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versa lentement l'avenue et entra dans le bois, accompagné de la White-Lady, avec laquelle il paraissait causer à voix basse. À l'entrée du taillis, il s’arrêta, posa le flambeau à ses pieds, et s’armant d’une bêche qu’il découvrit sous les feuilles, commenca à creuser une large fosse.
— Decidément, pensa le highlander qui les avait suivis de loin à la lueur de la lanterne, ce sont là de simples habitants de ce bas monde. Mais que peuvent-ils faire ici à pareille heure?
Malgré sa curiosité, Allan n’osait s'approcher, dans la crainte d’être découvert, et peut-être aussi de faire disparaitre encore une fois les prétendus fantômes. Pour voir en sûreté ce qui allait se passer, il fit un long détour, entra dans Île taillis et se glissa doucement entre les arbres. Il espérait arriver ainsi juSqu’auprès de la fosse; mais les mêmes obstacles qu'il avait rencontrés dans sa première incursion l’attendaient encore et devaient ralentir sa marche. Gependant ilavait fait la moitié du chemin, lorsque le vent apporta jusqu’à Lui le murmure presque insaisissable d’une conversation animée. Plusieurs personnes semblaient parler avec chaleur. Bientôt les voix se turent; mais un bruit plus sinistre se fit entendre. C'é-
tait le cliquetis des armes. On eùt dit que des épées s’entrechoquaient avec violence, et une détonnation ne tarda pas à ébranler tous les échos de la forêt. Allan se précipita à travers les branches qui obstruaient sa route; il laissa derrière lui son tartan re tenu par les épines. Mais, quelle que füt sa diligence, il était encore loin de la futaie, lorsque le bruit d’ar-
mes cessa entièrement. Les voix s’éloignèrent peu à peu en s’affaiblissant, et quand le highlander sortit enfin du fourré, il ne vit plus que la lanterne, éclairant de ses dernières lueurs la fosse comblée et recouverte de feuilles.
— Dicu sait ce qui vient de se passer là, dit-il en se baissant pour saisir le flambeau, dans l'espoir que ses mourantes clartes lui feraient retrouver plus vite le chemin du manoir, où il voulait aller répandre l'alarme.
Mais en se relevant, il entendit quelqu'un marcher derrière lui. [1 dirigea vivement la lanterne sur la personne qui approchait. Dans ce mouvement rapide, elle s’éteignit, et le highlander, la jetant sur le gazon, porta la main à sa ceinture, comme pour y chercher ses armes. [l oubliait que son frère les lui avait fait enlever et qu’il n'avait pu s’en procurer d’autres jusqu'à ce jour. Malédiction! dit-il en frappant du pied la terre avec impatience.
Au même instant, par une sorte de prodige, il vit tomber devant lui une épée, un mousquet et un poignard. Plus étonné que jamais, il porta les regards de tous les côtés pour découvrir son mystérieux ami, et n'aperçut que l'ombre blanche de la White- Lady qui fuyait rapidement, un doigt posé sur ses lèvres.
— Arrêtez! s'écria le montagnard. Ange ou démon, il faut que je vous voie, que je vous parle.
Ces mots, prononcés avec émotion, parurent donner des ailes à la fugitive. à — Ah! continua le Caméron en partant comme
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un trait à la poursuite du fantôme, j'ai devancé le cerf sur les montagnes; ne croyez pas m’échapper encore.
Cependant la White-Lady avait déjà disparu dans les ténèbres de la forêt. Allan s’imagina qu’elle s’était blottie dans le creux de quelque vieux chêne, et la chercha de toutes parts avec anxiété. Enfin, il poussa un cri de joie ; il venait de l’apercevoir debout au milieu de la futaie. Emu et tremblant, il s’avança les bras ouverts pour la surprendre; mais arrivé à la place où elle semblait l'attendre, il ne saisit qu'une vapeur diaphane et se sentit inondé d’un torrent de douce lumière. En levant les yeux, il vit, à travers une trouée du feuillage, le croissant argenté de l'astre des nuits, dont il venait d’embrasser un pâle rayon.
Allan comprit qu'il serait inutile de pousser plus loin ses recherches. Les soupçons qu’il avait conçus s'étaient évanouis, et desormais il ne devait plus penser à la White-Lady qu'avec un sentiment de reconnaissance. Le présent qu’elle lui avait fait lui rappela les dangers plus sérieux qu'il devait rencontrer au terme de son voyage. Îl songea donc à retourner au château et à goûter enfin, après tant de faligues, queiques heures d’un repossalutaire. Dans cette sage intention, il alla chercher ses armes, et, sans autre aventure, arriva au pied des vieilles tours. Il se retourna un moment pour contempler une dernière fois les lieux enchantés qu’il allait quitter pour toujours. Si son cœur n’etail pas là, il sentait néanmoins qu'il aurait beaucoup de peine à empêcher son imagination d'y revenir quelquefois.
Lorsqu'il entra dans la cour, la lune, dégagée des nuages qui l’avaient obscurcie pendant les premières heures de la nuit, brillait alors dans tout son éclat. Sa lumière permit au highlander de parcourir sans encombre des détours au milieu desquels il lui eût été facile de s'égarer. Il arriva enfin sous le cloitre où Humphrey lavait introduit, et il cherchait à reconnaitre le corridor qui l'avait mené à la chambre de l'intendant, lorsqu’en passant sous une croisée gothique, il crut entendre frémir doucement les vitraux. On eût dit une harpe éolienne effleurée par la brise. Sans pouvoir se rendre compte de cet effet singulier, Allan se sentit troublé jusqu’au fond de l'âme. Il suspendit sa marche, prêta l'oreille, et dis- {ingua bientôt une voix de femme, suave et pénétrante, chantant une ballade écossaise, fameuse dans les highlands.
Le Caméron écouta avec ravissement cet air familier qui avait bercé son enfance et qui le reportait dans ses bruyères. Il lui eùt été impossible de saisir les syllabes, mais elles vinrent d’elles-mêmes atcompaguer dans sa pensée les accents plaintifs de la mélodie, et, de peur d’effrayer la voix mystérieuse, 1l se contenta de murmurer tout bas ces paroles du chant populaire :
« Ta lonyzue journée est finie,
Il faut dormir ; le ciel est noir.
Robin ne viendra pas ce soir.
Ferme les yeux, pauvre dohnie, Ferme les yeux pour le revoir. »
La voix de l’inconnue devint plus tendre à mesure que la chanson touchait à sa fin, et ce ne fut pas sans essuyer une larme que le Caméron lui-même
acheva ce dernier couplet :
« Déjà la guerre était nie ;
A la porte un cavalier nait
En pleuraut s'arréla le soir.
Robin était mort, et Jobnie Ferma les veux pour le revoir. »
Le jeune montagnard entendit à peine les derniers accents de inconnue; il lui sembla que sa Voix S’6teignait dans un fainle soupir. Il resta immobile sous la fenêtre, écoutant toujours, espérant qu'une chanson nouvelle allait succéder à celle qui était finie. Il y serait resté jusqu'au matin, si le bruit d’une porte tournant sur ses gonds ne leüt obligé à se retirer discrètement à l'ombre d’un pilier.
__ Voilà une belle nuit, pensait-il; quoi qu’en dise la ballade, il n’est pas toujours nécessaire de dormir pour faire d’heureux Sünges-
Au milieu de ces réflexions, Allan vit paraitre, au fond de la chambre entr'ouverte, une forme blanche etssve démarche de la White-Lady. Jamais il ne s'était vu si près d'elle, et chaque moment diminuail la distance qui les séparait. Enfin elle arriva sur le seuil qu'eclairaient les rayons de la lune. Le montagnard poussa un cri et se précipita vers elle. Mais à sa voix la porte s'était refermce brusquement.
__ Judith ! s'écria-til, ouvrez-moi! Ah! je vous ai
lte qui s'avançait avec rapidité. Il reconnut la
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reconnue, ct j'aurais dû vous reconnaitre plus tôt. Ouvrez-moi, je vous en prie, ouvrez-moi!
La jeune fille ne répondit pas.
— Judith! poursuivit le montagnard d’une voix suppliante, c’est donc vous! Je vous croyais encore à Lochiel. Si vous ne voulez pas m'ouvrir, parlezmoi! C’est vous qui chantiez tout à l'heure une chanson de nos montagnes, et, sans savoir que vous étiez là, mon cœur s’est troublé, des larmes ont mouillé mes yeux! Je vous en conjure, ouvrez-moi!
Allan crut sa prière exaucée, et son cœur bondit avec violence, car la clef tourna dans la serrure, et la porte ne tarda pas à s’ouvrir. Mais, à la place de miss Ramsay, le montagnard vit paraitre un homme de haute taille, d’un visage austère, enveloppé d’un manteau de couleur sombre.
— M. Huddleston! dit le highlander en portant la main à sa toque. — Vous paraissez surpris de me voir, monsieur Allan, dit le prêtre avec un léger soupir. Je devrais l'être encore davantage de vous rencontrer sous ce cloitre, à pareille heure. Que faiteS-vous dans ce château? — J'y suis entré, Mon-
sieur, pour prendre quelque repos, avant de continucr ma roule, — Et c’est dans cette intention, sans doute, que vous parcourez les bois, les prés et les jardins de White-Ladies?.… Ecoutez l'horloge qui sonne. — Déjà deux heures! dit le montagnard. — Oui, monsieur Allan, et c’est demain que doit se livrer la bataille, L'armée royale est à Worcester ; elle n'est séparée de l'ennemi que par une rivière peu profonde. Le soleil qui va se lever aura terminé sa
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amis, tombassent entre les mains de leurs adversal-
course avant la fin du combat. Si vous voulez arriver à temps, il faut partir à l'heure même, sans songer à ce que vous pourriez laisser derrière vous.
Ces derniers mots firent comprendre au highlander qu’il devait renoncer à l’espoir de revoir miss Ramsay.
— Adieu, Monsieur, dit-il d'un ton ferme; daignez me mettre sur la route.— Suivez-moi, répondit le prêtre.
Allan, précédé de son vénérable guide, quitta le cloitre et arriva bientôt à une des poternes du manoir. Là, il aperçut le char couvert de ran.ée qui Pavait arrêté si mal à propos dans la prairie. Mais, en ce moment, la jument grise du meunier était attelée au brancard. Humphrey lui-même, negligemment accoudé sur sa voiture, sifflait un air de Robin flood en attendant l’heure du départ.
— Etes-vous prêt, Penderell? lui dit M. Huddleston. — Qui, monsieur l'abbé, répondit Humphrey. Quoique ma jument ait été un peu effrayée dans la forêt, la voilà redevenue douce comme un agneau, Un en- {ant la conduirait à Worcester. D'ailleurs, elle ne sera plus tentée, je crois, de faire la fringante et d’i miter le cheval de bataille de sir James. Mon frère Jack, le bûcheron, a beau dire que le bois vert est plus pesant que le bois sec, voici une charge de ramée qui prouverait bien le contraire. — Que ce soit là votre dernière plaisanterie sur ce sujet, répondit gravement M. Huddleston. Il suffirait d'une imprudence pour que ces armes, au lieu d'arriver à nos
res. — Ne craignez rien, monsieur l’abbé, dit Humphrey. Nous ne sommes pas allés déterrer ces mousquets et ces rapières au milieu du bois, à la même heure où ce pauvre Patrice. Rien que d'y penser, à présent, je n’ai pas une goutte de sang dans les véines. Nous n'avons pasaffronté toutes les sorcières de Wbhite-Ladies pour le plaisir des habits rouges. — Hâtez-vous, Penderell, reprit M. Huddleston. Voici un bon jeune homme qui vous accompagnera. Vous le ferez coucher dans les feuilles, où 1l trouvera un sommeil dont il a grand besoin.
Le meunier jeta alors les yeux sur le montagnard, qu'il n'avait point encore aperçu. Il ne s'attendait pas à revoir en compagnie d’un prêtre, à moins que ce füt pour être exorcisé, le singulier personnage qu'il avait trouvé et perdu si vite, et d’une manière si équivoque. Aussi, il recula d’un pas en arrière ct se rapprocha de sa jument, tandis que M. Hudäieston tendait la main au highlander et lui disait avec effusion : Que Dicu soit avec vous, mon enfant! vous avez des amis qui ne vous oublieront pas. Souveñezvous, en partant, que tous les sacrifices que Fon fait au devoir, même les plus secrets, ont toujours un temoin, et qu'ils recoivent tôt ou tard leur récompense, soit dans ce monde, soit dans l’autre. Adieu
AR) M. Allen; saluez de ma part votre frère. — Où vous reverrai-je, M. l'abbé ? demanda Penderell à l'ecclesiastique qui s’eloignait. — Où Dieu le voudra,
mon ami, répondit M. Huddleston en fermant la poterne.
Demeuré seul en face du highlander, Humpbrey
l'examina attentivement des pieds à la tête. Il ne savait trop comment il devait entrer en propos, ce qui nous porte à croire que son esprit n’était pas bien tranquille, car c’est un embarras qu'il éprouvail rarement. Enfin il prit son parti et dit en branlant la tête : Ce n’est pas bien de quitter les gens avec si peu de cérémonie, camarade. Si j'etais crédule, je dirais que Traughmorton a raison. Il faut bien qu’il y alt là-dessous quelque magie. Sans cela, comment auriez-vous fait pour sortir de la chambre? — Cela n’etait pas bien difficile, répondit le Caméron. J'ai passé par la fenêtre. — C'est un chemin que les créanciers du feu comte ont pris quelquefois avant vous, dit le meunier. Cela procurait de temps en temps des pratiques au chirurgien du village. Mais, ajouta Humphrey, il me semble que vous aviez un plaid en écharpe, quand nous sommes arrivés au château. L’auriez-vous oublié au Sabbal?.. Feu mon grandpère avait coutume de dire, car il avait été clerc dans sa jeunesse, que le Sabbat est comme l'étude d’un procureur. On y laisse ce qu’on a de mieux :; quand ce n’est pas sa conscience, c’est toujours son pourpoint ou ses chausses.
Allan eût sans doute répondu aux bons avis du meunier; mais, fatigué des émotions et surtout des évolutions de la nuit, il préféra monter sur le charriot où il s’endormit d’un profond sommeil, pendant que son compagnon de route attendait encore une réponse. Bientôt le coq chanta, et Humphrey, calculant le chemin qui lui restait à faire, se résigna à
. fouetter sa jument, moins rassuré que jamais sur le
compte du montagnard.