon enfant, dit le Chef avec complaisance; mais tu es jeune aussi, et les occasions ne te manqueront pas plus tard. En attendant, n'est-ce pas déjà quelque chose que de protéger le clan en mon absence? — Oui, répondit Allan, voilà ce que vous dites aux vieillards pour les consoler. Mais, vous le savez bien, depuis que le cri de guerre a retenti dans nos montagnes, à trente milles à la ronde, on ne trouverait pas un homme, à moins qu’il n’eût le front chauve et la barbe blanche. Craignez-vous que les femmes des Mac-Grégors ou des Mac-Intoshs viennent assiéger votre château ? et me réservez-vous la gloire de croiser mon épée contre leurs quenouilles? Ah! frère, si l’on vous eût offert ce rôle il y a vingt ans, l’auriez-vous accepté? — II y a vingt ans, répliqua Evan, nous étions cinq frères ; nous ne sommes plus que deux aujourd’hui ! — Mieux vaudrait, dit Allan, que nous fussiohs tous morts que de voir un Lochiel caché derrière ses murailles, tandis que

qe

les autres vont mourir pour leur Roi. Eh! que dira notre Seigneur Charles Stuart quand il vous Verra paraitre sans moi ? — Demandez-moi plutôt ce que dirait votre mère si, après Ja guerre, je revenais sans vous à Lochiel? Vous ne songez donc pas, Allan, que vous êtes le dernier rejeton de notre famille, et que, si vous mouriez, notre nom s’élcindrait, comme le brasier que le berger laisse allumé le soir dans la clairière, et qu'il ne retrouve plus le lendemain. Je vous ai vu si digne de me remplacer un jour, que je me suis condamné à un veuvage éternel pour vous conserver notre héritage. Je puis mourir à présent, disais-je, les Cimérons ne me regretteront pas. Et vous voulez, enfant, détruire en un instant les espérances de tant d'années! — Je vous remercie, Evan, dit le jeune highlander avec attendrissement. Je sais tout ce que vous avez fait pour votre frère. La daine du Lochaber n’aime pas son faon plus que vous ne m'avez aimé. Vous avez beaucoup fait pour moi ; mais faites plus encore, laissez-moi vous suive, — Non! non! dit le Chef, demande-moi quelquechose que je puisse l’accorder, fallàt-il aller Je chercher Sur la cime la plus haute des monts Grampians, où jamais, dit-on, l’homme n’a posé le pied, Mais partir avec moi ! c’est impossible. — Mon Dieu! mon Dieu ! depuis que vous m’avez appris à frapper dans son vol l'oiseau qui passe, j'ai rêvé ce jour du départ, et maintenant vous me laissez derrière vous, comme une flèche sans pointe et sans ailes. — Assez ! dit le Chef; vous êtes le premier, jeune homme, qui m'ayez résisté si longtemps. Je l’ait dit, vous resterez! — À

la bonne heure ! reprit le Ciméron avec amertume, cela ne vous fait rien qu’on prenne votre frère pour un lâche et qu’on dise en riant : Voyez-vous cet AlIlan qui était si brave au coin du feu? Aux premiers sons du pibroch, il est allé se blottir sous les jupons de sa mère. — Qui l’oserait? dit Evan d’une voix terrible et en promenant ses regards sur ses compagnons silencieux. Retournez au château , Allan, poursuivitil, et donnez-moi votre parole que vous ne chercherez point à me suivre.

Allan baissa la tête el ne répondit pas.

Le Chef frappa la terre du pied avec impatience. Est-ce que je ne parle pas un bon écossais , que vous ne m’entendiez pas? s’écria-tl. Retournez à Lochiel; je suis le maitre, et je le veux.

Allan resta immobile à la même place.

— Ah! dit Mac-Connuill, vous avez l’opiniâtreté de vos pères ; mais moi aussi, prenez-y garde.

Mac-Drummond s’approcha tout ému pour s’interposer entre les deux frères.

— Retirez-vous, s’écria le Chef, se contenant avec peine; ne mettez pas le doigt entre l’arbre et l’écorce, J'ai dompté dans ma vie plus d’un jeune taureau; nous verrons si celui-là me fera courber la tête. Pour la dernière fois, Ilan, voulez-vous retourher à Lochiel? — Frère, je ne le puis, dit le jeune Caméron, en levant ses grands yeux sur Evan. — Vous ne me suivrez pas, du moins ?— Qu’auriez-vous fait à ma place? — Ah! vous avez juré de me pousser à bout. Eh bien! Rob, Joliny, Hamish, approchez. Qu'on le saisisse! Ah! vous voulez vous battre? qu’on

lui ôle ses armes, sa claymore, son poignard. Ah! vous voulez me suivre? Qu'on le lie à cet arbre, les | pieds ensemble et les mains en arrière,

Les montagnards s'étaient approchés d’Allan, mais ) ils n’osaient porter la main sur lui.

| . . . , ° | — ÂAllez-vous aussi vous faire prier? s’écria Evan | }

d'une voix tonnante ; sur votre vie, ne vous y jouez pas! Si vous n’avez pas de cordes, prenez les courroies de vos brogues ; m’entendez-vous ? :

À ces mots, le jeune Caméron pälit profondément. I laissa tomber sa carabine, jeta son épée loin de lui, et adressant à Evan un regard de reproche, tendit ses bras aux highlanders; ceux-ci, presque tremblants d'émotion , lattachèrent à l'arbre qu'avait indiqué le Chef; mais comme ils ne serraient pas assez fortement les courroies, Evan-Dhü s'écria : Est-ce ainsi que vous savez lier un prisonnier? Avez-vous | envie que je vous renvoie au clachan pour aider les ménagères à emmailloter les enfants? Prenez-y : garde, vous êtes trois à l’œuvre; mais je vous jure, Hamish, que si, grâce à vous, ce poney indomptable rompt ses liens, aucun de vous ne se battra de toute la campagne. | Les highlanders obéirent et serrèrent les courroies de telle sorte que le jeune Caméron ne pouvait faire aucun mouvement.

— Vous êtes un brutal, Hamish, dit le Chef à voix basse, je ne vous disais pas de-le serrer si fort. C'est bien, ajouta-t-il en haussant la voix. Etes-vous content, jeune homme ?.. ai-je trouvé le mors qu’il vous fallait? me suivrez-vous à cette heure? Appelez à

votre secours les anges du ciel; il n’y a plus qu'eux qui puissent vous délivrer.

Après avoir parlé ainsi, le Chef ordonna à la troupe de se mettre en marche, et il s’eloigna lui-même à grands pas, comme s’il eût craint de se laisser attendrir par les regards suppliants de son frère.

— J'ai écouté la vieille Alison cette fois, disait-il en lui-même, plût à Dieu que mon père l’eùt écoutée comme moi !

Allan suivit des yeux Mac-Connui!l jusqu’à l’extrémité du ravin, espérant toujours qu’il reviendrait sur ses pas pour lui rendre la liberté: mais celui-ci ne détourna pas la tête , et bientôt la plame noire de son bonnet disparut derrière les rochers au-dessus desquels on l'avait vue flotter un moment. Le Cameron pencha alors son front avec tristesse, et des torrents de larmes s’échappèrent de ses yeux. C'était un touchant spectacle que de le voir, les pieds et les mains liés, comme ces prisonniers de guerre que les sauvages du Nouveau-Monde attachent au poteau funèébre avant de les faire mourir. Autour de ce jeune homme désolé comme un vaincu, la scène n’était pas moins belle qu'au milieu des forêts vierges du lac Ontario. Allan était attaché à un bouleau dont l'écorce blanche faisait ressortir les couleurs sombres du tartan des Camérons. Les oiseaux chantaient audessus de sa tête dans le feuillage. Un ruisseau, sorti du lac, murmurait à ses picds, à demi voilé par les escraics de la rive. Le soleil deja éleve au-dessus de l'horizon jouait à travers les arbres de la forêt. On entendait au loin le pivert frappant de son bec la

tige sonore du mélèze; la grive quittait son gile en sifflant, et le loriot matinal, que le passage des highlanders avait effrayé, recommençait sa chanson interrompue.

Il faut connaitre les mœurs guerrières et le caractère passionné des bighlanders, pour comprendre Lout ce que souffrait en ce moment Allan Caméron et combien l'heure qui s’écoulait devait lui sembler longue. Il voyait avec impatience décroitre l'ombre des arbres voisins et mesurait dans sa pensée le chemin qu’avaient dù faire dans les montagnes les compagnons d'Evan-Dhù. A plusieurs reprises il essaya de rompre les courroies, mais ses tentatives meurent d'autre résultat que d’épuiser ses forces et de meurtrir ses membres. 11 appela à haute voix comme si quelqu'un eùt pu l’entendre, mais les échos moqueurs répondaient seuls à cet appel désespéré. Enfin, las de crier et de se débattre dans ses liens, après avoir jete un regard douloureux vers le point où il avait vu disparaitre son frère, il laissa retomber sa tête sur sa poitrine et demeura plongé dans un profond abattement.

Le temps fuyait, et Allan, tout entier à sa tristesse, ne voyait plus aucun des objets qui l’entouraient, n’entendait plus ni le chant des oiseaux, ni le bruit du vent dans les feuilles, ni le bouillonnement du ruisseau sur les cailloux. Sa pensee voyageait bien loin de la paisible scène au milieu de laquelle il était retenu captif, Il suivait en esprit la bannière flottante des Camérons, les voyait entrer sans lui à Glascow, au bruit des cornemuses, et saluer le Roi de

} gc

leurs acclamations bruyantes. Il se figura bientôt qu’il était au milieu d’eux. Il marchait à côté de son frère, à la tête du clan. Il entrait enfin dans une plaine immense où brillaient de toutes parts les armes et les casques des soldats; les clairons sonnaient des fanfares, les chevaux hennissaïent, et l’on entendait déjà le bruit du canon et de la fusillade. Soudain le cœur d’Allan battit avec violence, l'armée écossaise venait de s’ébranler. Le jeune highlander, sous le charme de cette illusion martiale, s’élança en avant comme s'il eüt pu se jeter au milieu de la mêlee. Mais la douleur que lui firent éprouver ses liens le rappela brusquement à la réalité et au sentiment de sa véritable position.

Le pauvre Caméron laissa échapper un sourd gémissement, comme un condamné qui, après une tenlative d’evasion, voit se refermer sur lui la porte du cachot, Il contempla d’un œil morne les courroics qui le retcnaient attaché au bouleau et ne fit plus aucun mouvement. Tout à coup il crut s’apercevoir que les liens se relâchaient comme d'eux-mêmes. Craignant d’être la dupe d’une nouvelle illusion, il n'osa s'assurer de Ce qui se passait sous ses yeux : mais les courroies tombèrent sur le gazon. Le captif, troublé jusqu’au fond de l’âme, se hasarda à retirer ses bras de la situation pénible où ils étaient assujelüs ; il avança timidement un de ses pieds devant Pautre; ses mains, ses pieds, étaient libres. Allan poussa un cri de joie, fit quelques bonds en avant avec la légèreté du daim qui-entend les aboiements de la meute et le cor des chasseurs ;-mais un senti-

RÉ

à en 7

ment de reconnaissance pour son mystérieux libérateur ne tarda pas à l'arrêter dans sa course. Il se relourna ct, sous les branches du bouleau. aperçut Judith Ramsay, debout et immobile, une faucille à la main. Le Caméron ne l'avait jamais vue si belle. Elle avait une robe blanche dont un vent leger faisait ondoyer les plis, et une ceinture de soie verte qui dessinait à merveille l’harmonieux contour de sa taille. Une rougeur pudique était répandue sur ses joues. Ses traits, animés par un gracieux sourire, respiraient une sorte d'enthousiasme.

Cetteapparitioninattenduerappelaau jeunehomme ces mots d’Evan-Dhà : Appelez les anges à votre secours ; il n’y a qu'eux qui puissent vous délivrer. Saisi d’une emotion involontaire, il se rapprocha du lieu qu’il venait de quitter; mais un tendre respect le relint à quelques pas de la jeune fille. Elle était seule, et la place qu’elle occupait, l'arme qu'elle tenait à la main, les courroies brisées tombées au pied de larbre, tout annonçait que c'était elle qui avait rendu la liberté au Caméron. Cependant celui-ci ne pouvait en croire ses yeux. Miss Ramsay n’était-elle pas la fille d’un ennemi du Roi, d’un homme dévoué, par sa position, au parlement d'Angleterre, et qui avait soutenu plus d’une fois, même devant Mac-Connuill, le parti de Cromwell? Aussi ce ne fut pas sans une espèce d’hésitation qu’Allan prononça ces paroles : Est-ce bien à vous, Mademoiselle, que je dois le bonheur qui m'arrive? est-ce vous qui avez fait tomber mes liens? — C’est moi, monsieur Allan, répondit la jeune fille. — Mais, reprit le Caméron, saviez-vous

pourquoi j'avais été attaché à cet arbre comme un criminel? — Je le savais. — Peut-être, ajouta le jeune homme, ignorez-vous ce que je vais faire, à présent que je suis libre? —Si j'en doutais, M. Allan, répondit Judith avec une douce fermeté, ce n’est pas moi qui vous aurais délivré. — Ah! vous voulez donc que je serve mon Roil Soyez bénic, Mademoiselle! vous n’avez aimé plus que mon frère ne m’a aimé luimême! — Ce que j'ai fait vous étonne? dit la jeune fille avec une sécrète émotion; mais je l’eusse fait pour tout autre, car le Roi aura besoin bientôt de tous ses fidèles serviteurs. Partez, vous pouvez encore suivre kes traces de votre clan et arriver sous les drapeaux de Charles IL avant qu’ils aient flotté sous le ciel de l'Angleterre. Vous vous cacherez jusqu'à l'heure du péril; mais quand cette heure aura sonné, vous pourrez vous montrer sans crainte; votre frère vous pardonnera sur le champ de bataille. — Oui, je vais partir, dit Allan ; mais, je l'avoue, ce départ va bien me coûter! Ce matin, je m'étais efforcé d'oublier que je vous quittais. J'avais relégué votre image au fond de mon cœur, et chaque fois que votre nom se présentait à ma pensée, chaque fois qu’il venait mourir sur mes lèvres, je songeais au Roi qui n’attend. J'avais fait plus encore, Mademoiselle, je m'étais condamné à partir sans vous avoir vue, sans vous avoir dit, au moins une fois, combien je vous aimais. Ah! ne vous alarmez pas, miss Ramsay, continua le jeune homme d'une voix craintive; car, si j'ose vous le dire à présent, c'est que je ne vous reverrai peutétre jamais, c’est que je puis mourir.

La jeune fille avait écouté ces paroles avec un trouble involontaire. Elle réfléchit un moment, puis elle répondit d'un ton mélancolique : Je suis bien jeune, Allan; mais j'ai vécu assez pour savoir que dans la vie il faut faire souvent de grands sacrifices. Les choses ici-bas ne s’arrangent pas selon nos désirs. On ne choisit pas toujours son chemin, et souvent deux voyageurs qui trouveraient plaisir à faire route ensemble sont obligés de se séparer, quelquefois pour ne pius se revoir. Les nœuds à peine formés se brisent, et chacun emporte tristement de son côté la part du lien qui l’attachait à l’autre... C’est ainsi que nous devons faire, Allan. Quoique nous n'ayons passé que peu de jours sous le même toit, je vous aimais déjà... comme une sœur aime son frère. Mais il ne faut pas se faire illusion. notre rencontre ne &evait être que passagère. Dieu n’a pas voulu que nous vécussions l’un près de l’autre.—Eh ! pourquoi, interrompil Allan, vous aurait-il envoyée dans nos montagnes? — J'y suis venue comme une étrangère, reprit Judith; j’y passerai comme ce nuage qui glisse sur nos têtes, voile un moment le soleil et va disparaitre bientôt à l'horizon. Oubliez-moi, Allan, comme on oublie cette vapeur fugitive. Si ma presence a répandu quelque ombre dans votre âme, le temps ne tardera pas à la dissiper. Oubliez-moi, comme je vous oublicrai moi-même.

Allan, désolé, porta la main sur son cœur.

— Vous oublier, Mademoiselle! s’ecria-t-il, oh!

<ela ne m'est plus possible. Je penserai à vous tant

qu'il me reslera un souffle de vie, et le dernier bat-

Page 1