X.— LA JOURNÉE DE WORCESTER
+ + + . Voyez donc comme vous vous fâchez!
Je suis de vos amis et ne veux que vous plaire, N’ai-je pas supporté cent fois votre colère ? Entendez-moi ! comptez ce que vela ferait,
+ Sans qu'il vous en coûtât an denier d'intérêt!
SHAKESPEANK,
Le lendemain, vers midi, M. Huddleston était encore renfermé dans la chambre où il avait passé la matinée à écrire. Son appartement , situé dans une vieille tour, n’était éclairé que par une seule fenêtre, garnie d’épais barreaux. Une porte massive en fermalt l'entrée, et les bruits du dehors n’en troublaient jamais le silence. Il était rare d'entendre sous l'écho de la galerie voisineles pas indiscrets, les rires légers, la voix tumultueuse des serviteurs du château. Une terreur traditionnelle protégeait, depuis près d’un siècle, l'inviolabilité de cet asile. Les paysans euxmêmes faisaient de longs détours; plutôt que de se hasarder à passer le soir sous ses murs. C’est à peine pourtant, si quelque vieillard eût pu expliquer leffroi que répandait aux alentours le donjon abandonné. On évitait de l’approcher, par instinct autant que par coutume, à peu près: comme l'oiseau évite les filets du chasseur. Cette comparaison est tout à fait juste, car la tour dont nous parlons avait servi
ALLAN CAMÉRON. 1535 de prison, à l’époque déjà éloignée où les châtelains de White-Ladies rendaient la justice dans leurs domaines. On voyait même au pied de l'antique geôle seigneuriale un arbre frappé de la foudre , aux branches duquel pendaient encore les lambeaux de la corde qui avait jadis balancé dans les airs les Gild- Roy : de la contrée.
Il est aisé de comprendre pourquoi l’hospitalière famille d’Arrington avait choisi ce lieu sinistre pour y loger les prêtres catholiques. Elle savait que les proscrits n’auraient pas à craindre, derrière ces verroux , la curiosité audacieuse des valets et la maligne perspicacité des rôdeurs du voisinage. M. Huddieston avait habité plus d’une fois cet étroit réduit , et lorsque, sur les ordres du Roi, il s'était hâté d’abandonner l'Ecosse, il avait retrouvé, en arrivant à White-Ladies, la chambre solitaire dans l’état où 1l l'avait laissée au départ. Un escabeau de bois, une cruche remplie d’eau, un lit de paille, composaient tout l’'ameublement. C’est là que le pieux ecclésiastique consacrait les moments qu’il ne donnait pas à la prière, à entretenir sur tous les points de l’Angleterre une correspondance active avec les amis du Roi.
Le jour où devait se livrer la bataille de Worcester, M. Huddleston avait, comme nous l'avons déjà dit, employé la matinée à faire de nombreuses missives. Après avoir fermé ses lettres, Al cacha dans une
! Voleur fameux en Écosse , Surtout dans te Perthshire. (Notè de F'alterScott.)
crevasse du mur Phumbie écritoire et la plume qui lui avaient servi de complices, et, tirant les verroux, entra dans une sombre galerie qui communiquait par de secrets détours avec l’intérieur du château. 1 arriva ainsi devant une porte en ogive au-dessus de laquelle étaient sculptées les armes des vieux seigneurs de White-Ladies, #rois colombes en pairle d'argent sur champ de sable. Il frappa deux légers coups à la porte qui, à ce signal connu, ne tarda pas à s'ouvrir. La pièce peu spacieuse dans laquelle | entra M. Huddleston était loratoire de la comtesse, On aurait pu le reconnaitre aux vitraux coloriés des | croisées, aux peintures qui ornaient les murailles et \) au prie-Dieu en bois de chêne qui était placé devant une image du Christ mourant. Une lampe suspendue au plafond brülait faiblement au milieu de la chambre. Il est à regretter qu’un zèle mal entendu ait proscrit de nos temples et de nos maisons tous les emblèmes du culte extérieur, ces doux symboles qui rendent la dévotion plus facile en prêtant un corps aux pensées religieuses. Cette chambre à demi obscure et pieusement ornée semblait inviter au recueillement et à la prière. Lady Arrington, qui avait conservé les traditions de ses ancêtres, aimait à y passer de longues heures, surtout depuis qu’elle avait vu mourir le vertueux Charles Ier, et l'Angleterre de-
venir la proie d’une soldatesque effrénée.
Lorsque M. Huddleston entra dans l’oratoire, la vieille dame qui lui avait ouvert la porte le salua gravement.
— Le courrier attend les dépêches, dit-elleen pre-
eq
Fe -
nant les lettres que Pecclésiastique lui présenta; je vais les porter moi-même. Veuillez m'attendre 101, Monsieur, j'ai besoin de vous parler, de vous entendre; j'ai besoin dé vous ouvrir mon Cœur.
M. Huddleston ferma la porte par laquelle il venait d'entrer. La comtesse s'éloigna, mais elle revint bientôt et s'assit dans un large fauteuil en face de son hôte clandestin. C'était une femme d'une vieillesse déjà avancée et d’une figure vénérable. Elle était vêtue à la mode des grandes dames de la cour d'Élisabeth, et ses cheveux blancs, qui s’échappaient en boucles argentées d'un chaperon de velours, donnaient à tous ses traits une extrême douceur.
Lady Arrington resta un moment la tête penchée sur sa poitrine, puis elle leva les yeux sur l'ecclésiastique et lui demanda avec inquiétude : Pensezvous, Monsieur, que la bataille soit engagée? — Non, Madame, voici le milieu du jour; nous aurions déjà recu quelque nouvelle.— Mon Dieu! dit la comtesse, s’il faut rester encore jusqu’à deniain sous le poids de cette incertitude, je sens que j'y succomberai. Hier je me trouvais heureuse d’avoir gagné un jour, maintenant je voudrais que l’heure fatale fût sonnée, et connaître enfin le sort qui m'attend.
M. Haddleston parut étonné en voyant l’agitalion de la comtesse.
— Lorsque je vous ai quittée, Madame, dit-il d’un ton grave, vous montriez plus de courage. Vous ne songiez qu’à l'honneur d’avoir vu trois des vôtres partir sous la bannière de votre souverain. — Ah! Monsieur, depuis ce temps une nuit s’est écoulée,
une nuit pendant laquelle je n’ai pu fermer les yeux: — Il fallait prier, Madame, — Je l'ai voulu d’abord, mais cela m’a été impossible. J'ai attendu le retour du soleil, en proie à une fièvre brûlante. Lorsqu'i] s’est enfin levé derrière l'horizon, j'ai ouvert ma porte pour descendre au jardin; j’ai parcouru le chàteau. Hélas! dans ces salles désertes, dans ce jardin solitaire, je n’ai rien vu, rien entendu qui ne me rappelât ce que je voudrais oublier. —Je comprends vos alarmes, Madame, dit lecclésiastique, et pourtant, s’il plaisait à Dieu de vous visiter aujourd'hui, en appelant à lui ceux qui vous sont chers, devriez-vous vous en plaindre? Ne devriez-vous pas plutôt lui rendre grâces? — Ah! ne m’en parlez pas, s’écria la comtesse avec une sorte de véhémence. Si j'ai pu armer de cette main débile et embrasser sans pâlir, à l'heure du départ, le compagnon et les soutiens de mes vieux jours, je ne suis plus à cette heure qu’une épouse, qu’une mère tremblante et sourde à toutes les leçons. J’ose à peine vous dire jusqu'où va ma faiblesse, ajouta lady Arrington d’une voix moins élevée; croiriez-vous que j'ai prêté l'oreille aux récits superstitieux qui courent en ce moment le pays? On parle de fantômes, d’apparitions nocturnes, présages de mort pour notre famille. Certes , en d’autres temps, j'en ai souri moi-même; mais, aujourd'hui, ces fables menaçantes me trouvent aussi crédule que le plus simple de mes paysans. — Vous avez trop de raison, Madame, pour vous arrêter à de pareilles pensées. Ce n’est pas la première’ fois que votre époux et l’'ainé de vos fils courent les chances d’une bataille,
si nt
Ne les avez-vous jamais vu revenir sous ce Loit, après les fatigues d’une longue guerre?
— Hélas! Monsieur, combien de nos ancêtres étaient revenus vingt fois victorieux qui sont tombes enfin dans la mélée, comme ces pins altiers que la foudre renverse après les avoir longtemps respectes ! — Vous oubliez, Madame, qu’à V’heure marquée, la main du Seigneur sait nous atteindre dans les bras de nos proches aussi bien qu’en face des ennemis.— Cela est vrai, Monsieur. J'ai peut-être tort de m'atfliger. — Dailleurs, reprit M. Huddleston, l’armée du roi est brave, pleine d'enthousiasme, Si lord Derby et les vieux Cavaliers ont été fidèles au rendez-vous, je crois que la campagne sera courte et le triomphe peu sanglant. — Et ils reviendront, n'est-ce pas? vous m'en donnez l'assurance, dit la comtesse, passant tout-h-coup, comme cela arrive parfois dans de semblables moments, d'une inquiétude sans bornes à une confiance sans réserve. Je veux aller bien loin au-devant d'eux. Puisque vous ne pouvez sorlir, Arthur et ma filleule m'accompagneront. Je les verrai, ajouta-t-elle en ouvrant la fenêtre; je les verrai paraitre là-bas, à l'horizon, au milieu d'un tourbillon de poussière. Le plus jeune aura gagné ses Cperons de chevalier: il marchera en avant, monté sur son cheval fougueux; je verrai briller à son cou la chaine d’or que je lui ai donnée au départ, et c’est lui qui
viendra m’annoncer la victoire, — Vous seriez digne
de ce bonheur, Madame, répondit M. Huddleston,
qui eût voulu modérer l'espoir de la comtesse comme ilavait tempéré sa douleur; mais lady Arringlon né lui laissa pas le temps de poursuivre.
— Silence! dit-elle en pälissant.
Elle se pencha ensuite sur la fenêtre et prêta l’oreille dans la direction de Worcester.
— N'avez-vous rien entendn, Monsieur ? continua la vieille dame d’une voix tremblante; écoutez! J'ai cru reconnaitre le bruit sourd et prolongé d’an orage lointain. [l se fait entendre de nouveau... Oui! Le soleil s’est voile... Le vent souffle avec violence. C'est lorage !
Pendant que la comtesse parlait, M. Haddkeston |) s'était levé et s'était approché de la fenêtre. EH suivait | d'une oreille inquiète les sons vagues et roulants que la distance rendait presque lugubres. Peu à peu ses joues se creusèrent, son visage prit une teinte plus sombre, et ses yeux se remplirent de larmes. Lady Arrington observait tous ses mouvements avec un trouble involontaire.
—Je ne me trompe pas, dit-elle enfin en attachant sur lui un regard profond; ce n’est qu'un orage d’eté qui plane sur la Severne et va passer bientôt.
M. Huddleston garda le silence.
— Le bruit s'éteint, dit la comtesse, tout est fini! Reprenons notre entretien, Monsieur; je vous parlais, je crois, du retour de mes enfants.
Ces paroles semblaient annoncer que la vieille dame n'éprouvait plus aucune inquiétude, mais le ton avec lequel elle les avait prononcees démentait ce calme apparent, Bientôt le bruit lointain se fit cu- | tendre avec plus de force; lady Arrington poussa un
douloureux gémissement. L — Encore !'&it-elle, en jetant-un regard éploré sur
l'ecclésiastique; voilà l'orage qui redouble. — À genoux, Madame! dit M. Huddleston. — Et pourquoi ? demanda la comtesse. — À genoux! répéta le prêtre d’une voix solennelle. C’est la bataille Gui commence. — Ah! j'en étais sûre, s’écria lady Arringlon; ce bruit sinistre a retenti jusqu'au fond de mon àme.
M. Huddleston porta ses yeux et ses mains Vers le crucifix d'ivoire, et, tombant à genoux au pied de la muraille : Dieu des armées, dit-il, que votre volonté soit faite.
Cependant la vieille dame s'était inclinée sur le prie-Dieu et s’efforçait de surmonter le trouble de ses sens pour s'unir aux oraisons du prêtre. Ses efforts furent inutiles. Elle se releva bientôt, et retourna malgré elle auprès de la croisée. Le canon grondait toujours dans l’éloignement. La comtesse, appuyée sur le dossier d’un fauteuil, la Lête penchée en avant, tressaillait à chaque nouvelle détonnalion. Sa figure vénérable s'était couverte de rides profondes, ses lèvres etaient blanches, ct ses yeux, affaiblis par l’âge, semblaient chercher à découvrir ce qui se passait au-delà des bornes de l'horizon. Son vieux sang, réchauffe par la fièvre, battait dans ses artères ct bruissait vers ses tempes. Enfin, pour échapper à son supplice, elle ferma la fenêtre el se retira au fond de l'oratoire. Mais, quoique les sons arrivassent alors plus faiblement sous les lambris, elle les entendait pourtant retentir encore à Son oreille comme si elle eûtété sur le lieu du combat.
__ Oh! ce vacarme est horrible, dit-elle en se rapprochant de M. Huddleston. Ne l’entendez-vous pas,
Monsieur? à chaque coup qui résonne, je crois voir un des miens tomber tout sanglant sur la poussière.
M. Huddleston, les mains jointes, les regards at- Lachés sur le crucifix, n’interrompit point sa prière. La comtesse s’assit sur un fauteuil, prit un livre ct l'ouvrit d’une main tremblante. C'était la Bible. La vieille dame essaya longtemps de fixer son attention sur ce livre, où elle avait souvent puisé des consolations et des forces. Mais elle distinguait à peine les caractères, et son esprit ne pouvait parvenir à les rassembler. Elle finit cependant par déchiffrer le nom de Rachel; aussitôt sa vue se troubla et ses mains laissèrent échapper le saint livre.
— Où sont-ils? où sont-ils? dit-elle avec une sorte d’egarement ; ils courent devant les plus braves et se perdent dans la mêlée. Ah ! que ne suis-je auprès d'eux? je les couvrirais de mon corps. William ! Robert! James! Pourquoi m’avez-vous quittée? Pourquoi vous ai-je laissés partir ?
En disant ces mots, lady Arrington se leva et marcha à grands pas dans la salle. Puis, comme si elle eût manqué d'air dans cet ctroit espace, elle ouvrit une porte et entra dans une chambre voisine où élaient suspendus aux murs les portraits en pied de son époux et de ses enfants. Elle s'arrêta un moment à comtempler ces images auxquelles le pinceau de Van-Dyck avait prête une sorte de vie.
Elle les regarda jusqu’à ce que les larmes eussent obscurei sa vue. Alors elle rentra dans l'oratoire, espérant ainsi tromper sa douleur. Mais le bruit de la canonnade m’avait pas cessé de se faire cutendre.
Lady Arrington se laissa tomber dans un fauteuil, et sans s’apercevoir que le prêtre était absorbé dans la prière, s’écria d'une voix altérée : Quelle affreuse journée, Monsieur! il me semble qu'il y a un siècle que cette bataille est commencée. Oh! quand viendra la nuit? Le messager que vous attendiez tarde bien à vous apporter des nouvelles... S'il en avait de mauvaises, il serait déjà arrivé, w’est-ce pas?.… Les messagers de malheur vont si vite! Je ne m'inquiète plus à cette heure, ajouta la comtesse, que le bruit sourd et incessant du canon poussait presque au delire; je ne m'inquiète plus de savoir qui à gagné ou perdu la bataille ! Que me font à moi les intérêts des princes et des peuples ? Gouverne qui voudra l’Angleterre! Je veux embrasser mes enfants... Ah! si l'un d'eux n'allait pas revenir! Si James et Robert rentraient dans ce château sans être suivis par leur père. ou si le vieux comte ne ramenait à ses CÔLCS que Jun de mes fils. je partirais, j'irais trouver Charles Stuart, dans son camp, dans son palais, au milieu de ses gardes, partout où je pourrais le rencontrer, et je lui dirais : Sire... Ah! ma raison S’egare! Je crois que je le maudirais!
En ce moment, le son de la cloche annonça qu'un étranger se présentait à la porte du château. Lady Arrington sortit aussitôt de l’oratoire, descendit à grands pas l'escalier et arriva dans la cour avant que ‘Fraughmorton eùt ouvert la poterne.
__Hâtez-Vous, Mathias, dit-elle en approchant.
Yest peut-être un courrier de Worcester.
L’intendant obéit, et bientôt un homme d'environ
trente-cinq ans, vêtu de noir, portant un chapeau à cornes, des culottes courtes et un rabat jadis blanc, moucheté de quelques grains de tabac, entra dans la cour en saluant profondément. La tournure de ce personnage, ses cheveux rouges, ses yeux fauves et inquiets, sa face allongée comme le museau d’un renard, ses longs bras et ses doigts crochus, auraient pu le faire prendre aussi bien pour un huissier de la ville voisine que pour un usurier en tournée chez ses Gébiteurs. Il devait, sans aucun doute, appartenir à quelqu’une de ces professions honorables, pour lesquelles néanmoins on n’a pas tout le respect que devraient leur mériter leurs bons et loyaux services.
— Ah! c'est vous, Patrickson, dit la comtesse en fronçant les sourcils. — Oui, Milady, répondit notre homme d’un ton mileleux et en recommençant ses salutations.
La vieille dame n’attendit pas qu’il eût fini; elle ordonna à FPintendant de conduire auprès d'elle la première personne arrivant du midi. Puis elle regagna à pas lents l’oratoire où elle avait laissé M. Hudaleston.
Le nouveau venu, se trouvant seul avec Mathias. remit son chapeau sur sa tête et tenditla main au vieillard; mais celui-ci fit semblant de ne pas s'apercevoir de ces avances et dit d’un ton bourru : Ce n’est pas à celle heure qu'on a coutume de vous voir, Patrickson; comment se fait-il que vous n’assistiez pas à l'audience du juge? Si jamais sir John a eu besoin des lumières de son maitre clerc, c'est à coup
! sùr aujourd’hui; car on dit que pendant son absence vous lui avez taillé de la besogne et qu’il lui faudra } bien du temps pour rétablir la paix parmi tous les gens que vous avez brouillés. Vous avez, en deux } mois, suscité plus de procès dans le pays qu’on n’en L avait vu en dix années. — Cela est vrai, Mathias, réà pondit Patrickson d’un air doucereux; on à pu voir ) pendant quelque temps ce e que C c'est qu’un pays où 1l y à un juge, et un juge qui connait les lois. J’ai inscrit au rôle deux cent soixante-dix-neuf causes j'ai assigné P lus de mille témoins de toutes les par (rés du comté :sir John s’en lirera comme il pourra. C'est À un mauvais chasseur que celui qui se plaint que son chien ait le flair trop délicat et lève trop de lièvres. Mais ce n’est pas de cela . ‘il s’agit, maitre Mathias ; je suis venu pour vous parler d’affaires, et je crois, ajouta-t-1l, en promenant autour de lui des regards | | de défiance, que nous serions mieux placés dans vo- D tre chambre, devant un got d’ale, que dans celte cour À sonore où tous les murs ont des yeux et des oreilles. — Auriez-vous à me parler d’affaires que vous n’oseriez traiter devant Pie dit Mathias. Je vous | PE alors d’aller les conter à d’autres. Je ne suis { D pas de ceux qui Sianènt que le soleil ne voie leurs D actions, et.que l'écho ne redise leurs paroles. — Vous À ne m'avez pas compris, Mathias, reprit Patrickson ) sans se déconeerter ; je veux vous entretenir dun
nie. EE, Hé. dé
| projet qui vous intéresse, et je ne vois pas la nécessité le mettre d autres personnes que vous dans la con- D fidence. Celui-la est un fou qui dit son secret aux roseaux. L’oreille d’un ami n’est pas toujours sùre.
D'ailleurs, je reviens de Boscobel et suis fatigué. Fai besoin de me rafraichir avant de continuer ma route vers Worcester. — Vous allez à Worcester? dit l’intendant avec surprise. Il n’est pas rare que les gens de justice aient l'oreille un peu dure; mais vous, vous n'êtes pas si sourd, Patrickson, que vous n’entendiez d'ici gronder le canon sur la Severne. — J'arriverai après la bataille. — Cest juste, avec les corbeaux, dit Mathias. Mais, sans vous offenser, pourrait-on savoir ce que vous allez faire à Worcester? —Je vous le dirai tout à l’heure, Traughmorton. Cela se rattache à Paffaire dont je viens vous entretenir. Je vais’ voir le genéral Cromwell, dit le clerc à voix basse. — Vous! s’écria Mathias d’un air stupéfait. Les loups et les renards ont donc fait la paix ensemble, qu’ils chassent de compagnie ? — Chut! dit Patrickson, je vous expliquerai cela plus tard. Allons dans votre chambre, 11 s’agit, je vous le répète, d’une aflaire importante.
Soit qu'il cédât à un mouvement de curiosité, soit qu’il se défiàt des projets du clerc et se flattât de les déjouer après en avoir reçu la confidence, Mathias conduisit Patrickson dans l'appartement où; la veille, le meunier avait introduit le highlander. Ayant passé la nuit chez le sommelier et consacré dla journée à remplir les devoirs de sa charge, le digne intendant trouva la pièce dans l’état où il Pavait laissée. Les débris du repas étaient encore sur la table, à côté d’une cruche d’ale à moitié vide.
Les deux compagnons s’assirent en face l’un de l'autre, et Traughmorton ayant rempli les verres,
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attendit en silence les révélations du clerc; mais celui-ci paraissait embarrassé, et ce ne fut qu'après de müres réflexions qu'il commença à parler d'une voix sourde, sans lever les yeux sur son hôte. — C'est une bonne place, dit-il, que celle d'un intendant ! on a les clefs de toutes les portes; on fait tous les marchés, et l’on sait mieux que le maitre ce que les terres produisent de revenu. — Où voulezvous en venir, Patrickson, avec ce préambule? — C’est une bonne place que celle d’intendant, reprit le clerc en tenant toujours les yeux baissés; cela vaut mieux, pour le profit, que de tenir la plume et l'écritoire d’un juge. Il y a pour le propriétaire et le tenancier de mauvaises saisons ; tantôt c’est le vent, tantôt c’est la grêle qui détruit la récolte; mais l’intendant habile trouve toujours du grain là où d’autres n'ont trouvé que-de la paille. — Pour qui me prenez-Vous, MOnsieur le clerc? dit Mathias avec indignation. Il y à plus de trente ans que je suisau service des seigneurs de White-Ladies, et je me suis toujours conduit en brave et loyal serviteur. Si jy ai fait quelques économies, c’est que j'ai vécu avec sagesse, c’est que j'avais un peu plus de cervelle que feu Patrice, votre père, qui après avoir écorché vingt ans nos mentons el nos oreilles, car il était à la fois barbier et ménétrier, ne vous a laissé pour héritage que son rasoir, son violon et sa perruque éventée. Dieu merci! mes mains sont pures et l’on peut à toute heure mettre le nez dans mes registres. Ils sont un peu moins embrouillés que vos grimoires de procédure. — Je sais que vous êtes un homme d’ordre, maitre Mathias, répondit le clerc,
en regardant du côté de la fenêtre pour se donner une contenance. Je n’aïr pas voulu vous dire autre chose. Si vous avez des économies, cela ne regarde personne; je ne vous demanderai pas comment vous les avez faites. Les guinées, disait-on autrefois, ne portent que la marque du souverain. Mais si j'étais à votre place, au lieu de les laisser dormir au fond d’un coffre, je sais bien l'usage que j'en ferais! — Vous achèteriez une charge de procureur? dit Mathias. — Il y a, continua le clerc, des occasions qui se présen- | tent rarement et dont il faut savoir profiter: D'ici à peu de temps, bien des gens dont le pourpoint est usé jusqu’à la corde porteront, s’il leur plait, des pourpoints de velours. Tel qui s’est éveillé sur le dur oreiller du clerc pourrait bien s'endormir le soir sur le siège moelleux du juge. — Vous êtes fou, Patrickson. — Le gouvernement établi veut des magistrats qui ne pactisent point avec les rebelles, reprit le clerc; 1l a les yeux ouverts sur les menées des traitres et des intrigants, — Si ce n'étaient point là les noms qu’on donne aujourd’hui aux honnêtes gens, je vous conseillerais de prendre garde à vous, Patrickson. Mais poursuivez. Vous voilà devenu juge ; quand vous deviendriez le shériff du comté, cela ne me surprendrait pas. On voit tous les jours des choses plus extraordinaires. Remuez l’eau avec un bâton, la | vase monte à la surface. —Ne parlez pas ainsi, Traugh- | morton, dit le clerc; si je faisais mon devoir, je re- | dirais vos paroles à quelqu'un qui ne serait pas charmé | de les entendre; mais je suis ven ici en ami, et c’est | en ami que je vous parle. — Vous disiez donc? répon-
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croyez-vous que ce soit une chose si longue et si dif-
dit l’intendant avec une sourde impatience. —Je vous disais que j'ai vu ce matin les fermiers de sir John Ramsay ; j'ai vidé avec eux quelques bouteilles, et, tout en devisant de choses indifférentes, nous en sommes venus à parler des biens du juge. Savezvous, Mathias, ce que les bois de Boscobel et les terres environnantes rapportent, bon an, mal an, à leur propriétaire ?.. Six mille livres sterling. — Cest un beau domaine, dit Pintendant, — Et quand cela sera en de bonnes mains, cela en rapportera encore davantage, dit le clerc. — Sir John n’a pas envie de s’en défaire, que je sache. Il laissera ses biens à sa fille et à son gendre. — Sans doute, sans doute, Mathias ; mais lord Blutter n'avait pas envie de vendre son château et son parc de Wildbroock. I à plu au Parlement de les confisquer, et ils ont été vendus à l’enchère. Les gens du pays n’ont pas osé en faire l’acquisition, les uns par scrupule de conscience, les autres parce qu'ils craignaient le retour de Charles Stuart. Un étranger mieux avisé est devenu seigneur de Wildbroock, et pour deux mille livres on lui a donné quittance. — Cest un bien mal acquis, dit Mathias, cela ne profite jamais. — Bah! une porte ouverte tenterait un saint; et si j'avais seulement la moitié de vos épargnes, Traughmorton, avant un mois peut-être j'aurais changé mes shillings en guinées, et je vous inviterais à ma noce.—A votre noce? dit l'intendant, je ne vous comprends pas. — Faut-il vous mettre les points sur les i? Ce soir, je vais trouver le général Cromwell... — Eh bien? — Eh bien !
ficile que de signer un arrêté qui me nomme juge de Boscobel et un autre qui confisque les biens de sir John Ramsay? Il n’y aura pas besoin de tremper deux fois la plume dans l’écritoire; car déjà les décrets sont rédigés, et je les ai dans ma poche. Cela fait, je reviens à Boscobel. Nous achetons les biens de moitié, et alors miss Ramsay, qui faisait la renchérie et prenait avec moi des airs de milady, se trouvera fort honorée de devenir mistress Patrickson.— Vraiment! s’écria Mathias, ne pouvant maitriser sa colère, tu veux épouser la filleule de lady Arrington; marier le hibou avec la colombe! Ah! tu veux ruiner ton hienfaiteur, un digne homme qui t'a pris à l’école de charité et L’a fait ce que tu es; et c’est moi que tu oses choisir pour complice! Ah! triple coquin, ajouta le brave intendant en s’armant d’un bâton de chêne qui lui avait servi sans doute de bâton de voyage; tu veux être juge? tu veux rendre la justice? Je vais L’apprendre celle que méritent les gens de ta sorte.
Sans prendre garde aux protestations, aux explications, aux distinctions du clerc, Traughmorton, oubliant son âge et l'inégalité des forces, tomba à bras raccourci sur les épaules du futur shériff et le fit danser sous l'instrument fatal, à peu près comme un jeune écolier fouette devant lui le sabot qui tournoie en murmurant.
— Ah! disait-il, tu as cru que j'attendais d’avoir des cheveux blancs pour déshonorer le nom de mon père! Sors d'ici, maraud! S'il y avait encore des lois en Angleterre, je te verrais demain pendu haut et court à l’un des arbres de la forêt. Mais patience,
ALLAN CAMÉRON. 149 honnest Jago, tu n’y perdras rien. Sir John aura ce soir de tes nouvelles, et tu feras bien d'aller coucher ailleurs que chez lui.
Le discours de Mathias eût produit sans doute peu d’effet sur le cœur endurci de Patrickson:; mais la bastonnade y ajoutait un commentaire qui devait avoir une portée infaillible. Le clerc, meurtri et confus, chercha en vain à gagner la porte, dont le vieil intendant lui barrait le passage; il se résigna, en désespoir de cause, à prendre la route difficile qui avait conduit notre ami Allan dans le parc de White-Ladies; mais, moins alerte que le montagnard, il tomba lourdement dans le fossé. Mathias, ne pouvant plus l’atteindre avec son bâton, continua sa catilinaire pendant que Patrickson se débattait dans les roseaux, au milieu des oies grises et des canards effrayés du voisinage de ce visiteur inattendu.
Au même instant, le bruit de la cloche rappela à Traughmorton la recommandation de la comtesse. L'iutendant laissa l’homme de loi barboter dans l’eau bourbeuse du fossé et courut à l'entrée du château. Aussitôt qu’il eut ouvert la porte, un homme couvert de poussière, et qu’il eut peine à reconnaitre d’abord, se précipita dans la cour.
— Est-ce vous, Humphrey? demanda Mathias. —
Où est M. Huddleston? répondit le messager. — Je n’en sais rien, mais madame la comtesse attend dans son oratoire. Humphrey, je le vois à votre visage, vous apportez de mauvaises nouvelles, — C’est bien! | c’est bien !ditle meunier, conduisez-moi vers milady. | 1 11
L'intendant, ému et tremblant, précéda Humphrey dans l'intérieur de la maison, et ils arrivèrent bientôt à la porte de l’oratoire.
— La bataille est perdue, Madame, dit Penderell en entrant.
Il y avait alors trois personnes dans la chambre. Judith Ramsay, car c'était bien elle que le highlander avait entrevue, y était venue rejoindre sa marraine; mais les consolations que la jeune fille avait prodiguées à lady Arrington n'avaient pu la tirer de l'abattement où elle était plongée depuis quelques heures. Les. paroles d'Humphrey parurent réveiller la vieille dame. Elle se leva, passa une main sur son front, et s’écria d’une voix altérée en faisant un pas vers Penderell : Le Roi? qu’est devenu le Roi? — Il s’est battu comme un lion, Madame, mais le nombre Va emporté. — Est-il sauvé, du moins? — Oui, Madame, et je ne le précède dans cette maison que de quelques minutes. — Dieu soit béni! dit la comtesse. Mathias, vous entendez? préparez le château; qu'on ouvre les portes; rassemblez les serviteurs. Je vais descendre moi-même pour recevoir Sa Majesté.
L'intendant s’éloigna, mais Humphrey ne sortit pas avec lui.
— Maintenant, dit lady Arrington en rassemblant ses forces, n’avez-vous rien à me dire? Le comte. — Ilest mort, Madame.
Lady Arrington poussa un cri terrible. Elle s’appuya sur Judith, et reprit avec angoisse : Et mon fils? — Mort! — Achevez! dit la comtesse agitée par
un mouvement convulsif; mon petit-fils? — Mort
comme son père! — Mort! mort! mort! s'écria la vicille dame en couvrant son visage de ses mains. Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! mon Dieu!
Après être restée un moment dans cette position, lady Arrington laissa retomber ses bras. Ses traits s'élaient décomposés; une pâleur mortelle couvrait son visage; bientôt tout son corps frissonna comme si elle eût éprouvé un froid glacial, Sa taille majestueuse S’affaissa lentement sous le poids de la douleur. Ses lèvres remuèrent à plusieurs reprises, sans qu'elle pût prononcer une parole, articuler aucun son; enfin, les sanglots qui la suffoquaient s’échappèrent avec abondance, mais au milieu des cris déchirants que lui arrachait le désespoir, on ne put distinguer que ces mots : Ah! mon Dieu! mon Dieu!
Judith s’approcha de lady Arrington, et craignant de la voir tomber sur le parquet, voulut lui offrir Son bras; mais la comtesse repoussa vivement sa filleule, sembla chercher autour d’elle avec égarement, et s'eloigna bientôt en fermant la porte à grand bruit.
— Pauvre femme, dit Penderell, c’est à fendre le cœur! J’aimerais quasi autant être là-bas étendu sur l'herbe que de lui avoir annoncé cette nouvelle. Ah! c’est qu'ils sont bien morts. Je les ai vus de loin tomber lun après l’autre. J’arrivais à leur secours avec Donal et les cavaliers de Boscobel; mais avant que nous fussions à deux portées de fusil, le dernier des trois avait déjà mis un genou en terre et pouvait à peine se défendre. Il ne restait debout auprès de lui, M. Huddleston, que ce jeune montagnard que
vous m'avez fail conduire cette nuit à Worcester, et qui m'avait quitté pour se jeter au milieu des com-
battants. — Et qu’est-il devenu? s’écria Judith avec angoisse. — Le brave garçon s'est bien battu. Je
croyais que nous arriverions à Lemps pour le sauver; mais un grand squelette de capitaine, monté sur le cheval de l'Apocalypse, s’est précipité sur lui à la têle d’une compagnie de mousquetaires, el tout ce que j'ai pu faire, ma foi, ça été de dire une prière pour le repos de son âme.
Judith n’en écouta pas davantage. Elle pâlit, palit, et se laissa tomber à demi morte sur un fauteuil. Cependant elle conserva assez d'empire sur ellemême pour s’écrier, en entendant tout à coup un bruit de chevaux dans la cour : Voiei le Roi, Monsieur : courez le recevoir.
M. Huddleston, oubliant les dangers de sa posi- Lion, descendit en toute hâte. Il avait compris que lady Arrington était hors d’etat de recevoir l’auguste fugitif dont on venait d'annoncer l’arrivée. En pénétrant sous le cloitre, il aperçut un jeune homme dont le vaste chapeau était criblé de balles; sa plume blanche était brisée, et tout son riche costume se ressentait du désordre d’une longue bataille; c'était Charles Stuart. Ses traits nobles et doux n'avaient rien perdu de leur fierté. On pouvait lire dans ses regards ces paroles célèbres d’un roi de France : Tout est perdu, fors l'honneur.
Aussitôt qu'il vit l'ecclésiastique, il mit pied à terré et l'attendit avec dignité. M. Huddleston s'inclina profondément devant le prince.
— Sire, lui dit-il, Dieu attend de vous de grandes choses, car il vous soumet à de rudes épreuves. — La campagne n’est pas finie, dit le Roi, je retourne en Écosse. Ah ! si j'avais eu seulement, ajouta-t-il en montrant Évan de Lochiel couvert de sang et de poussière, debout auprès de lui; si j'avais eu un millier d'hommes comme ce-brave montagnard, je serais à présent sur le chemin de ma capitale.
En parlant ainsi, le Roi prit M. Huddleston à l’écart, et ils s’entretinrent à voix basse pendant quelques minutes. Le jeune prince avait congédié, avant d'entrer à White-Ladies, les seigneurs qui formaient son escorte, parmi lesquels on distinguait lord Derby, lord Wilmot, lord Cleveland et quelques autres gentilshommes les plus accomplis de l'Angleterre. Is s'étaient éloignés par groupes assez nombreux sur des routes différentes, afin d’égarer sur plusieurs traces les Têtes rondes qui poursuivaient le Roi. Il ne restait plus auprès de lui que le chef des Caimerons et notre ancienne connaissance Donal le braconnier.
Charles Stuart avait l'âme trop baute pour se laisser abattre par un revers; il ne songeait qu'a retourner en Écosse et à rassembler une nouvelle armée; mais M. Huddleston ne pouvait se faire illusion sur ce projet chevaleresque; il annonça humblement au jeune prince qu'il fallait mettre toutes ses espérances dans l'avenir et retourner sur le continent, quels que fussent d’ailleurs les dangers de ce triste voyage.
— Je me résigne, Monsieur, dit le Roi emtermipan son entretien avec l’ecclésiastique.