XIII.—LE BUCHERON DE BOSCOBEL
Non, non. je ne veux plus porter de robe verte, Ne dites plus de moi : C’est la Reine de Mai, Tandis que les chasseurs vont à la découverte, Moi, j'égare mes pas dans la plaine déserte, En pleurant celui que j’aimai.
Ixcozxxu.
Le sept du même mois, par une matinée froide et brumeuse, deux hommes suivaient en causant un des sentiers du bois de Boscobel. Le premier portait l'uniforme de garde-forestier, l’habit vert et la bandoulière de chamois. II semblait avoir contracté les habitudes silencieuses des gens de sa profession, et ne répondait souvent que par des signes de tête aux jongs discours de son compagnon de route. Gelui-ci, que sa veste grise, ses cheveux poudrés de farine, feront aisément reconnaitre, n'avait rien perdu de sa loquacité et de sa franchise. Il marchait d’un pas lourd mais assuré, :et parlait assez haut pour réveiller au loin les oiseaux endormis sous les feuilles humides.
— Oui, frère, disait-l, je lai rencontré hier au 1 14
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village. Il avait la mine jaune comme ton ceinturon. Il s’en allait à grands pas, rasant les murailles, et faisant de longs détours chaque fois qu’il apercevait un homme portant bâton. Ah! il parait que le vieux Mathias n°y est pas allé de main morte, et qu’il s’en est fallu de peu qu'il ne débarrassât le pays de ce maudit clerc. Un honnête homme serait mort vingt fois; mais le drôle en a été quitte pour un bain froid, une fièvre quarte et un mois de courbature. Aujourd'hui le voilà en campagne, et pour prouver à tous qu’il est guéri, il a déja commencé un procès à son médecin. — Diable ! répondit le garde d’un ton pacifique, le chat sauvage est sorti de sa tanière; il faut fermer les étables. Mais ne disais-tu pas que ce Patrickson voulait être juge de Boscobel? — Hélas! oui, mon pauvre Richard, sans cette bienheureuse maladie, sir John Ramsay n’aurait, à cette heure, d'autre ressource que de prendre un bâton et d'aller mendier aux portes avec sa fille, comme le vieux Conan, l’aveugle de la commune. — Jamais! jamais! tant que je m’appellerai Richard Penderell, dit le garde-forestier avec émotion. — C'est bien parlé, frère, s’écria Humphrey en tapant rudement sur l'épaule du garde. Mais, Dieu merci! les choses n’en sont pas là. Il faudra que Patrickson fasse le voyage de Londres, sil veut remettre à flot son moulin. Toujours n'est-ce pas moi qui lui prêterai ma jument pour aller à Windsor. — A Windsor? dit le garde. — Cela t’étonne? reprit le meunier. C’est pourtant la vérité. Le brasseur est logé dans le plus beau palais desatrois royaumes, tandis que CharlesStuart n’a pour asile.
— Silence, frère, dit Richard avec une vivacité inaccoutumée, il y a des choses dont il ne faut pas ouvrir la bouche, même au milieu des bois, de peur que l'oiseau qui passe ne les entende. — Tu as raison, Richard, répondit le meunier en serrant les poings avec colère.
Les deux amis, attristés par ces dernières réflexions, continuèrent leur chemin sans prononcer une parole; mais le lecteur le sait déjà, la taciturnité n’était pas le trait distinctif du caractère d'Humphrey. Bientôt son naturel reprenant le dessus, il toussa, regarda son frère, et se disposa à renouer l'entretien.
— N'as-tu rien vu cette nuit pendant que tu faisais ta ronde? dit-il d’un air insouciant. — Rien, ma foi, répondit le garde, si ce n’est quelques vieilles femmes glanant du bois mort pour l'hiver, tandis qu’on les croyait au Sabbat. J’ai vu encore un jeune garcon de bonne mine, vêtu comme les gens du pays de Galles, -et qui m'a donné quelques inquiétudes. Il a rôdé tout le soir sur la lisière de la forêt, autour de Boscobel-House. Enfin, vers dix heures, 1l a escaladé la muraille du parc et s’est mis à califourchon sur le parapet. Je m'étais approché sans bruit et ne perdais pas un de ses mouvements. L’étranger était immobile et tenait les yeux fixés sur une fenêtre du premier étage, où l’on n’apercevait pourtant qu'un grand rideau de percale blanche, éclairé par la lumière d’une lampe. Il est vrai que par intervalle l’'ombre d’une femme passait derrière ce rideau. J'ai pensé que ce pouvait être miss Ramsay. La pauvre demoiselle! elle ne dormait pas encore à cette heure de la
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nuit. — Dame! s’écria Humphrey, déjà fatigué de son rôle d’auditeur, miss Judith n’a pas le cœur gai depuis la bataille de Worcester. Elle pleure, dit ma femme, plus souvent qu'elle ne rit. Elle est pâle comme une rose des buissons, et on ne l’entend plus chanter comme autrefois. Mais oublions cela, ajouta le meunier en faisant un effort pour chasser sa tristesse, il me semble que nous avons laissé ton Gallois à cheval sur le mur. S'il avait une longue route à faire, ce n’était pas, je crois, le moyen d'arriver. — Il est, néanmoins, resté à son poste jusqu’à ce que la lampe füt éteinte. Mais alors, voyant qu'il ne se hàtait pas de descendre, je lui demandai poliment si les gens de son pays avaient coutume de percher la nuit, comme les coqs. Il ne s'attendait pas sans doute à cette question ; car il ne l’eut pas plus tôt entendue, que d’un bond il se trouva debout sur le mur. Je lui tendais la main pour l'aider à mettre pied à terre, mais il avait déjà passé par-dessus ma tête et fuyait, comme un daguet, le long du bois.
L'honnète Richard avait à peine achevé ces mots, qu’il trébucha et faillit tomber lourdement sur le gazon. Lorsqu'il fut parvenu à rétablir son équilibre, il regarda à ses pieds et vit sortir tout à coup d’un amas de feuilles sèches un jeune homme qu'il avait réveillé en sursaut, et dans lequel il reconnut avec surprise le Gallois aux pieds légers dont il venait de raconter l’histoire. Humphrey lui-même crut se trouver en face d’une de ses anciennes connaissances qu’il n’espérait plus revoir parmi les vivants. Aussi s’écria-t-il en reculant d’épouvante : Par l'âme de
mon pèrel revenez-vous de l'autre monde? n'êtesvous pas mort à Worcester ?
Allan, car c'était lui, ne put s'empêcher de sourire en voyant la frayeur du meunier.
— Je l'ai échappé belle, mon brave camarade, dit-il en lui tendant la main. Mais, grâce à Dieu, me voilà aussi leste et aussi dispos que le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois.— Vrai! dit Humphrey en regardant le highlander avec hésitation, est-ce bien vous? — Qui voulez-vous donc que ce soit, Penderell? reprit le montagnard en s’approchant de son ancien guide. Me prenez-vous pour le diable? — Pour le di... a...? non, assurément non, quoique cet imbécile de Traughmorton en ait eu l'idée, et raconte à tout venant que j'ai amené chez Jui Satan en personne. Cependant. êtes-vous bien sùr que vous êtes encore de ce monde? Est-ce bien vous qui vous êtes battu à Worcester?— Voulez-vous voir mes blessures? répondit le Caméron en ouvrant son pourpoint.
A ce geste noble et simple qui lui rappelait toute Ja bravoure de son jeune ami, Penderell poussa un cri de joie, et ouvrant ses bras : Viens ici, mon enfant, dit-il d’une voix altérée ; ah! je te reconnais maintenant. Viens, que je t'embrasse ! Ce n’est pas à moi, c’est aux Têtes rondes de trembler devant toi! C’est lui, ajouta-t-il en s'adressant au garde-forestier, mais sans lâcher le montagnard qu'il serrait jusqu’à l’étouffer ; c’est lui, c’est ce brave jeune homme qui s’est fait tuer sur le corps des Arrington { Ab! j'ai vu des gens qui se battaient bien ce jour-là, mais je n’en
ai pas vu de plus courageux. — Vous ne connaissez pas mon frère, dit Allan, qui avait réussi enfin à se dégager de cette rude étreinte, mais qui portait encore sur ses vêtements les traces récentes de laccolade du meunier. — Ah cà! reprit Humphrey, quand il fut revenu de l’émotion que lui avait causée cette rencontre inattendue, quel est donc le saint qui vous à sauvé, que je lui brûle un cieérge? — Dieu d’abord, répondit le Caméron, et ensuite un bon montagnard du pays de Galles qui, me trouvant sur le champ de bataille près de rendre l’âme, m’a emporté dans son manteau de laine et m’a soigné comme si j'eusse élé son enfant. — Le digne homme ! interrompit le meunier; feu mon grand-père le disait : ces Gallois ont mauvaise tête, mais bon cœur. Qw'il en passe un par ici et qu’il frappe à ma porte, je n’aurai jamais rien d'assez bon pour fêter sa bienvenue. Ainsi, poursuivit Humphrey, vous racontiez que l'ours vous avait emporté dans son antre comme un de ses petits blessé par le chasseur. — Quand j'ai été guéri, reprit le highlander, mon hôte m’a donné les plus beaux habits de sa garde-robe, afin que sous ce déguisement je pusse traverser l'Angleterre. Puis il m'a mis une pièce d'argent dans la main, et après m'avoir indiqué la route que je devais suivre vers le Nord, il m’a embrassé en versant des larmes. — Je veux aller le voir, dit Humphrey avec enthousiasme ; mais, en attendant, j'espère que vous allez venir au moulin, et que vous ne nous quitterez pas brusquement comme chez Mathias. — Et comme cette nuit, dit le garde-forestier, qui jusqu’à ce moment s’était
tenu à l'écart, témoin impassible de cette scène moilié comique, moitié touchante; je ne suis pas curieux de mon naturel, mais avant de faire plus ample connaissance avec vous, Monsieur, je ne serais pas fäche de savoir ce que vous faisiez sur le mur de Boscobel- House, quand j'ai eu le plaisir de vous rencontrer. — Cela ne te regarde pas, dit le meunier d’un tou brusque, mêle-toi de tes affaires. Si M. Allan veut bien nous l'apprendre, ajouta-t-il d'un air discret, ce sera à table, devant un pot d’ale et un gâteau de fleur de farine.
Humphrey parlait encore lorsque le bruit d'une arme à feu se fit entendre à peu de distance. Richard tressaillit et se retourna avec inquiétude ; mais au même instant une bécasse vint tomber en palpitant aux pieds des trois compagnons ; et comme le garde se baissait pour la ramasser, un nouveau personnage parut sur la scène. Îl sortait du taillis, en équipage de chasseur, le fusil sur l'épaule et le visage rayonnant. C'était sir John Ramsay.
— Elle est frappée à l'aile, j'en suis sûr, dit-il du plus loin qu’il aperçut les frères Penderell; je l'ai vue s'abattre entre ces deux bouleaux. Ah! tu la tiens, Richard: garde-la pour ta femme. Ici, Tattershall! ajouta-t-il en appelant à lui un beau pointer écossais auquel il avait donné le nom du capitaine contrebandier. C’était là, d’ailleurs, la seule vengeance qu'il se füt promis de tirer du plus grand ennemi qu'il crût avoir sur la terre.
Cependant la subite apparition du chasseur ne
devait pas sembler une circonstance indifférente au
jeune highlander. Si Fudith se fût trouvée auprès du Nemrod campagnard, ce jour eût été pour Allan un des plus heureux de sa vie; mais il n’était pas probable que miss Ramsay eût quitté si matin une chambre bien close pour s’exposer au froid et à lhumidité d’une promenade d'automne. Le Caméron ne songea donc qu’à battre en retraite. Sir John était bien, à Ja vérité, le père de Judith, et pour cette raison Allan l’eùt attendu avec plaisir; mais notre héros ne pouvait oublier les regards foudroyants que lui lançait naguère le prisonnier de Lochiel, et comme il se trouvait en ce moment dans sa juridiction, il jugea prudent de se dérober par une prompte fuite à une fâcheuse entrevue. Il serra donc affectueusement le bras d'Humphrey, en signe d'adieu, et, sans attendre la réponse du meunier ébahi, s’enfonça à pas précipités dans un sentier de traverse où il disparut bientôt au milieu du brouillard.
Ce n’était pas la première fois que Fhonnête Penderell voyait le montagnard lui fausser compagnie. Cette nouvelle escapade lui remit en mémoire l’étrange dénouement qu'avait eu leur rencontre à White-Ladies et les fâcheuses conjectures de Traughmorton sur la nature véritable de l’homme au tartan noir, On comprendra que la résurrection du jeune highlander, ses courses nocturnes, la couche singulière où on lavait réveillé, en un mot, tout le mystère au milieu duquel il semblait vivre n’était pas fait pour rassurer complétement le meunier de Boscobel. Humphrey secoua la tête et se garda bien de courir sur les traces du problématique étranger. El
ne pouvait néanmoins s'empêcher de regretter son vaillant compagnon d'armes, lorsque la voix du juge le tira enfin de ses réflexions.
__ Je vais aller maintenant, dit sir John en chargeant son fusil, du côté de la grange d'Hobbal. J'y trouverai, je pense, quelques vols de perdrix rouges que j'ai laissés en repos pendant mon voyage à Londres. — À la grange d’Hobbal! s’écria le meunier en tressaillant et en jetant un regard sûr son frere — Si vous m’en croyez, sir John, répondit Richard d’un air indifférent, vous irez faire une battue dans les genêts de la plaine. Depuis trois jours, tous les lièvres de la contrée s’y donnent rendez-vous. N’est-il pas vrai, Humphrey, que ce matin encore nous en avons levé quatre ou cinq au bord de la rivière ? — De quel côté? demanda le juge avec une ardeur toute juvénile.— Assez près du moulin de Penderell, dit Richard en montrant du doigt un chemin tout opposé à celui que M. Ramsay voulait suivre. — Merci, mon ami, s’écria sir John en regardant derrière lui avec impatience, comme s’il eût attendu quelqu'un pour se mettre en roule.
En ce moment, une jeune fille, montée sur une paisible haquenée, parut à un détour de l'avenue. Sa main gantée retenait négligemment la bride flottante, et le chapeau de feutre gris aux ailes relevées, qui couvrait sa tête, laissait voir son visage empreint d'une grave mélancolie. Elle cheminait lentement, les yeux baissés, et comme indifférente aux beautés du
paysage qui sortait peu à peu du sein des vapeurs matinales. Cette nonchalance répondait mal sans
doute à l’empressement belliqueux du chasseur, car il s’écria, en montrant à sa fille le chemin qu'il se proposait de prendre, sur l'avis du garde : Par ici, ma chère enfant, nous allons du côté du moulin.
Aussitôt, disant adieu au meunier et à Richard, il courut en toute hâte sur le sentier où Tattershall s’était dejà lancé en bondissant. Judith frappa légèrement de sa cravache le col blanc et lustré de sa monture et passa au trot devant les deux frères, qu’elle salua de la main, en leur adressant un triste et doux sourire. Les Penderell la suivirent des yeux jusqu’au moment où son voile vert disparut entre les branches. Alors ils continuèrent leur route, et tout-en s’entretenant des deux rencontres qu’ils venaient de faire, ils ne lardèrent pas à arriver au milieu d’une clairière où un vol de perdrix s'enfuit à leur approche vers unegrange dont on voyait le toit fumer dans le lointain. Le meunier se prit à rire à gorge déployée, tandis que son frère gardait tout son sangfroid.
— Ah! ah! ah!ah! dit-il, sir John avait, ma foi! raison ; on prendrait 1c1 les perdrix avec la main. Tu lui as joué un fameux tour, Richard, avec ton air innocent. Ah! ah! ah! tu nous a tirés d'affaire tout de même. Ah! ah!ah! la bonne chasse qui l’attend autour des moulins de Boscobel! Il y a deux ans que je n'ai vu courir un lièvre dans mes bruyères; Donal y a mis bon ordre.
— Tu railles, Humpbrey, dit le garde d’un ton placide, le juge tuera tes pigeons, s’il ne trouve rien de mieux là-bas.
Cette observation calma subitement l'hilarité du meunier ; il fut sur le point de reprocher à son frère la malheureuse direction que celui-ci avait fait prendre au chasseur, mais se rappelant sans doute les motifs qui avaient guidé Richard, il reprit gaiement, avec un geste d’insouciance : Bah! qu'il les tue jusqu’au dernier, et qu'il les mange, si bon lui semble. Quand ils pondraient des œufs d’or comme la poule noire du vieux Hawking, Dieu m’est témoin que Je ne les regretterais pas. — Ne parle pas si haut, dit le garde, j'aperçois à travers les arbres notre sœur Jeanne qui porte le déjeuner aux bucherons. Il faut nous glisser sans bruit vers la grange d'Hobbal. Nous y arriverons peut-être {trop tard.
En parlant ainsi, le garde-forestier s’enfonça dans un taillis, et Humphrey ne tarda pas à le suivre.
Cependant la jeune paysanne avait entendu la voix du meunier. Elle se retourna vivement et s'arrêta avec inquiétude; mais ne voyant rien paraitre, elle pensa qu’elle s'était trompée, reprit son panier qu’elle avait posé à terre, et continua sa roule au milieu de la futaie. Elle arriva bientôt auprès d’une source qui jaillissait parmi quelques rochers couverts de mousse. Deux personnes 8€ tenaient près de l'agreste fontaine, l’une debout, appuyée sur le
canon d’un long fusil, l'autre assise et taillant négligemment avec Sa cognée une branche de cerisier sauvage.
— Bonjour, madame Jeanne, dit celui des deux compagnons qui était assis, et qu’à son costume ON devait prendre pour un bücheron de la contrée. —
mn,
Vous êtes bien honnête, M. Willie, répondit la jeune paysanne en rougissant un peu.
Elle se débarrassa ensuite de son fardeau et courut vers le second personnage qui l’attendait en souriant, ct lui donna un gros baiser sur chaque | joue.
— Mon pauvre Donal, dit-elle avec. émotion, te voilà revenu. Sais-tu qu’il y a huit jours que tu es parti? Cette fois ce n’est pas ta femme que tu es venu voir la première; mais je ne t’en veux pas, sois tran- LR quille, poursuivit-elle en jetant un regard sur le | jeune ouvrier. Il n’y a qu’un malheur, c’est que je nai rien apporté pour toi et que tu dois avoir grand’faim. — Qu’à cela ne tienne, madame Jeanne, s’écria HE gaiement le bücheron, ce n’est pas la première fois | | | que je partagerai mon pain avec Donal, et que nous boirons dans le même verre, ajouta-t-il en montrant la source fraiche et limpide qui murmurait à ses pieds.
Le braconnier, touché des paroles de Willie, dit à sa femme d'appeler les autres convives, et lui promit de rentrer le soir à la cabane avant l'heure de la prière. La jeune paysanne s’éloigna, et Donal, resté seul avec le bücheron, reprit bientôt l'air soucieux qu'avait dissipé un instant la présence de madame Jeanne. Willie semblait lui-même préoccupé. Il resta ll} un moment le visage caché dans ses mains, et dit
| d’une voix douce : Tu as une bonne femme, mon | || ami, je Len félicite, et j'envie ton sort; mais son- La LA geons à nos affaires. C’est donc à l'hôtel du Zion ul couronné que lu attendais lord Derby? — Oui, c’est
là que je l'ai attendu jusqu’au soir. Il est arrivé enfin vêtu en matelot, mais il apportait de mauvaises nouvelles. Le pays de Galles n’est plus abordable. Les côtes et les montagnes sont gardées. Le bruit s’est répandu que vous y aviez trouvé un asile, et l’on y à arrêté un grand nombre de Cavaliers fugitifs. — Ainsi tu as vu Londres, dit le bùcheron en poussant un soupir ; tu as vu la Tamise, la cathédrale de Saint- Paul, tous ces lieux que je ne reverrai peut-être jamais? Que dit-on de moi, Donal, dans la Cité? — Ne me le demandez pas, Sire; la foule a beaucoup de têtes, mais peu de cervelle. Ses opinions tournent comme les vents. En ce moment, c’est la bise qui souffle ; mais patience ! Votre Majesté aura des temps meilleurs.— En attendant, dit Charles Stuart, ma Majesté couche à la belle étoile, et mon sceptre est une cognée de bücheron.. À tout prendre, on peut dormir sur la dure, et ce fer que je tiens n’est pas aussi lourd qu’une épée. Continue, mon brave Donal. — Ainsi, dit le braconnier, il ne faut plus songer à franchir la Severne; il y a des soldats sur toutes les rives, et, depuis huit jours que j'erre sur les grandes roues, je n’ai pas vu un village qui ne fût plein d'habits rouges. On m’arrêtait dans toutes les bourgades, dans toutes les hôtelleries, à chaque pas, pour me demander qui j'étais, d’où je venais, où j'allais. Aussitôt qu’on rencontre un homme de bonne mine et de noble tournure, on le met en prison et l'on écrit à Londres que le Roi est arrêté. On est même quelquefois moins difficile, et Votre Majesté va sourire quand je lui dirai que moi, pauvre braconnier, le