‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 12 sur 58 · VIII,-—-LE CHATEAU DE WHITE-LADIES · texte numérisé non relu

VIII,-—-LE CHATEAU DE WHITE-LADIES

La nuit vient; des voisins se rassemblent pour boire,

D'un livide fantôme on raconte l’histoire :

L'un prétend l'avoir vu, l’autre le voit encor,

On tremble au bruit lointain de la brise ou du cor,

Tuonsox,

Quelques jours après sa délivrance, vers huit heures du soir, Allan Caméron suivait à pied la route qui mène de Staffort à Worcester. La journée avait été brûlante, et le jeune montagnard, couvert de poussière, marchait d’un pas moins rapide. Il s’'appuyait, contre son habitude, sur un bâton noueux coupé au bord du chemin. La campagne était déserte: quoiqu'à la veille de la moisson, les paysans avaient abandonné leurs demeures. La terre présentait au loin un spectacle de désolation. Les bornes des champs étaient déplacées, les jeunes arbres déracinés, les blés mûrs tristement couchés sur la terre. Quelques trou- PEAUX Sans pasteurs erraient à l'aventure dans les prairies. Allan devina que l’armée anglaise, à la poursuite des Ecossais, venait de traverser Ja province.

Re

Le jeune highlander, fatigué d’une longue course, avait en vain frappé à la porte de plusieurs cabanes. Faute d’un meilleur gite, il se disposait à entrer dans un bois voisin pour s’y coucher sur l’herbe, lorsqu'il entendit, à quelque distance sur la route, le galop d’un cheval. Il s'arrêta au pied d’un arbre, et attendit le cavalier. Le bruit se rapprocha peu à peu, et bientôt parut un homme dont la figure enfarinée, les vêtements blanchis, annonçaient de loin la profession. Il était monté sur un cheval gris, et semblait faire diligence. En apercevant le Caméron, il retint la bride ct ralentit le pas de sa monture; puis jetant sur le piéton un regard courroucé, il s’écria d’une voix de basse-taille qui eût fait honneur à un chantre de paroisse :

Ohé! l'ami, seriez-vous encore de ces poltrons que je rencontre depuis Boscobel, regagnant leurs montagnes avant d’avoir senti seulement l’odeur de la poudre? Il parait qu'il faut vous serrer le licou pour vous empêcher de retourner au moulin. Ah! si le roi Charles, que Dieu bénisse, n’avait pas de plus braves défenseurs que vous, m’est avis qu’il eùt mieux fait de rester en Ecosse. — Vous vous trompez, brave homme, dit le Caméron en s’approchant du meunier. Puisque vous marchez vers le sud, nous allons faire route ensemble. Vous voyez que je ne retourne pas en arrière. — Je vous connais, reprit le cavalier. Vous êtes un de ces trainards qu’une armée sème derrière elle, de même qu’un sac mal fermé laisse tomber la farine. Il y a des gens dont le pied boite oujours quand il faut marcher à l’ennemi,— Depuis

que j'ai quitté le Lochaber, répondit Allan, J'ai fait trente milles par jour. J'ai traversé sans guide le nord de l’Angleterre, au milieu des bandes ennemies. Vous ne me verriez pas ici, brave homme, si j'avais PU partir avec mon clan. — Je vous crois, dit le meunier, enchanté de la réponse et de la bonne mine du montagnard. Vous avez l'air d’un garçon déterminé, el je suis sûr que, l'instant venu, vous marcherez au premier rang comme le mouton qui porte le grelot. — Cependant, continua le Caméron, j'ai besoin de me reposer. Si votre maison est proche, j'espère que vous ne me laisserez pas dormir à la belle étoile. — À Dieu ne plaise ! repartit le cavalier. Ma maison est pauvre, l’eau manque à la rivière, et les soldats de Cromwell ont moulu le grain de cette année sous les pieds de leurs chevaux. Mais si vous étiez chez moi, ma femme trouverait encore assez de fleur de froment et assez de braise au foyer pour vous faire cuire un pudding tel que vous n’en avez jamais goûté dans vos montagnes. Par malheur, en allant vers le sud, nous tournons le dos à mon moulin. — En ce Cas, je vous souhaite un bon voyage, dit Allan. Je me ferai, comme l’oiseau, un nid dans les feuilles. — Si vous vouliez monter en croupe derrière moi, reprit le meunier, Vous seriez bien recu dans la maison où je vais. Tournez les yeux, ajouta-t-il en étendant la main vers l'horizon. Voyez-vous là-bas ces tourelles à demi cachées entre les arbres? C’est le château de White-Ladies. Vous trouveriez là de meilleur vin que chez moi et un lit plus doux que dans la forêt. — Partons, répondit le montagnard. Vous pouvez 1 8

remettre votre cheval au trot, je vous suivrai sans peine.

À ces mots, le cavalier piqua des deux, et les nouveaux amis s’acheminèrent ensemble vers le château.

— Ah çà! compère, s'écria le montagnard, êlesvous malade ou infirme? — Moi? dit le meunier avec étonnement, je suis connu pour le plus rude boxeur de la paroisse, Si j'ai la mine blème, ce n’est pas l’effet du jeûne. Je vous jure que le médecin ne remplirait pas son escarcelle, s’il n'avait de meilleures pratiques que moi. — En ce cas, repartit Allan, il me semble que vous auriez quelque chose de mieux à faire que de vous carrer comme un prélat sur votre monture. Quand on gourmande si bien les gens, on devrait prêcher d'exemple. Ne reste-t-il dans ce pays ni mousquets, ni faux, ni bâtons, que vous ne soyez pas allé rejoindre l’armée royale? — Jour de Dieu! répondit le farinier, plutôt que de rester les bras croisés pendant la bataille, comme un fermier qui assiste à un combat de coqs, je tomberais à coups de poing sur les têtes rondes. — Mais alors, reprit Allan, je m'étonne que... — Je vous comprends, interrompit le meunier. Vous voudriez savoir pourquoi je cours maintenant par des sentiers de traverse, au lieu de m’acheminer en toute hâte, un fusil sur l’épaule, vers le camp des Cavaliers. La réponse est aisée. Feu mon grande père, qui avait été clerc dans sa jeunesse, disait qu’on ne peut pas être au four et au puits en même temps. Comprenez-vous, jeune homme? Il y a plus d'une manière de servir le Roi, et si je vais à White-Ladies à pareille heure, vous

auriez tort de croire que ce soit pour mon plaisir. J'aimerais autant être à l'avant-garde, auprès d’un Livouac, el entendre les balles siffler autour de ma Lête, que d'aller frapper la nuit à cette maudite porte. — Le château où vous me conduisez serait-il un repaire de voleurs ? demanda le highlander avec l’insouciance d’un homme qui n’a rien au fond de sa bourse. — Non, certes ! repondit le meunier. Ce sont de braves gens qui l’habitent, des gens devoués à la bonne cause. Il y à huit jours, quand le bruit s’est répandu dans le pays que le roi Charles s’en venait en Angleterre, lord Arrington est allé au-devant de lui avec son fils et son petit-fils, trois belles généralions de gentilshommes ! — Vraiment! dit le montagnard, — Ah! si vous les aviez vus passer comme moi, poursuivit le cavalier, cela vous aurait remué le cœur. Figurez-vous le vieux seigneur avec ses cheveux blancs, marchant d’un pas ferme à côté d'un garçon de vingt ans, frais et rose comme une jeune fille que l’aïeul mène à l'autel. Derrière eux venait le baron conduisant trente de ses tenanciers, armés de pied en cap à ses frais. Lady Arrington, l’epouse du vieux comte, car il faut que vous sachiez, Monsieur, que le baron à perdu sa femme l’année dernière; lady Arrington, debout sur la terrasse du château, attacha elle-même l'épée de son mari et celle de ses enfants. Ah! voilà une femme vertueuse; que de bien ne fait-elle pas dans le pays! — La noble famille! dit Allan. Je serais heureux de voir cette vieille dame. Si tous les Cavaliers de l'Angleterre ont agi comme ces Arringlon, le Roi sera bientôt à Londres. Mais,

nn.

à propos, camarade, avez-vous vu défiler l'armée écossaise? Dit-on qu'elle ait fait de nombreuses recrucs sur la route?

L'honnête meunier ne répondit pas. Il n’aimait point à laisser à un autre le dé de la conversation, et comme sa voix était accoutumée à couvrir le bruit du moulin, il ne s’inquiétait pas des questions qu'on lui faisait, et continuait bravement son monologue au milieu des interruptions, à peu près comme un cavalier du Yorkshire qui, disputant le prix d’une course au clocher, vole droit à son but, malgre les aboiements des chiens, les cris des fermiers, et les obstacles de tout genre qu’il rencontre devant ses pas. Aussi le Caméron se Jassa bientôt d'interroger son compagnon, et prit le sage parti de le laisser dire. — C’est égal, poursuivait le farinier en entrant dans la longue avenue du château, je ne me soucie pas de m’asseoir sous l'arbre où la corneille fait son nid, et de venir à la brune sous ces tourelles. Quand j'approche du manoir, le frisson me saisit. J’ai toujours peur que quelque fantôme ne vienne m'en ouvrir la porte. — Des fantômes! s’ecria involontairement le montagnard, il y en a donc aussi dans vos comtés? — Vous souriez, jeune homme? C’est pourtant la vérité, el mon grand-père, qui n’était pas un homme superstitieux, me l’a raconté bien souvent. Chaque fois qu’un membre de la famille d’Arrington doit mourir, on voit, quelques nuits avant sa mort, un fantôme blanc se promener sur les murailles. Depuis trois cents ans, cela s’est toujours passé de la

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sorte, et voilà pourquoi on a donné à ce château le nom de White-Ladies (1).

Le meunier avait peur des reverants. Cela était facile à voir, car il en parlait d’un air de mystère ct en pressant les flancs de sa monture. Toutefois Fentrelien avait pour lui un charme secret. H raconta à Son Compagnon de route quelques-unes des aventures qu'il avait apprises dans sa jeunesse, ct il eùt continué longtemps sur le même ton, si, tout à COUP, son cheval ne se fùt arrêté de lui-même à l'entrée du château. La nuit était venue. On voyait des lumières briller aux fenêtres, tandis que le parc et les alentours étaient plongés dans une profonde ohseurité.

— Nous voilà dejà arrivés! dit le meunier avec surprise; le chemin ne m'a pas semblé aussi long qu'a ordinaire. [l'est vrai que le temps passe vite lorsqu'on s’entretient avec un ami. — Si vous avez entendu quelqu'un vous répondre, brave homme, c’est sans doute Pecho, répondit Alan. Pour moi, il y à longtemps que je nai pas euvert la bonche. — Pourvu que vous ayez ouvert les orcilles, dit le meunier avec un gros rire, je ne vous en demande pas davantage. C’est un grand talent que de savoir écouter, disait mon grand-père, qui avait été clerc dans sa

jeunesse.

En parlant ainsi, le cavalier quitta sa monture, s'approcha de la porte et agita pesamment une chaine de fer qu’il cut quelque peine à trouver dans les tenébres. Le son d’une cloche se fit entendre au som-

(1) Bames-Blanches,

met de la tourelle; bientôt la porte tourna sur ses gonds, et les deux amis entrèrent sans bruit dans la cour. Le meunier connaissait sans doute les êtres de la maison, car, après avoir attaché son cheval à un des piliers du cloître, il se dirigea, à travers de nombreux détours, vers la partie la plus reculée du manoir. Arrivé au fond d’un sombre corridor, 1l frappa légèrement à une porte et ouvrit sans attendre la réponse. La chambre où il introduisit son compagnon était éclairée par une lampe qui ne répandait autour d’elle qu’une faible clarté. Allan crut d'abord que l'appartement était vide; mais lorsque ses yeux se furent accoutumés à la lumière, il découvrit un vieillard de moyenne stature, debout auprès de la fenêtre entr'ouverte. Ce personnage, vêtu d’une houppelande de couleur sombre, semblait contempler avec attention les abords de la forêt et les massifs de verdure qui se dessinaient d’une manière confuse sur un ciel nuageux. Il ne se retourna pas à l'approche des étrangers, et tressaillit lorsque le meunier lui frappa sur lépaule en s’écriant : Eh bien! maitre Mathias Traughmorton , comptez-vous les étoiles, ou, ce qui serait plus raisonnable pour un intendant, les shillings que doit rapporter à M. le comte la prochaine coupe de la forêt?

— Ah! c'est vous, Humphrey, dit le vieillard en reconnaissant la voix du meunier; vous entrez ici comme dans votre moulin, sans annoncer votre venue. — J'aime à surprendre mes amis, maitre Mathias. Mais, grand Dieu! quelle figure avez-vous donc? je vous trouve l'air plus triste que le jour où, devant

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lady Arrington et sa filleule, l'aile de mon moulin enleva dans les airs votre perruque. — C'est bien, c’est bien, Humphrey; vous avez trop de mémoire, répondit lintendant avec humeur. Qu'est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite? — Vous saurez cela plus tard, maitre Mathias. Pour le moment, vous allez, s’il vous plait, nous faire servir à souper. Je vous amène un convive qu’il faut bien traiter, car ce repas est peut-être le dernier qu'il doive faire en ce monde. — Que me dites-vous là, Humphrey? Votre gaieté est sinistre aujourd’hui. Ge jeune homme... —

e jeune homme va se Lattre pour le roi Gharles…. Ainsi, dépêchez-vous.

À ces mots, Mathias Traughmorton s’empressa de raviver la lampe, et, après avoir jeté un regard bienveillant sur le highlander, tira de l’armoire voisine une cruche d’ale, du pain et des viandes froides.

— Je ne vous laisserai pas manger seul, mon camarade, dit Humphrey en s’asseyant en face du highlander, car je sais qu’on trouve Le pain meilleur quand on l’a rompu avec un ami.

Le meunier remplit aussitôt les verres ct fit au montagnard les honneurs de la table, comme s’il eùt été l'Amphitryon. Le repas touchait à sa fin, lorsqu'il s’apercut que l’intendant s'était rapproché de la fenêtre, au lieu de prêter l'oreille à une longue histoire qu'il interrompait sans cesse el recommencait toujours, et qu'il pretendait tenir du clerc son grandpère. Cette indifference blessa lamour-propre du conteur.

— Décidément, maitre Mathias, vous avez marché

aujourd’hui sur quelque mauvaise herbe, dit-il de sa plus grosse voix. Vous ne parlez pas, vous n'écoutez pas, vous quittez la table quand l’ale pétille encore dans votre verre. Vous avez, sur ma foi, la figure plus blanche que la mienne. Vous voilà maintenant le nez au vent comme un astrologue. Nous direz-vous au moins ee qui attire si fort votre attention? — Ne parlez pas si haut, Humphrey, répondit Mathias d’un air mystérieux; si un sourd était là, il se boucherait les oreilles. Il se passe des choses terribles dans ce château. Dans quelques jours, 11 y aura bien des gens qui pleureront, et vous qui riez, vous serez peut-être du nombre. — Que voulez-vous dire, maitre Mathias? — Vous savez, reprit l'intendant, que M. le comte est allé avec ses deux fils joindre Parmée du Roi. — Eh bien! — Eh bien! dit Mathias en hochant la tête, je crains bien que mes pauvres maitres ne revoient plus jamais les tourelles de White-Ladies. — D'où vous viennent ces funestes pressentiments? — Voilà plusieurs nuits que l’on voit passer dans le parc. — Le fantôme !.. s’écria le meunier en posant son verre. — Plüt à Dieu qu'il wy en eût qu'un! mais comme du temps de la guerre des Deux-Roses, où trois Arrington peérirent le même jour sur le champ de bataille, on a vu hier trois ombres, vêtues de blanc, glisser sous Les pins de la forêt, tandis que le chien favori du comte, le pauvre Ajax, poussait dans la cour des burlements plaintifs.

Le Caméron, à qui cette histoire rappelait les récits merveilleux des veillées écossaises, prêtait aux paroles de l’intendant une vive attention. Il s’était

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accoudé sur la table et examinait avec une curiosité involontaire la figure maigre, le front ridé, les yeux gris, le dos voûté du narrateur. Le meunier, que la confidence de Mathias avait mis mal à son aise, promenait dans la chambre un regard inquiet.

— Votre lampe éclaire bien mal, maitre Mathias, dit-il d’une voix plus sourde qu’à l'ordinaire; vous devriez y mettre de l'huile. — C’est vrai, répondit l'intendant, il faudrait couper la mèche. Voici bientôt l’heure où vont paraitre les White-Ladies.…... I ne ferait pas bon de rester sans lumière.

En parlant ainsi, Mathias voulut rajeunir la mèche noircie; mais, comme sa main tremblait, au lieu de ranimer la fampe, il Péteignit. Les trois personnages se trouvèrent plongés dans une profonde obscurité. Au mêre instant l'horloge de la tour sonna lentement onze heures.

— Qu’'avez-vous fait, Mathias? dit Humphrey après un moment de stupeur. Hâtez-vous derallumer la lampe. — Je... ne. trouve plus... la pierre à feu. à la place où je lavais mise, répondit lintendant d'une voix altérée. Il faudrait traverser la cour pour aller chercher un flambeau. Vous savez le chemin, Humpbrey, vous êtes brave. — Celui qui a éteint Ja lampe doit la rallumer. Je ne sortirai pas d'ici. | C’est à vous.

Un rire ctouffé qui se fit entendre dans la chambre | interrompit les paroles du meunier. L'interdant fris- | sonna. Le jeune highlander, dont la voix n'avait pas été reconnue, et qui riait encore malgré lui de la frayeur de ses compagnons, quitta la table et s’ap-

procha de la fenêtre par un vague instinct de curiosité.

— Ah! dit-il en portant les yeux vers la forêt, voici les fantômes.

Malgré la frayeur qu’éprouvaient en ce moment Traughmorton et le meunier, ils se sentirent attirés par une force irrésistible vers la croisée entr'ouverte. Allan put juger de l’effroi des deux amis, car l'intendant avait saisi son plaid d’une main convulsive, tandis qu'Humphrey balbutiait à demi voix : C'est vrai. je les vois de mes yeux... Ah! mon pauvre Mathias, il ne nous reste plus... qu’à prier pour les trépassés.

Le meunier se tut, et les trois compagnons contemplèrent en silenee l'étrange spectacle qui venait de s'offrir à leurs regards. La lune n’était pas encore levée, et tous les objets prenaient, au milieu des ténèbres, un aspect fantastique. Il était facile pourtant de distinguer sur la lisière du bois une forme blanche se détachant sur le fond noir du paysage. On eût dit un spectre enveloppé d’un suaire. Sa taille était svelte. Il glissait avec rapidité sous le dôme de la haute futaie; mais quoique ce fût à une faible distance, le jeune montagnard prêta en vain l'oreille, il ne put entendre le bruit des pas du fantôme sur les feuilles sèches du sentier. Il retint son haleine, ct suivit avec étonnement l'ombre mystérieuse. Tout à coup, il s’écria d'un ton stupéfait : Où donc est-elle? — Je ne la vois plus, dit Mathias; soufflez sur un flambeau, il ne s’éteindra ‘pas plus vite.

__ Chut! murmura le meunier à l'orcille du highlander, voici la seconde.

Le montagnard tourna la tête et apercçut, à sa gauche, au milieu du jardin, des vailes flottants et une robe blanche à longs plis qui trainait sur le sable.

— Mon Dieu! mon Dieu! dit l’intendant, c’est J’abbesse des Camaldules, l’une des ancêtres du comte. Ah! mes yeux ne sauraient me tromper. Ce malin encore, en traversant la galerie, je me suis arrêté devant le portrait de la nonne. J'ai cru m'’apercevoir que ses yeux étaient plus brillants qu'à l'ordinaire, et il m’a semblé un moment la voir respirer sur la toile. — Cela est étrange, dit le highlander : elle vient de disparaître là, sous mes yeux; impossible de comprendre où elle a passé. — Philips disait donc vrai, continua Traughmorton. Ce sont bien les White-Ladies de la sanglante guerre des Deux-Roses. Tantôt elles se montrent l’une après l’autre, tantôt clles marchent les bras entrelacés, et passent, en {ournoyant, sous vos yeux, comme un tourbillon de poussière. Malheur, ah! malheur à celui qui oserait les suivre! Cela est arrivé une fois, il y a trente ans, à ce pauvre Patrice, qui était barbier du village. On n’a jamais pu savoir jusqu'où il était alle, ni ce qu'il avait vu. Mais il sortit de la forêt, les cheveux hérissés, l'œil hagard, la figure bouleversée.. Vous l’avez connu, Humphrey, sur les derniers temps de sa vie : le pauvre Patrice avait

| perdu la raison.—Ilest mort fou, dit le meunier. — | Ah! s’ecria le montagnard, voici enfin le troisième

fantôme. Regardez là-bas, à droite, vers la croix de pierre.

En effet, sur les marches d’une de ces croix anti-

ques que les familles papistes avaient, malgré la persécution, conservées dans l'enceinte de leurs manoirs, la White-Lady était assise, immobile, le front penché vers la terre et le visage caché dans ses mains. Elle semblait livrée à une profonde douleur. Le montagnard écouta avec attention et crul entendre le bruit des sanglots; mais, se défiant des prestiges de son imagination, il pensa que ce pouvaient être les soupirs du feuillage sous les caresses du vent. Il se pencha sur la fenêtre; la lune venait de monter audessus de l'horizon, et quoique de longues trainées de nuages, chassés par les brises de l’ouest, obscurcissent l'éclat de sa lumière, on voyait plus distinctement les objets. L'ombre presque transparente se leva lentement, se tourna du côté de la croisée où étaient placés les témoins de cette scène surnaturelle, puis, étendant la main, fit un signe comme pour appeler.

Aussitôt le meunier recula jusqu'au fond de la chambre; ses dents claquaient d'epouvante, el ses genoux se dérobaient sous lui. I murmura quelques mots inintelligibles, et, le front inonde d’une sueur froide, se laissa tomber sur un fauteuil. L'intendant courait autour de l'appartement, comme s'il eùt été poursuivi par un des fantômes qu'il avait vus errer dans le parc. Enfin, étourdi, fatigué de ces évolutions rapides, il chercha un appui sur le marbre de la cheminée, et sa main tomba fort à propos sur le fragment de silex qu'il avait en vain cherché quelques minutes auparavant. Grâce à cette heureuse découverte, la lampe fut enfin rallumée, et les deux amis,

poussant un soupir de satisfaction, osèrent se regarder en face sans effroi. Après s'être mutuellement reconnus, leur première pensée fut de chercher leur Compagnon. Mais Allan n’était plus dans la chambre.

— Qu'est devenu le montagnard? dit Humphrey avec inquiétude. — C'est bien à vous qu’il faut le demander, répondit Mathias; à coup sùr, il n’est pas dans ma houppelande. — C’est singulier! aurait-il passé par la fenêtre? — À moins que Satan ne soit venu le prendre sur ses ailes, la chose est impossible, Humphrey, et vous le savez bien. La fenêtre est à vingt pieds du sol : un fossé immense entoure les murailles ; eau est profonde; la nuit est noire... — Mais la porte est fermée, dit le meunier, et la clef

| est encore sur la table. — Ah! vous n’en faites ja-

mais d’autres, Penderell, Pour le plaisir de conter

| vos sottes histoires, vous feriez monter en croupe

sur Votre cheval le premier mendiant que vous rencontreriez sur la route. Souvenez-vous que c’est moi qui vous le dis : cela vous portera malheur.— Vous m'y faites penser, Mathias, ce jeune homme n’est

| point monté sur ma bête, Dieu merci! Mais il la sui-

vail à pied, et, quoiqu'’elle allât au grand trot, ü al-

| lait encore plus vite qu’elle, sans paraitre se fatiguer.

— Cest cela; vous voyez que je ne me trompe pas, dit l’intendant, On sent ici une odeur de soufre qui vous prend à la gorge, ajouta-t-il en promenant autour de lui des yeux effarés. — Quelle idée avezvous, monsieur Mathias? je ne vous comprends pas. — Eh ! quelle idée voulez-vous qu’on ait d’un inconnu qui vous accoste au coin dun bois, porte en

114 ALLAN CAMÉBON.

cette saison-ci un manteau noir, devance un cheval au galop, s’assied à votre table, boit votre vin, vous rit au nez, et disparait tout d’un coup comme de la fumée ?.. — Ce jeune homme, à vous entendre, dit Humphrey en pâlissant, serait donc le Gad dia…— Assez! assez! ne me regardez pas ainsi, Humphrey, vous me faites peur.

En disant ces mots, l’intendant pris la lampe, et ouvrant la porte : Suivez-moi, Penderell, dit-il. Nous irons passer le reste de la nuit chez le sommelier.

{l Cela est plus prudent que de rester ici.

Les deux amis s'éloignèrent, convaincus qu'ils avaient soupé avec le diable en personne.

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