‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 13 sur 58 · LE ROT · texte numérisé non relu

LE ROT

Est-ce quelque enchanteur qui fascine ma vue ? | Est-ce un objet réel qui fuit dans l'étendue ? HELÈNE.

C'est l'ombre d’une femme, ô mon cher souverain ; C’est l'ombre et non le corps au front pur et serein. LR KOI, Ah ! tous les deux! pardon !ils sont là l’un et l’autre ! SHAKESPEAUE,

Allan Caméron, dont nos lecteurs se sont formé sans doute une opinion plus avantageuse, avait pris, en effet, la route aérienne que l’intendant jugeait

ALLAN CAMÉRON. 115 impraticable. Entrainé par ce charme de l'inconnu qui a tant d’empire sur les jeunes imaginations, il avait résolu de poursuivre une des ombres fugitives dont la présence jetait l'alarme dans le château. Sans prendre congé de ses hôtes, il posa un pied sur le bord de la fenêtre et s’élança d’un bond sur le parapet du fosse. Mais, en arrivant auprès de la croix, il appela en vain la White-Lady; il ne la vit point paraitre, et aperçut seulement dans le lointain un fantôme blanc qui fuyait comme une vapeur légère.

Le highlander était heureusement doué d’un esprit juste et d’une raison éclairée par la religion et par l'étude. Il n’ajoutait donc qu’une foi rétive à toutes ces histoires d’apparitions nocturnes dont on avait bercé ses jeunes années. Il pensait que si la pierre des tombeaux s’est levée quelquefois sur les morts, Dieu n’a permis ces miracles que dans des occasions solennelles, pour instruire et non pour effraÿer les vivants. Aussi ne pouvait-il s'empêcher de croire qu’une ou plusieurs personnes, intéressées à tromper la crédulité des hôtes du château , avaient mis à profit l'absence des comtes d’Arrington pour exécuter dans l’ombre quelque projet sinistre. Cette pensée excila son courage et il précipita sa marche, dans l'espoir d'atteindre le prétendu fantôme avant qu’il füt sorti de la prairie. Mais Allan , le plus agile coureur du Lochaber, avait beau se hâter, la White-Lady laissait toujours entre eux la même distance.

Il est vrai que notre ami trébuchait parfois dans celle course aventureuse. Les inégalités du terrain, les ruisseaux cachés sous l'herbe, les haies ‘vives

plantées autour des abreuvoirs, étaient pour lui autant d'obstacles qui ralentissaient la poursuite. Le fantôme, au contraire, semblait toucher à peine le sol, passer à travers les buissons et glisser doucement à la surface des eaux. On ne pouvait pas dire qu’il marchàt. Ses pas étaient si légers qu’ils ne laissaient point de traces. Il rasait, sans les incliner, la cime des herbes, la tige flexible du lis des champs, des boutons d’or et des marguerites. Il franchit ainsi la prairie et arriva sur une vaste pelouse. Alors le montagnard serra sa ceinture, prit un nouvel élan et ne tarda pas à gagner de vitesse l'ombre railleuse qui, semblable à ces feux follets dont la lumière incertaine égare le voyageur sur les landes marécageuses, s’arrêtait parfois pour l’attirer, et ne Vattirait que pour le fuir encore. Sous les voiles presque aériens dont elle était enveloppée, Allan distinguait déjà des formes délicates et gracieuses, et il n’avait guère plus qu'à étendre la main pour la saisir, lorsqu'un charriot tout couvert de ramée se présenta sur son passage. Le Caméron tourna avec rapidité ce dernier obstacle, Par malheur, cela lui coûta plus de temps encore qu’il n’en fallait, sans doute, à la White-Lady pour se soustraire à tous les regards. Quand il la chercha des yeux dans l’espace, elle avait disparu. Cette espèce de prodige commença par jeter quelques doutes dans l'esprit du montagnard sur la valeur de ses conjectures. À moins que Billy-Blin n’eût prêté sa baguette à la fugitive, comment aurait-elle pu tout à coup devenir invisible? Allan devait-il se défier'du témoignage de ses sens? Convaineu de la lu-

cidité de son regard et de la justesse de ses perceptions, il ne perdit pas une seconde et courut vers lendroit où, pour la dernière fois, il avait aperçu la White-Lady. (était sous un bouquet de hauts chàtaigniers, plantés à l'entrée de la forêt. IL y arriva, le cœur tout palpitant d'espoir ; mais, hélas! le lieu était solitaire. Le highlander vit seulement une tourterelle blanche voler en gémissant sur la cime touffue et se blottir dans l'épaisseur des feuilles. Il lui sembla en même temps qu’un parfum mystérieux était répandu dans lair qu’il respirait.

Allan se serait sans doute oublié là dans une douce rèverie, s’il n’eût aperçu de nouveau, sur la pente d’une clairière, le fantôme debout, la main étendue, et lui faisant des signes comme pour l’inviter à le suivre. Mais, pour arriver jusqu’à la colline, il fallait d’abord franchir un épais taillis servant de clôture à la haute futaie. Ce ne fut donc pas une chose facile pour le jeune coureur d'aventures, que de se frayer au milieu de l'obscurité un chemin direct vers le but qu’il voulait attemdre. Les arbres, rapprochés les uns des autres, affaiblissaient encore les lueurs douteuses qui avaient éclairé ses pas dans là prairie. C’est à peine si, à travers de rares éclaircies , il voyait au-dessus de sa tête une étoile briller dans le ciel. Il marcha ainsi longtemps, presque au hasard, n'ayant pour guide que le vague souvenir du lieu où il avait revu le pâle fantôme. Plus il avançait, plus le feuillage semblait s’épaissir. Son bras se faliguait à écarter les branches, et ses pieds, embarrassés dans les lianes rampantes, se dégageaient péniblement de

leurs entraves. Cependant l'heure s’écoulait, et le Caméron comprit à la fin qu'il avait fait fausse route. Afflige de cette déception, il s’arrêta pour reprendre baleine et délibéra en lui-même s'il ne retournerait pas au château.

— À quoi bon, pensait-il, persévérer dans une folle entreprise ? Si j'ai affaire à de véritables White-Ladies, elles m’échapperont sans cesse; si j'ai affaire à des hommes, n’auront-ils pas toujours sur moi lavanage de connaitre les détours les plus secrets de ce labyrinthe où, en plein jour, j'aurais besoin d’une Ariane pour me conduire ?

Pendant qu'il se livrait à ces prudentes réflexions, Allan essuyait avec son tartan la rosée dont les feuilles avaient couvert son visage. Soudain un léger bruit se fit entendre à quelques pas. Le montagnard tressaillit et écouta avec attention. Il lui sembla qu’une personne invisible soulevait les rameaux et fuyait en toute hâte. IT prit aussitôt la direction que lui indiquait le frémissement du feuillage, et ne tarda pas à sortir du taillis au milieu duquel il s'était perdu. En cet endroit, la nuit était moins sombre; un horizon plus vaste s’ouvrait à ses regards, déjà accoutumés aux ténèbres. Mais il ne put surprendre l'ombre vagabonde. Il n’aperçut qu’une bête fauve bondissant au loir sous la haute futaie, et san oreille de chasseur lui fit reconnaitre le pas cadencé d’une daine timide qu'il avait, sans doute, réveillée dans son fort.

Cette découverte eùt sans doute désenchanté tout autre qu'un higblander; mais notre jeune ami était, ne Poublions pas, d'un pays où, sur toutes les bruyères,

ee cé

on voit danser la nuit les fees vagabondes, où toutes les vicilles femmes passent pour des magiciennes, ct où les manches à balai ne servent guère qu’à mener les sorcières au Sabbat. Debarrassé enfin des Hianes el des branches épineuses qui lPavaient rappelé plus d’une fois au sentiment de la realite, 1 retomba sous l'empire de la fantaisie qui Pavait entraine à la poursuite d'une ombre. Il leva donc les yeux pour chercher son chemin, mais ne put se defendre d’une secrèle terreur, en voyant, à la portée d’une flèche, la White-Lady debout et immobile sur un tertre peu élevé, Le fantôme semblait contempler attentivement l'audacieux mortel qui avait osé suivre ses (races. Sous le dôme impénétrable des chênes centenaires, dernière ces troncs depouillés de branches et couverts de gui sauvage, Allan crut reconnaitre les voiles blancs ct la longue tunique de labbesse. EL fit quelques pas en avant, avec précaution, craignant de voir l'apparition s'évanouir. À sa grande surprise, la terrible Lady demeura immobile et parut le defier d’approcher.

Allan était braves il l'avait prouvé en plusieurs rencontres. Le danger qui se présentait, environné de circonstances mérveilleuses, avait pour lui un attrait irrésistible. Or, comme en ce temps-là chaque vallce écossaise avait son Homère, il est permis de supposer, sans faire tort à la modestie du Caméron, qu'il n’eùt pas été fâché de fournir au barde de sen clan une occasion d'exercer son génie. Îl eùt consenti volontiers à devenir un jour le héros d'une lescude ou d'une ballade populaire. Néanmoins, à Me-

sure qu’il approchait de la White-Lady, il sentait son regard se troubler, son audace fléchir. Un frisson courut dans ses veines, ses cheveux se dressèrent d'eux-mêmes sur sa tête, lorsqu'il osa porter la main sur le fantôme. La résistance et le froid glacial qu'il éprouva le firent reculer d'épouvante. II se rappela l'histoire de Patrice, et songea un instant à prendre la fuite. Mais, comme si quelqu'un eùt pu lire dans sa pensée, il se prit aussitôt à rougir, et, s’élancant vers l’abbesse, s’écria d’une voix forte : Qui êtesvous? et pourquoi vous cacher ainsi ?

La White-Lady ne répondit pas. Allan, dont les Yeux Commençaient à se dessiller, s’aperçut qu’elle avait posé un doigt sur sa bouche, comme pour lui enjoindre de se taire. Peu disposé à recevoir des ordres, 1l la saisit violemment par le bras, et, l'examinant avec plus d'attention, reconnut enfin à qui il avait affaire. C'était à une statue de marbre; c'etait à la Déesse du Silence, qui depuis un temps immécmorial occupait ce favorable sanctuaire. Ses pieds couverts de mousse eussent attesté au besoin qu'elle n'avait pas les habitudes voyageuses qui semblent caractériser les fantômes.

Allan sourit de sa méprise. Il tourna le dos à la statue et reprit son chemin jurant en lui-même qu'il ne se laisserait plus tromper ainsi. Cependant, il avait à peine formé le projet chevaleresque de poursuivre jusqu'au matin l’errante White-Lady, qu'un éclat de rire moqueur vint frapper son oreille. Le Caméron traversait en ce moment une vallée étroite el profonde. Il s'arrêta étonné et croisa les bras sur

sa poitrine. Le railleur mystérieux se livrait à un accès de gaieté intarissable, mais 1l n’y avait pour ainsi dire rien d’humain dans le son de sa voix, et il eùLl été difficile de désigner le point de la forêt d'où cette voix semblait partir. Pendant que le montagnard, l'oreille au vent, cherchait à s'assurer de la direction qu'il devait imprimer à ses recherches, il entendit au loin le galop d’un cheval. Bientôt le bruit redoubla, et Allan vit tout à coup déboucher d'une allée obscure un cavalier échevele, monté sur un coursier blanc à tous erins. Des aigrettes de feu jaillissaient sous les sabots du cheval et une fumée épaisse sortait de ses naseaux.

— Arrêtez ! arrêtez! cria le montagnard.

Mais le cavalier ne détourna pas la tête, 11 passa devant le Caméron interdit, et disparut dans les bois avec la rapidité de leclair. Etait-ce un homme ou un fantôme? c’est ce qu'Allan n’eùt pas osé décider. résolut pourtant de suivre le chemin qu'il lui avait vu prendre, puisque la véritable White-Lady refusait de se montrer encore à ses yeux. Tout en cheminant, il écoutait ce monotone et effrayant éclat de rire dont le bruit grandissait à chaque instant, de même que si le persifleur invisible se füt attache à ses pas: Enfin, au détour d'un sentier, quelques gouttes d’eau fraiche, qu'on eût dites lancées par une main ennemie, arrosèrent son plaid et son visage. Le bighlander leva la tête et vit un spectre blanchätre suspendu aux flanes d’un rocher. Mais, au lieu de s’en approcher, il continua sa route en prononçant tout

Las une de ces épithètes mal sonnantes, qu'un homme

d'esprit s'adresse quelquefois à lui-même, quand il

s'aperçoit qu’il a commis une méprise, el surtout quand il n’a à redouter ni les yeux ni les orcilles d'un témoin. Le spectre rieur venait de s'évanouir comme labbesse, ne laissant à sa place que le flot bruyant d’une cascade tombant dans un bassin de granit.

Cette nouvelle déception fit réfléchir le montagnard. Chaque fois qu'il avait pensé atteindre au terme de ses recherches, 1l était tombé dans quelque piege grossier. Ces illusions continvelles, qu'une fee malicieuse semblait multiplier devant ses pas, lui inspirèrent des doutes sur la fidelité de tous ses sens. Quoiqu'il eût vu distinctement la White-Lady et le cavalier, 1! craignit de prendre pour autant de réalites les confuses visions d’un rêve. Bientôt il commençÇa à croire que la frayeur du meunier et les histoires de Traughmorton lui avaient troublé la raison. Il se dit qu'il n’y avait de fantômes que dans son imagination, et se résigna à chercher la route du manoir, non sans regretter que les White-Ladies ne fussent que de mensongères créations de la peur ou de trompeuses filles de la nuit.

IL y avait environ un quart d'heure qu’il marchait ainsi le long d’une avenue silencieuse, lorsqu'il vit tout à coup la blanche promeneuse à laquelle il avait dit adieu se dresser dans l’ombre, à une assez faible distance. Elle n’etait pas seule, cette fois. Un homme était debout à son côté. L’inconnu portait à la main une lanterne qui n’éclairait que la mousse du chemin et les plis indécis de son manteau noir, Il tra-

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