ALLAN CAMÉRON. LUS
taine; le flacon n’est pas vide et nous allons savoir tout à l’heure ce qu’il contient, à condition que vous ne me prêcherez pas comme à votre ordinaire. Vous ne me parlerez plus, n’est-ce pas, du roi Agag, de Josué, des Amorrhéens, d'Israël? Je sais vos sermons par cœur. Dites-moi plutôt, ajouta-t-il en détachant la gourde, pourquoi nous avons quitté si brusquement la plaine de Stirling?
Cette question imprudente coûta cher au lieutenant. Usquebaugh tenait la calebasse collée à ses 1èvres et semblait vouloir chercher au fond du vase le secret des plans de Cromwell. De Profundis alarmé arrêta le bras de son compagnon et répéta la question qu'il venait de faire.
— Ce qu’il y a de certain, De Profundis, répondit Gédéon d’un ton capable, c’est que nous sommes restés un mois devant l’armée écossaise, et que le Jeune Homme nous a battus dans toutes les escarmouches. Où nous allons maintenant, je n’en sais rien. Le genéral me l’eût dit autrefois; nous étions une paire d'amis, et il me laissait boire dans sa gourde; mais à présent les amis se regardent et ne se reconnaissent plus. Je ne suis plus, pour le vieux Nol, mon cher Gédéon, mais tout simplement le capitaine Usquebaugh.
— Si on ne l’arrête pas en route, dit De Profundis, le brasseur ira loin.—Ah! c’est un fin compère, reprit le capitaine. IL était jadis puritain. Le vent a tourné, et le puritain a tourné avec le vent. Le voilà indépendant aujourd’hui; cela le met à l'aise. Il préche avec les uns, fait oraison avec les autres, et en
secret se moque de tout le monde. Je me demande quelquefois comment les Anglais sont assez aveugles pour se laisser mener par un tel homme. Il est avare, hypocrite, méchant , et, Dieu me pardonne! il a du sang sur les mains. Tandis que la couronne irait si bien sur la tête de Charles Stuart! ajouta Gédéon en parlant plus bas. Celui-là, dit-on, est jeune, beau, aimable, généreux; il a la bonté de son père et la vaillance de Bruce. Aussi le vieux Nol en a peur; il n’ose pas même prononcer son nom, et ne l’appelle que le Jeune Homme. — I1 me semble, capilaine, que vous passez à l'ennemi, dit De Profundis en souriant.— À Dieu ne plaise ! II me ferait pendre. Mais si je ne m'étais voué corps et âme à Satan, en la personne du général, je ne sais pas ce que je ferais. Quoi qu’il en soit, la carte est jetée, et si jamais le roi Charles II tombait sous ma main... — Eh bien! — Etes-vous de ceux qui ont des oreilles pour ne pas entendre, et des yeux pour ne point voir? Pensezvous que Cromwell veuille s'arrêter en si beau chemin? Croyez-vous que la vie du fils soit plus précieuse pour lui que celle du père? Cromwell est le nouveau Nabuchodonosor qui doit châtier Israël. Il a été envoyé... — Ah! capitaine, capitaine, s’écria De Profundis, vous recommencez à prêcher. N°y auraitil plus rien dans la gourde? — Ne vous fâchez pas, dit Usquebaugh en s’emparant de la calebasse. Je vais vous conter une histoire. Figurez-vous qu’un jour j'étais de garde dans la maison du général. Une députation de ministres presbytériens se présenta. Aussitôt, selon ma consigne, je vais prendre les or-
| dres de maitre Olivier. Il était, depuis le matin, en | nombreuse compagnie, et paraissait fort occupé. | J'annonce les visiteurs. Le vieux Nol se retourne à demi et me répond d’un air patelin : Dis à ces braves | gens que je cherche le Seigneur. Les graves minis- | tres à qui je transmis sa réponse n’osèrent pas le deranger dans cette pieuse occupation , et se retirèrent | édifiés. Or, savez-vous, De Profundis, ce que cherchait en ce moment le général? — Il cherchait peut- | être sa Bible, répondit le lieutenant. — Il cherchait Ja clef du cellier égarée dans la poche de son justaucorps.
De Profundis riait aux éclats, lorsque le bruit du tambour arrêta tout à coup cet accès d’hilarité. Le corps d'armée débouchait en ce moment dans la vallée qui retentissait du bruit des fanfares. Bientôt un cavalier arriva au galop sur la pelouse, suivi de quelques mousquetaires. Il mit pied à terre et s’avança vers Gédéon.
Le nouveau venu était un homme qui pouvait avoir cinquante ans, et paraissait doué d’une consti- | tution vigoureuse. [l portait un pourpoint d’étoffe grossière dont on ne voyait que les manches; le reste | | était caché par un justaucorps de couleur sombre. | Ses bottes poudreuses lui montaient jusqu’au-dessus ’ des genoux. Son large rabat descendait sur une espèce de collier de cuir qui défendait son cou et une partie de ses épaules. Quoiqu’une longue épée fût suspendue derrière lui par une bandoulière de peau de buffle, il tenait un jonc dans sa main droite que couvrait un vaste gantelet.
La figure de ce personnage était plas remarquable que son costume. Elle offrait un mélange d’astuce et d’audace, d'orgueil et d’humilité inquiète, qui semblait presque inexplicable. Ce double caractère se retrouvait dans tous ses traits. Ses yeux gris et percants se cachaient sous d’épais sourcils. Sa lèvre supérieure était mince; l’autre, large et tombante. Des moustaches abondantes, les longs cheveux qui tombaient sur ses épaules, son chapeau à vastes ailes , ombragé d’une plume blanche et posé fièrement sur l'oreille droite, donnaient à sa physionomie un tour martial, mais qui n’était pas exempt d'affectation.
Aussitôt qu'il fut arrivé à quelques pas de Gédéon et de De Profundis, les deux officiers, qui, aux premiers sons du tambour, avaient fait ranger leur troupe en bataille, lui rendirent les honneurs militaires et s’approchèrent avec respect.
— Général, dit Usquebaugh, nous n’avons pas... — C'est bien, dit Cromwell en interrompant le capitaine, je sais ce que vous allez me dire. Il n’y a rien dans ce village. Je m’y attendais; mais nos convois suivent l’armée; faites distribuer des vivres à votre compagnie; puis, avant de partir, vous viendrez prendre mes ordres.
Gédéon s’inclina et alla rejoindre sa troupe. Cromwell entra, avec son état-major, dans une des cabanes de Daverlochy, pendant que les soldats préparaient des bivouacs sur les landes voisines. Le général parlementaire se promena à grands pas dans la chambre, levant de temps à autre les yeux au ciel, puis remuant les lèvres comme s’il eût eu en face de lui
un interlocuteur invisible. Ses licutenants, tombant de lassitude, s'étaient assis sur les bancs grossiers qui meublaient la cabane.
— Vous semblez fatigués, Messieurs, dit Cromwell après quelques minutes de silence. Les soldats sont fatigués aussi, je le sais; mais, ce soir, nous aurons franchi les défilés , et nous irons demain nous reposer à Stirling. — A Stirling! s’écria un des officiers ; si c’est là que vous nous menez, général, il me semble que vous avez fait comme les enfants qui vont à Pécole, et choisi le chemin le plus long. — Sagesse humaine, Desborough ! dit Cromwell avec tranquillité. L'homme n’est pas toujours maitre de choisir ses voies; 1l faut qu’il aille où Dieu le mène. Le milan tourne, tourne dans les airs, ses mouvements rapides donnent quelquefois le vertige à ceux qui les suivent sans les comprendre; puis, tout à coup, on le cherche en vain des yeux dans l’espace : le milan à fondu sur sa proie et il létouffe dans ses serres. Ne m'interrompez pas, Desborough, ajouta le général dont le ton s'élevait par degrés, et dont les idées, d'aborG un peu confuses, paraissaient s’éclaircir à mesure qu’il parlait. Je vous disais donc, Messieurs, que l'heure approche. Bientôt nous serons à Stirling,sur les flancs de nos ennemis. Nous n'avons pu jusqu’à ce jour les attirer hors de leurs tentes ni les attaquer dans leurs retranchements. Du côté du Sud, leur camp est une forteresse inexpugnable. Grâce à lavantage de leur position, ils m'ont bravé pendant un mois. Ils se flattaient de décourager mes troupes par cette longue inertie, ou de me pousser moi-même à
quelque entreprise désespérée. Le plan était habile , et j'ai reconnu là le vieux Leslie. Comment, en effet. sortir de cette épreuve? Comment mener à bonne fin l’œuvre que nous avons si bien commencée? Hélas! Messieurs, l’esprit de l’homme est faible, son jugement trompeur, sa vue courte. À l'exemple de Moïse, lorsqu'il conduisait le peuple de Dieu dans la terre de Chanaan, j'ai gravi la montagne, et j’ai conferé avec le Seigneur. J’ai fait ensuite ce que le Seigneur n'a ordonné. Déjà Ireton a passé le Forth; il a arrêté les convois du Nord qui alimentaient l’armée rebelle. Sa présence dans les highlands à déconcerté nos ennemis'et jeté le trouble dans leurs conseils. Demain, j'arrive. Ne m’interrompez pas, Desborough. Je descends du haut des montagnes; les Ecossais fuient devant moi comme un troupeau timide ; ils se répandent dans la plaine où ils m'ont retenu si longtemps, et alors. malheur aux vaincus! Ah! sans ce Jeune Homme, qui fait toute sa force, il y a longtemps, Messieurs, que j’en aurais fini avec la rébellion.
Cromwell se promena encore quelques instants après avoir prononcé ces paroles; puis, sans prêter l'oreille aux commentaires de Desborough, il se fit apporter un pot de bierre, du pain et un quartier de bœuf fumé. Il mangea debout, selon sa coutume lorsqu’il était en campagne, car il affectait devant ses soldats une austérité qu’il oubliait aisément dans la vie privée, ainsi que nous l’a fait entrevoir le capitaine Usquebaugh. Ce modeste repas terminé, il allait sortir pour visiter les bivouacs et s’entretenir
avec les soldats, lorsqu'il rencontra Gédéon à la porte de la cabane. Il s'arrêta aussitôt et passa la main sur son front, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs. Mais il avait bonne mémoire, et déjà ses idées étaient rassemblées, avant que Gédéon, qui s’était incliné devant lui avec respect, eût eu le temps de redresser sa longue taille.
— Votre compagnie doit être reposée, capitaine, dit le général d’un ton bref. Vous êtes certain, r’estce pas, que ce sont des Camérons qui, la nuit dernière , ont enlevé le convoi de l’avant-garde? — Oui, général. Cest ce que m’ont assuré nos guides qui ont reconnu dans l’ombre les tartans noirs.— Les Camérons! dit Cromwell en frappant dû pied la terre. Partout où il y a du mal à nous faire, on est sùr de trouver des Camérons. Ils étaient à Drogheda, en Irlande; ils m'ont échappé, à Warrington, avec le comte de Calender, et c’est le seul clan qui m’ait resisté à Dumbar. Favais oublié qu’ils habitaient ces montagnes ; ils m'en ont fait heureusement souvenir. Capitaine, vous êtes brave; je mets cinq cents hommes sous vos ordres, vous les choisirez parmi les montagnards du pays de Galles. Il n’y a que trois heures de marche d'ici à Lochiel. Présentez-vous au chef du clan. Je veux, d’abord, qu’il vous restitue les troupeaux enlevés, puis qu’il nous livre trois hommes de sa tribu que je ferai fusiller pour l’exemple. S'il résiste, vous êtes en nombre ; vous n’accorderez de merci à personne et ne laisserez pas dans sa maison pierre sur pierre. Il est probable, il est cerlain même qu'il résistera, et voilà pourquoi je vous
ai choisi, capitaine, pour commander cette expédilion. Vous m’entendez? — Oui, général, — Il y a, reprit Cromwell, un autre moyen de châtiersces rebelles et de les empêcher de mal faire. Vous mettrez le feu à leurs bois avant de quitter le pays. Oui, général. — Vous pourrez ensuite vous joindre à larrière-garde. Bon voyage!
Après avoir donné ces ordres, le général fit sonner le boute-selle, et bientôt l'armée entière s’ébranla, tandis que Gédéon et De Profundis s’enfonçaient avec leur détachement dans les montagnes de l'Ouest.