VIOLA
Comment se nomme ce pays?
LE CAPITAINE, L'Illyrie, Madame.
SuaxEsrEanx,
Le comté de Stirling est situé au centre del’Ecosse, sur les limites assez indécises, d’ailleurs, des bassesterres et des highlands. La partie qui s'étend vers la mer, le long des rives du Forth, pourrait être comparée aux plus fertiles provinces de l'Angleterre. Mais si l’on se dirige vers l’ouest, ou vers le nord, le pays prend un aspect bien différent. Aussitôt qu’on a mis le pied dans les montagnes, on rencontre de
vastes forêts, des vallées incultes, que dominent Îles sommets nus et grisâtres de la longue chaine des Ochil. Les étroits défilés qui se présentent à chaque pas, les roches escarpées qui s'élèvent au milieu des clairières, semblent defendre l’abord de ces contrées.
Le gouvernement anglais a ouvert, depuis cinquante ans, des communications plus faciles à travers ces landes. Mais, au dix-septième siècle, 1l n’y avait dans le pays qu’une seule route, celle qui menait de Stirling à Inverary. C'etait une voie tortueuse où l’on rencontrait à peine de rares voyageurs, se hâtant de traverser les bois, pour gagner, avant la nuit, le terme de leurs courses ou quelque hôtellerie lointaine. Ce chemin était fréquenté surtout par les montagnards du voisinage, poussant devant eux Îles troupeaux enlevés aux seigneurs de la plaine, ou par les soldats des divers partis qui désolaient alors le royaume.
Sur les autres points du comté, la plupart des bourgades n’etaient liées entre elles que par les sentiers à demi effacés des pâtres et des chasseurs, et il fallait avoir vécu longtemps au milieu des montagnes pour s’aventurer sur ces pentes rapides, au bord de ces précipices où vont tomber avec fracas les pierres qui se détachent sous les pieds du passant.
Cependant, par une journée brûlante du mois d'août 1651, une troupe assez nombreuse de fantassins gravissait péniblement l’un des plus âpres senüers de ces vallées dans la direction de Dumbarton. IL était aisé de reconnaitre, au costume de ces pic-
tons haletants, des soldats de l’armée anglaise qui, sous les ordres de Cromwell, occupait toute la partie méridionale de l’Ecosse, depuis la Tweed jusqu’au golfe d'Edimbourg. La gravité taciturne qui régnait dans la marche pouvait donner une idée de la discipline que le général parlementaire avait introduite dans les rangs indociles des Têtes-Rondes. La troupe qui cheminait sans doute depuis longtemps, car elle était couverte de poussière, arriva enfin dans un village situé sur la lisière des bois. C'était un assemblage de pauvres maisons sans cheminées, sans fenêtres, et rangées autour d’un maigre pâturage. Toutes les portes étaient closes. On n’apercevait au loin d'autre créature vivante qu’une chèvre efflanquée, broutant avec avidité quelques brins d'herbe que le soleil n'avait pas encore desséchés.
Lorsque les soldats eurent fait halte sur le plateau, les deux officiers qui les commandaient se regardèrent avec une expression comique de désappointement. Le premier était un homme de quarante ans environ, d’une taille haute, droite et eflilee. Ses joues creuses, ses yeux rougeâtres, son cou démesuré, ses longues jambes qui remplissaient mal un haut-de-chausses étroit, permettaient de le comparer, sans exagération, à un vautour qui voit s’échapper la proie sur laquelle 1l s’est abattu. Le second avait une figure bouffie et vermeille qui contrastait avec le visage blême du capitaine. Son large ceinturon s’arrondissait autour de son corps, de même que le cerceau flexible qui retient à grand’peine les douves d’une tonne remplie,
L'honnête lieutenant, après un moment de silence, s’écria d’un ton chagrin : Voilà de belles étapes, M. Gédéon! nous occupons un pays qui peut se vanter d’être riche et fertile! Je ne suis pas curieux; mais pourriez-vous me dire de quoi se nourrissent les habitänts? — Les habitants! dit Gédéon en regardant de tous côtés. Où voyez-vous des habitants? — Je ne m'étonne plus, reprit le lieutenant, si les Ecossais ont si grand appétit lorsqu'ils viennent en Angleterre. Pour moi, si nous devions tenir garnison dans ces montagnes, je crois qu'avant huit jours je ne tiendrais pas dans le monde beaucoup plus de place que vous, capitaine. Je finirais par entrer dans votre justaucorps et m’y trouver à l’aise.—Patience! patience! mon cher De Profundis, répondit le capitaine. Nous nous reposerons bientôt sous les tentes des Philistins. En attendant, allez frapper à la porte de ces maisons, si l’on peut appeler ainsi ces nids de corbeaux. PIût à Dieu, ajouta Gedéon avec un soupir, que vous eussiez la verge deMoïse, quand il frappa le rocher d'Horeb pour en faire jaillir… — De lale et du wisky, interrompit le lieutenant en se hâtant d'accomplir les ordres de Gédéon avec toute la vitesse que lui permettait son embonpoint.
De Profundis alla heurter à toutes les cabanes et n’obtint aucune réponse. Cependant, comme il rejoignait le capitaine, une porte s’ouvrit et plusieurs vieilles femmes s’avancèrent vers le détachement. Elles étaient toutes vêtues d’une manière uniforme, avec des surtouts de flanelle blanche, relevés en capuchon sur la tête. Leur apparition ne causa aucune
Surprise aux soldats qui, depuis quelques jours, étaient accoutumés à ces rencontres. Le capitaine s’'approcha de la plus vieille qui marchait à la tête de ses compagnes, et lui dit rudement : Quel est le nom de ce village?
Quoique Gédéon parlât l’écossais des basses-terres, la vicille comprit la question qu’il venait de faire. Elle répondit : Ge village se nomme Daverlochy. — Où sont les gens du pays? continua Gédéon; n’auriez-vous ni frères, ni enfants, ni maris? — Les uns sont morts à Dumbar, repartit la vieille dans le dialecte des montagnes; les autres, ajouta-t-elle, sont partis pour les venger.
Le capitaine entendit bien quelques mots, mais ne saisit pas le sens de cette réponse hardie. Néanmoins, comme, en zéle prédicant, il se vantait d’avoir le don des langues, il ne voulut pas avouer son ignorance, et se hâta d’abréger l’interrogatoire.
— Vos troupeaux sont-ils dans les étables? dit-il. — Les étables sont vides, répliqua la vieille, vides comme les maisons. — Ils sont donc aux pâturages? — Nos pâturages sont déserts. Les troupeaux sont partis avec les bergers.
Gédéon se tourna vers son lieutenant, et, se croisant les bras : Partout le même langage, dit-il. Depuis trois jours, nous n’avons trouvé sur notre route que des fantômes et des maisons abandonnées. Vous êtes homme de bon conseil, De Profundis; ne pourrionsnous pas enfermer ces femmes dans leurs cabanes et mettre le feu au village? — Attendez! répondit le lieutenant, je vais leur parler à mon tour.
Le lieutenant se plaça au milieu des montagnardes “et leur dit d’un ton persuasif : Venérables matrones, le général Cromwell vous fait l'honneur de venir aujourd’hui loger chez vous avec son armée. Il nous a envoyés pour vous annoncer sa gracieuse visite. En conséquence, je vous invite à ee tous les préparatifs pour héberger comme 1l convient une si honorable compagnie.
Les femmes, pour toute réponse, S ’assirent en rond sur la re et commencèrent à chanter sur un air plaintif une chanson du pays. De Profundis les regarda d’un air stupéfait, et bientôt les deux officiers se retrouvèrent en face l’un de l’autre, dans la même position où nous les avons vus au commencement de cette scène.
— Nous ferons ici maigre chère, M. Usquebaugh, soupira enfin le lieutenant. Daverlochy ressemble à Glevonach, qui ressemblait à Kirkenbright où, pour diner, il m'a fallu tout simplement serrer d’un cran mon ceinturon. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est d’imiter ces Moabites, comme vous les appelez, et de nous asseoir sur l'herbe en attendant le général.
Les deux amis prirent place sur le gazon, et l’attention du capitaine parut bientôt absorbée par la contemplation d’une gourde que De Profundis portait à son côté.
— I] me semble, dit enfin Gédéon avec une secrète convoitise, il me semble qu’à la dernière étape nous avions laissé quelques gouttes de wisky au fond de votre calebasse. — Vous avez bonne mémoire, capi-