‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 17 sur 58 · XI.—ENTRETIEN AMICAL · texte numérisé non relu

XI.—ENTRETIEN AMICAL

Lorsqu'on veulles trouver, on court au cabaret.

Els sont là , disputant sur la chose publique ;

L'un a quitté son champ et l’autre sa boutique.

L'état est em péril : sans eux qui le saurait ?

On cause ; au premier verre, on s’entend à merveille,

Mais la gucrre es. toujours au fond de la bouteille, RaxDozr.

Un mois s'était écoulé depuis la bataille de Worcester. La défaite du parti royaliste semblait consommée, et les Cavaliers qui ne s'étaient pas trop compromis dans la dernière levée de boucliers se hâtaient de faire leur soumission à la république. Les autres gagnaient prudemment les côtes, el al-

cours de justice n'avaient été plus occupées. Les prisons étaient remplies de malheureux qui attendaient leur sentence, et on peut dire que les constables étaient devenus les gens les plus importants de l’État, depuis que la paix était rétablie. Chaque jour on les voyait courir de maison en maison, leur baguette à la main, se faisant ouvrir toutes les portes, et effrayant par leur présence les paisibles bourgeois du quartier auquel ils rendaient visite. Quoi qu’ilen soit, et à part ces petites tracasseries , les marchands de Londres et ceux des comtés voyaient avec plaisir la guerre Civile terminée. La sécurité succédait à la crainte, et à l'incertitude qui accompagne toujours les dissensions politiques. Le nom de Cromwell était dans toutes les bouches. Les uns portaient aux nues le général victorieux et le comparaient, dans leur enthousiasme, à Judas Macchabée, ce mur d’airain que le Seigneur avait élevé contre les ennemis de son peuple. Les autres, républicains de bonne foi ou trompés dans leurs vues personnelles, commencçaient à s’alarmer sérieusement de l'influence que Cromwell s'était acquise et qui grandissait tous les jours. La déroute des Ecossais , le sort du Roï, l'attitude du parlement, les projets du chef de l’armée, faisaient donc le sujet de toutes les conversations, depuis Berwick jusqu’à Falmouth, c’est-à-dire d’un bout de lAngleterre à l’autre bout. On trouvait jusque dans les plus humbles villages des gens qui se mêlaient de donner leur avis sur la marche des affaires, de tracer au gouvernement des plans de conduite, comme ils avaient naguère tracé des plans de bataille pour Cromwell.

Si, par malheur, le conseil d'Etat ne pouvait profiter de tous ces beaux discours, les hôteliers, du moins, n’y perdaient pas. Cëla leur faisait débiter de nombreuses tonnes d’ale et de porter, source inépuisable d’eloquence pour les orateurs campagnards.

Vers les premiers jours du mois d'octobre, une assez nombreuse compagnie se trouvait rassemblée dans l'unique cabaret du bourg de Greenfield , situé à quelques milles de Stafford, Le bruit qui régnait dans la taverne était grand, mais chaque buveur, en élevant la voix, avait du moins l'espoir d’être entendu de son voisin. Il eût été difficile de suivre le fil de ces Conversations à tout moment interrompues par des éclats de rire, des menaces ou des chansons. Des personnes graves ne pouvaient se plaire longtemps au milieu de ces groupes tumultueux, parodie grotesque du parlement pendant une séance orageuse. C’est pour cette raison sans doute, et non, comme le prétendit l’aubergiste, par mesure d'économie, que le maitre d’école, le barbier et l’ancien sacristain de la paroisse sortirent du cabaret et vinrent s’asseoir au pied d’un arbre, devant la porte. C’étaient là les trois fortes têtes du village. Quoique divisés d’o-

| pinion sur plusieurs points importants, ils ne lais-

saient pas de s’estimer et d’avoir les uns pour les

| autres une déférence réciproque. Le profond savoir

du magister devait naturellement donner du poids

| à ses opinions ct lui faire pardonner ce qu’il y avait

de raide et d’un peu tranchant dans ses manières, Le sacristain , qui avait perdu sa place depuis l’abolition de l’épiscopat, obtenail, en raison de ses mal

en

beurs, une indulgence qu’on n’eût pas accordée à ses principes légèrement rétrogrades. Quant au barbier, s’il manquait parfois de jugement , personne, en revanche , n’était plus que lui au courant de toutes les nouvelles. Lorsque les trois amis eurent pris place sur le gazon, le maitre d'école rabattit sur ses bas chinés les pans de sa longue houppelande, et dit en se tournant vers le sacristain : Vous voilà triste, mon pauvre Zacharie; que voulez-vous? il fallait bien que les choses finissent par là.—Auriez-vous mieux aimé voir le roi d’Ecosse prisonnier dans la Tour de bondres que de le savoir en sûreté chez son grand-père , le roi de France? — Vous êtes un philosophe, maitre Prudence, dit Zacharie, et cela vous est bien aisé; on se marie sous la république comme on se mariait autrefois, et vous ne manquerez jamais de bambins à conduire à la promenade ou à fustiger. Mais il n’en est pas de même pour moi. Je vois bien, à la tournure que prennent les choses, qu'on ne rouvrira jamais la sacristie de Sainte-Keyna de Greenfield. — Fuit Ilium ! dit gravement le magister. — Vos Indépendants, continua le sacristain , n’ont pas hesoin d'église pour prêcher. Ils prêchent et disent leurs offices dans les cabarets. — Sans doute, dit le barbier, ils prêchent jusque dans ma boutique. J'en ai vu même qui étaient tout à coup saisis par l'esprit saint au moment où je les tenais par le nez et où je portais le rasoir sur leur menton. — Pourquoi ne leur coupiez-vous pas la langue? dit le sacristain. Mais, ajouta-t-il, êtes-vous bien sûr, Roboam Chinscaper, que Charles Stuart ait quitté le royaume ?

! — Je l'ai entendu dire par un voyageur qui s’est arrêté chez moi ce matin, et qui m'avait tout l'air d’être ÿ un Cavalier fugitif. — Un Cavalier ! dit Prudence en 4 s'éloignant du barbier, vous avez recu un Cavalier à chez vous? — Oui, répondit Chinscaper, j'ai recu un Cavalier chez moi. Il avait envie de se convertir. | Avec quelques coups de ciseaux, j'en ai fait un en- | ragé Tête ronde. Quoi qu'il en soit, c’est de lui que | je tiens la nouvelle que je vous ai donnée.

— Nouvelle grave, dit Prudence. — Triste nou- | velle! soupira le sacristain. — Nouvelle charmante! reprit Chinscaper. — On peut dire, à présent, que

à la guerre cest finie, continua le maitre d'école. N — Pauvre Charles! J'ai sonné toutes les clo- ! ches le jour de sa naissance, dit Zacharie avec une “ sensibilité qui ne lui était pas familière. — On par- Hlait d’enrôler dans la milice tous les garcons du Acomté, dit le barbier. Ma foi! Dieu accompagne | Charles Stuart! Je suis bien aise qu’il soit parti. Il | m'aurait fallu épouser la vieille Elspeth, la gouverd nante de lord Hildebrand, ou aller faire le guet sur la à frontière. Belle alternative! — Bah ! dit le sacristain, à le parlement peut bien, si bon lui senible, convo- Lauer le ban et l’arrière-ban des paroisses, je ré- | ponds qu’on ne verra jamais Zacharie Saunders mar- | cher côte à côte avec les Indépendants et les Puritains. 4 J'aimerais mieux voir ressusciter feu Jésabel, ma | première femme, qui faisait Gans la maison plus de D bruit que toutes les cloches de Sainte-Keyna, ou dé- Lfunte Madge, ma seconde, qui n'a fait souvent re- | gretler l’autre. — Je vous reconnais bien là, Zacharie,

s’écria le barbier qui appartenait à la secte des Indépendants; vous voudriez nous ramener à ces temps d'idolâtrie où l’on était obligé de sacrifier à Baal, et où l’on était pendu lorsqu'on s’avisait de penser que les prélats étaient trop riches, et qu'on pouvait faire d'aussi beaux sermons qu’un gros vicaire à bénéfices, sans avoir pour cela étudié la théologie. Grâce à Dieu! aujourd'hui on n’a pas besoin, pour s'édilier et faire son salut, de payer la dime; chacun prie à sa guise, et prend la route qu’il veut pour aller au ciel, Cela n’est-il pas plus commode, et ne devons-nous pas re= mercier le parlement qui nous a donné la liberté de conscience? — La liberté de conscience! murmura Zacharie en jetant les yeux sur l'église de Sainte- Keyna dont les portes étaient fermées. C’est bien à vous d'en parler! Il n'y a que ceux qui n’ont point de religion à qui cette liberté profite. Les plus honnêtes gens de la commune voudraient encore, le dimanche, vous entendre chanter au lutrin (car vous n'avez pas toujours été Indépendant, Roboam, soit dit sans vous fâcher); et cependant les fidèles en sont réduits à réciter leurs psaumes en famille. Passe encore si l’on s'était contenté d’abattre les croix et d’éteindre les cierges des papistes! Mais on a touché à une chose qui était sacrée, c’est-à-dire aux droits de la vieille église d'Angleterre.

Malgré son caractère pacifique et ses principes de charité puritaine, maitre Prudence donnait depuis un moment des marques non équivoques d’impatience. Il secouait la tête, il levait les bras au ciel, il se bouchait les oreilles, comme un homme forcé d’e-

couter des discours qui lui déplaisent. Enfin il se leva el fit entendre une toux sèche qui annonça à ses amis qu'il allait prendre la parole.

— Des droits sacrés! dit-il avec véhémence. Il n’y a de sacré ici-bas que la parole de Dieu. Tout ce qui ne vient pas de l’Esprit-Saint vient de l’homme ou du démon, et disparait tôt ou tard, comme l'ombre devant la lumière. Cest un sable mouvant sur lequel il ne faut pas fonder un édifice. Voilà pourquoi Péglise épiscopale a été détruite. Ne la regrettez donc pas, Zacharie, car, obiter dictum, soit dit en passant, ce serait vous attacher comme le lierre à des ruines. — Qu’avez-vous à répondre à cela? s’écria Chinscaper en frappant sur l'épaule du sacristain.

Cette interruption maladroite attira sur son auteur toute la colère du magister puritain. Il se tourna vers Roboam, et, se croisant les bras : Quant à vous, dit-il, inœqualis tonsor, autrement dit barbier maladroit, je vous plains. Vous et tous ceux qui ont proclamé l'indépendance, vous ne formez plus une famille. La confusion se met parmi vous, comme clle se mit parmi les ouvriers de Babel. Vous ressemblez à ces vierges folles dont parle l'Evangile, qui, ayant laissé la lampe s’éteindre dans leurs mains, s’en allaient au hasard, chacune de son côté, au milieu des ténèbres qu’elles s'étaient faites à elles-mêmes. Ah! si le parlement me demandait mon avis, il aurait bientôt ramené au bercail toutes ces brebis garées. — Et comment vous y prendriez-vous, maitre Prudence, pour arriver à ce beau résultat? demanda le barbier. — J’emploicrais d'adord l’élo-

quence des saints, répondit le maître d'école; mais si ce moyen pacifique ne suffisait pas, la charité m’en suggérerait un autre plus eflicace et plus à la portée des intelligences grossières. — Lequel, s’il vous plait? dit Chinscaper. — Nous l’appelons en philosophie argumentum baculinum, répondit le magister, et quand vous me faites l'honneur de me rendre visite, vous pouvez vous en faire une idée en voyant de quelle manière je rappelle à leur devoir les écolicrs récalcitrants.

En ce moment, le maitre d’ecole sentit une main de fer tomber sur sa nuque et lui serrer le cou de manière à lui faire perdre la respiration. L’honnête Purilain essaya en vain de se retourner pour voir quel était le fâcheux qui venait se mêler ainsi à un entretien amical, mais il ne put réussir à se dégager, et, tournant ses regards inquiets vers ses amis, il sembla implorer leur assistance. Le sacristain et le barbier étaient déjà debout et interposaient leur médiation entre le magister et son ennemi inattendu. Celui-ci n’était autre qu’un soldat en goguette qui, en sortant de l'auberge, avait saisi au passage quelques phrases mal sonnantes pour les oreilles d’un Indépendant, et s’apprêtait à employer contre le donneur de conseils les moyens de persuasion dont celui-ci vantait l'efficacité. Il avait le bras levé pour frapper du plat de sun sabre l’orateur malencontreux; mais le sacristain , homme robuste et déterminé, l’arrêta, pendant que le barbier employait son éloquence à désarmer le fougueux sectaire.

— Laissez-moi lui apprendre à ménager son prochain, disait le soldat en se débattant pour ressaisir sa victime; je suis prévôt dans les mousquetaires rouges; Je m'appelle Botwell, et il ne sera pas dit qu’on ait blasphémé devant moi contre les saints du Seigneur. Allons! lâchez-moi; je ne tuerai pas ce Samaritain, je n’emploierai contre lui que le glaive de la parole. As-tu lu Jérémie, malheureux? As-tu lu Baruch, Osée et Malachie ?

À ce doute injurieux, le maitre d'école oublia sa frayeur et s’élança vers Botwell : Si j'ai lu Jérémie ! Bone Deus ! C'est la première fois de ma vie qu’on ose m'insulter de la sorte. Oui, j'ai lu Jérémie, et voilà ce que dit le fils d'Helcias : D'abord, au chapitre vingt-neuf : « Ne vous laissez point séduire par les faux prophètes qui se mêlent au milieu de vous, parce qu’ils prophétisent faussement en mon nom et que je ne les ai pas envoyés, dit le Seigneur. » Plus bas, au trente-cinquième chapitre : « Je vous avais ordonné de ne point boire de vin, ni vous, ni vos enfants, et vous ne m’avez pas obéi!.. »

Le mousquetaire allait sans doute justifier ses libations matinales par des textes non moins péremptoires, quoique légèrement détournés de leur sens primitif, mais le barbier avait jugé prudent de faire venir quelques pots d’ale et des verres. Il était sûr qu’à cette vue la discussion prendrait un nouveau tour, et que les deux antagonistes ne tarderaient pas à noyer leur colère dans les flots de la liqueur mous-

: secuse.

Bientôt, en effet, les quatre personnages s’assirent

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fraternellement autour d’une table placée devant la porte et se mirent à causer comme de vieux amis. Chinscaper ne négligea rien pour se mettre dans les bonnes grâces de son nouveau compagnon.

— Voilà pourtant, dit-il en s'adressant au magister, voilà un de ces vaillants guerriers qui ont vaincu es Philistins dans les plaines de Worcester. Je suis sûr qu’il était au premier rang et qu'il a tué de sa main plus d’un ennemi de la sainte cause. — Comme vous dites, l'ami, répondit le mousquetaire en posant fièrement son casque sur l'oreille; j’ai vu de près ces coquins de Cavaliers, et mon sabre a fait connaissance avec leurs pourpoints. Ils se‘battaient comme des diables et vendaient chèrement leurs défroques. Mais c’est là le plaisir, et je n'aurais pas donné ma place pour une partie d’hombre ou de lansquenet avec notre capitaine Gédéon. — On prétend, dit Zacharie d’un ton qui déguisait à peine la malveillance de l’ex-sacristain, on prétend que les troupes du parlement ont imité fidèlement les armées de Juda et qu’elles ont dépouillé les vaincus, morts ou vivants, ne laissant aux prisonniers que leurs chemises. — Quand ils en avaient, dit Botwell, car les Ecossais ne regardent pas ce vêtement comme une partie indispensable de leur toilette. Quoi qu’il en soit, je dois avouer qu’il y avait quelques gentilshommes anglais dont on pouvait fouiller les poches avec plaisir. J'en ai vu trois surtout, portant les mêmes couleurs et défendant la même bannière, qui nous ont bien payé la peine que nous avons eue à les abattre. S’il n’avait fallu partager avec la com-

ALLAN CAMÉRON. 165 Pagnie, je ne boirais plus à présent que du wisky ou du Porto, comme les plus gros marchands de Lincoln. Mais enfin, vaille que vaille, je n’ai pas à me plaindre du lot qui m’est échu. C’est moi qui ai tué le plus jeune des trois, et en conséquence je me suis emparé de la chaine d’or qui pendait à son cou et qui relenait sa montre.

— Étqu’avez-vousfait deces ornements mondains ? dit Zacharie, je suppose que vous les avez jetés dans la Severne. — Quant à la montre, reprit Botwell sans tenir compte de l'ironie du sacristain , Je l’ai cédée au quartier-maitre à qui elle faisait envie. Je n’en avais pas besoin. Le clairon m’éveille toujours assez tôt , el avec une montre je n'aurais jamais fait avancer d’une minute l’heure du diner. La chaine, c’est bien différent. Voilà un mois qu'elle me fait bien venir des hôteliers de Londres; et dans toutes les tavernes que nous avons rencontrées sur la route où a passé notre régiment, j'ai pu, grâce à elle, faire une assez belle figure. À chaque étape, j'en détache un anneau et voyage aïhsi gaiement, sans craindre de mourir de soif, comme les Hébreux dans le désert. — En avez-vous pour longtemps encore, camarade ? demanda le barbier. Du train dont vous allez, j'ai peur que vous nesoyez bientôt réduit à faire le grand seigneur avec votre solde d’un penny par jour. — Jugez-en vous-même, dit le prévôt en tirant de sa poche la chaîne d’or. Chinscaper s’empara du précieux bijou et le pesa dans sa main avec une secrète

convoitise. Allons, dit-il, je vois que si vous n'êtes pas

tropaltéré, vous pourrez faire encorele tourde l'A ngle- 1 32

terre en vous arrêtant dans toutes les tavernes. Mais qu'est-ce que cela? ajouta-t-il en découvrant le fermoir sur lequel étaient gravées des armoiries. Vous connaissez ce grimoire, maitre Prudence; vous nous direz peut-être quel était le gentilhomme qui portait le brinborion que voilà. — Fanitas vanitatum ! repondit le magister. Vanité des vanités! À quoi servent ces signes honoritiques, ces marques de noblesse? quand on parait devant Dieu, on s’y présente comme on est sorti du sein de sa mère, ét Von n’a pas derrière-soi un héraut d'armes pour décliner vos noms et vos qualités. Que vous portiez de gueules, de sinople ou de vair, vous serez pesé dans la même balance que le vilain qui ne porte que des oripeaux sur des guenilles.

Tout en déclamant contre le blason et lorgueil nobiliaire, Prudence s’emparait de la chaine d’or et jetait sur les armoiries un regard scrutateur. Ses amis tendaient le cou avec curiosité, tandis que Botwell remplissait son verre.

— Trois colombes en paîrle d'argent sur champ de sable, dit lentement le maitre d'école. Je connais ces armes. Il n’y a en Angleterre qu’une seule famille qui blasonne ainsi son écusson. C’est, je crois, la famille d’Arrington. Vous devez savoir pourquoi , Zacharie, car je vous l’ai maintes fois raconté. — Je ne m'en souviens plus, dit le sacristain, dont la mémoire était souvent en défaut.— Quoi! reprit maitre Prudence, vous avez oubliéces trois frères qui moururent dans une même bataille pendant la guerre des Deux-Roses? Ils portaient d’azur à la croix d’or et.

Attendez, dit Zacbarie; je commence à me rappeler cette histoire. La veille de la bataille, trois ombres, vêtues de leurs linceuls, parurent sur les murs du château... — Précisement, dit le maitre d'ecole ; et voilà pourquoi la famille demanda au roi Henri de porter de sable, qui est noir, pour signifier le deuil, et de timbrer de trois colombes, pour perpetuer le souvenir des trois chevaliers, ou, suivant une autre tradition, des trois fäntôines qui avaient prédit leur mort. — Quel jargon parle ce vieux pédant? s’écria Botwell en reprenant la chaine. Croit-il encore être dans sa classe? Que nous importent à nous ces contes de vicilles femmes? Ohe! lhôte! ajouta-t-il en frappant sur la table, encore trois boutcilles; une pour chaque colombe, ce n’est pas irop.

Eu disant ces mots, le mousquetaire vida le fond d’une cruche dans le verre du sacristain ; mais celui-ci s'était levé, et se penchant à l’orcille du barbier : Qui paiera toute cette dépense, compère? dit-il à voix basse. — Parbleu! répondit Chinscaper sur le même ton, c’est la chaine d'or. — Fi! Roboam, murmura Zacharie en mettant son chapeau; c’est du sang que nous buvons là, et je n’en boirai pas davantage. J'ai déjà sur le cœur ce que nous avons bu. Adieu.

L’honnête sacristain s'éloigna sans plus de cérémouie, envse disant à lui-même : Pauvre pelil Charles! j'ai sonné mes cloches le jour de ta nais-

* sance. Je ne me réjouirai pas de la mort de tes servi-

{eurs.

Le barbier n'avait pas les mêmes scrupules, car il tendit bravement son gobelet et le vida tout dune baleine.

— Zacharie prend les devants, dit le maitre d’école avec inquiétude. Où va-t-il ainsi? Lord Hildcbrand l'aurait-il invité à souper? Il marche properanie pede, c’est-à-dire en toute hâte, comme s'il craignait d'arriver trop tard. — Laissez-le courir, maitre Prudence, dit Chinscaper. Si le digne sonneur a encore de bonnes jambes, il y a longtemps qu'il à mauvaise tête. D'ailleurs, personne ne s'est jamais pressé pour aller souper chez lord Hildebrand. Si j'en crois miss Elspeth, la gouvernante de sa seigneurie, il est rare que le fourneau s'allume après le coucher du soleil. Et moi-même, quand je vais rendre visite à cette chère femme, je suis obligé de me contenter d'un poulet froid , de confitures de coing et d’une bouteille de Bordcaux. — Pest! dit Botwell, alléché par le menu, je vais aller souper chez lady Elspetb. Je me contenterai de votre ordinaire. — Ge Chinscaper est un heureux coquin, dit le maitre d'école, il fait meilieure chère à la cuisine qu'il ne ferait dans la salle à manger. — Cest donc un vieux ladre que ce lord Hildebrand? demanda le mousquetaire, en achevant la troisième pinte. — Ne m'en parlez pas, reprit le barbier, c'est le plus riche propriétaire de la province; il a plus de châteaux et de terres au soleil que je n’ai de shillings dans mon épargne; et, pourtant, il vit dans sa maison de Rochdale comme un gentilhomme ruiné qui se cache de peur de rencontrer ses créanciers. — Auri sacra fames ! ssupira

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ALLAN CAMÉRON. 169 maitre Prudence. Triple avare et triple imbécile! 1 n'emportera pas ses biens dans la tombe. Au lieu de se faire un trésor que ne puisse atteindre la rouille, il entasse follement des richesses qui seront un jour les témoins de sa cupidité, et élèveront la voix contre lui devant le Seigneur. — Quoiqu'il se fasse vieux, et qu'il vive comme un ermite, reprit Chinscaper, lord Hildebrand ne pense guère à sa dernière heure. H D'y à pas longtemps qu’on le voyait aller sur un poney gris à la ville prochaine où il avait coutume de se rendre les jours de marché, pour vendre luimême son grain, comme un melayer du pays. À présent, il reste renfermé dans son château de Rochdale, n'ayant pour tous serviteurs que miss Elspeth , la gouverñante, el un paysan mal-appris qui remplit à la fois l'office de majordome, de jardinier et de valet de chambre. Il ne fait de visite à personne, de peur qu'on ne vienne assiéger sa table; et son unique passe-temps , quand la goutte lui laisse du repos, est de compulser ses comptes de fermage, pour savoir s'il ne s’y glisse pas quelque erreur à son préjudice. — Cest une pitié, dit le maitre d'école, qu'un vieux gentilhomme laisse tomber son manoir en ruines 5 plutôt que de dépenser quelques couronnes pour en faire boucher les lézardes. — Pardieu! dit Bolwell, si je n’etais pressé de rejoindre mon corps, où l’on m'attend avec impatience, je jure que je ne partirais pas sans avoir demandé à ce vieux Hildebrand ce qu’il pense des saints et de la république. — Vous

‘Pourriez bien vous repentir d’y être allé, dit Chin-

scaper. Quoiqu'il ne parle jamais à personne de ses

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opinions, je suis Sür qu'au fond du cœur il deteste le parlement et tous ceux qui ont mis la main à l'œuvre sainte. En outre, c'est un vieux soldat qui s’est battu sur le continent et qui garde son épée au côte, même dans sa maison. — C’est égal, reprit Botwel},

en se levant et en se dirigeant d'un pas mal assure

vers l'écurie, je n'aurais pas été fâché de le voir de

près. Je lui aurais fait un discours sur l'emploi des

richesses, je lui aurais appris comment Abraham

recevait les etrangers dans sa demeure. La gouver-

hante n’est peut-être pas Si vieille qu'on le dit, et ses poulets froids valent mieux que les puddings qu’on me fall matiger SUr la route.

Bientôt, à l’aide d’un valet, le mousquetaire put mettre le pied à l'etrier et remonta sur la selle. Une fois à.cheval, il se trouva plus sûr de son équilibre que lorsqu'il avait pour appui la terre ferme, et piquant des deux, il salua de la main ses convives qui le regardaient avec surprise. Maitre Prudence et le barbier avaient cru jusqu’à ce moment que Botwell se chargerait de payer la dépense inusitée qu'ils avaient faite au cabaret. Mais ses préparatifs de depart ne pouvaient leur laisser aucun doute sur les intentions du mousquetaire. ls jetèrent ensemble un coup-d’œil sur la table chargée de bouteilles vides, el furent épouvantés de la consommation qu'avait faite leur nouvel ami. Chinscaper, sans perdre un instant, s’élança de sa place, et courut après le fugitif.

— Holà! Botwell, cria-t-il, holà! arrêtez-vous , mon garçon, vous oubliez de payer votre écot.

Douze cruches d’ale pour votre part! Miséricorde !

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comment Prudence pourra-t-1il payer tout cela? — Que dites-vous, Chinscaper ? s’écria le maître d’école épouvanté. Est-ce que cela me regarde? Est-ce moi qui ai fait le généreux et qui ai fait venir Tom-attle avec un panier de bouteilles ? Vous avez voulu causer avec un indépendant (inter pocula), en frères, en amis, el c'est moi que vous chargez de régler le compte? — Si j'ai agi de la sorte, répliqua le barbier, c'était pour vous tirer des mains de ce brutal. Mais, à ce que je vois, j'aurais mieux fait de vous y laisser : je ne scrais pas à présent dans l'embarras. Allons! le voilà qui part comme le mousquetaire, et qui rentre au logis de toute la vitesse de ses jambes. Ah! pourquoi n’ai-je pas suivi le sacristain? Il a pris le bon parti, lui. Maintenant j'ai moi-même sur le cœur d’avoir bu avec lassassin de ces pauvres seigneurs de White-Ladies.

Bon gré mal gré, le barbier tira sa bourse et, choisissant quelques pièces d'argent, s’apprêta à régler son compte avec l’hôtelier.

— Il est temps de partir, dit-l en levant les yeux au ciel; nous allons avoir de l'orage.

En ce moment, un homme armé d’un long fusil parut au détour de la routeet s’avança versle barbier.

— Pourriez-vous m'indiquer, Monsieur, dit le nouveau venu en portant la main à son chapeau, le chemin qui mène à Rochdale? — Plait-11? repartit Chinscaper, en jetant un regard curieux sur létranser. À qui en voulez-vous à Rochdale? — À lord Hildebrand, dit le voyageur. — En ce cas, repartit le barbier, je vous conseille d’entrer à l'auberge, où

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je vous tiendrai compagnie jusqu’à l’heure du sermon. Après quoi vous demanderez une chambre et irez vous coucher. Demain , de grand matin, je vous réveille, et, après avoir goûté un verre de wisky, précaution utile quand on se met en route par un temps de brouillard, nous prenons ensemble le chemin du château. C’est un conseil d’ami que je vous donne, car l'orage approche et vous serez mouillé jusqu'aux os avant d’avoir fait un quart de mille. — Je suis pressé, répondit le voyageur, et ne puis remettre ma visite à demain. — Il faudra bien en prendre votre parti, dit Chinscaper; les portes sont fermées à cette heure, et à moins que vous ne portiez un sac de guinées à sa seigneurie, je vous réponds qu’on ne vous ouvrira pas.—Peut-être, dit le voyageur : J’ai quelque raison de croire le contraire.

Ces derniers mots piquèrent sans doute davantage la curiosité du barbier, car il s’écria d’un ton bourru : Puisque vous ne voulez rien entendre, je devrais vous laisser partir, mais je suis bon enfant; attendez-moi une minute et je vous accompagnerai. Le crédit dont je jouis auprès de la gouvernante pourra vous être utile.

Après avoir parlé ainsi, Chinscaper appela Phôtelier, le paya en faisant la grimace, et bientôt les deux compagnons de route s’acheminèrent côte à côte vers la demeure de lord Hildebrand.

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