XIV.-— LA BALLADE DE CHEVY-CHASE
Oui, chère Miranda, le hasard m'a fait naître
Sur les marches d'un trône, et je suis roi peut-élre,
Je voudrais me tromper... Je braverais le sort,
£t jetterais au loin ce fardeau de bois mort. SHAKESPEAUE,
| Pendant que Donal étalait sur la mousse le pain noir, le fromage du comté et quelques fruits de la saison, trois bücherons arrivèrent de divers points de la forêt et s’avancèrent jusqu’auprès de la source, tenant d’une main leurs cognées, et de l’autre, leurs bonnets de laine.
— Eh bien! camarades, dit Willie en se levant, | cette matinée brumeuse a-t-elle aiguisé votre appé- | 2 l
tit? Si vous êtes aussi bien disposés que moi, nous ferons honneur au déjeuner de la braconnière.
En parlant ainsi, le jeune bücheron prit place à la table rustique et ouvrit un long couteau qu'il avait tiré de sa poche. Cependant, les trois frères restaient debout, et ne semblaient pas vouloir suivre l’'exemple de leur noble compagnon. Willie ne put s’empècher de sourire.
— Cela n’est pas bien, Jack, dit-il en s’adressant à l’un des Penderell; tu m’as promis hier de ne plus faire de facons avec moi, et voilà que tu recommences de plus belle! Si tu me respectes de la sorte, je vais me croire à la cour, et si quelqu’un vient à passer, je suis un homme perdu. Par Saint Georges! de vieux amis comme nous ne doivent pas dépenser le temps en cérémonies. Assieds-toi la près de moi, et cherche dans ta mémoire quelque bonne chanson que tu puisses m'apprendre. — Mylord, dit Jack en s'avançant avec embarras, Vous êtes vraiment trop bon pour de pauvres paysans. — Ces paysans sont mes hôtes! reprit vivement le jeune prince, et Dieu m'est témoin que je suis aussi content au milieu d'eux que si j'avais trouvé un asile dans le plus beau château du comté. Allons, approchez-vous, mes amis, et posez vos cognées à Lerre.
Les bùcherons obéirent enfin ct s’assirent à quelques pas du jeune prince. Willie ne se distinguait parmi les convives ni par ses.manières ni par son costume. 11 portait un justaucorps et un haut-dechausses de gros drap vert usé jusqu'à la corde ct donton avait peine à reconnaitre la coulcur. Le temps
La
et la pluie avaient ôté à son pourpoint de cuir sa souplesse primitive. Ses bas de laine bleue étaient troués aux deux genoux, et il n'avait pour couvrir sa tête qu’un vieux chapeau gris sans coiffe ni rubans. Ses longs cheveux de cavalier étaient tombés sous les ciseaux de la prudente madame Jeanne. Grâce à ces précautions, son visage et ses mains, brunis par le soleil de la dernière campagne, ne trahissaient pas, malgré leur délicatesse, le rang élevé de humble bücheron. Son appétit et sa gailé auraient pu, au besoin, donner le change aussi bien que ses vêtements.
— Jack, dit-il en posant sur son pain un quartier du fromage de brebis preparé par la braconnière, on prétend que tu as eu ce matin une querelle avec ta femme. — Qui donc vous a fait cette histoire? demanda le paysan en jetant les yeux sur ses frères; 1l y a des gens qui sont toujours prêts à conter les affaires de leurs voisins. — Allons, ne te fâche pas, je suis discret et n’en dirai rien à personne, reprit Willie en souriant; seulement je serais enchante de savoir pourquoi tu es sorti de chez toi longtemps avant le jour. On t'a trouvé couché au milieu de la forêt et dormant sur la mousse comme dans ton lit. — Ce n’est que trop vrai, répondit Jack un peu confus. La nuit était même si froide, le brouillard si humide, que j'ai regretté un moment d’avoir fait un coup de ma tête. —Helas ! pensa Charles Stuart, plus d’un de mes braves Ecossais a eu froid cette nuit.—Que voulez-vous? continua le bücheron, hier je suis rentré un peu tard, et ma ménagère qui m’attendait, en
ner etre
filant, au coin du feu, n’a pas consenti à entendre mes raisons. Elle s’est mise à crier comme le ministre de Boscobel quand il prêche contre les papistes. Javais beau tirer mon bonnet sur mes oreilles, iln’y avait pas moyen de dormir; si bien que je me suis décidé à aller faire mon somme ailleurs. Dieu merci, ce n’est pas la première fois depuis Île jour de mes noces, et dans la belle saison c’est tout plaisir. — Ta femme est donc bien méchante? dit le prince.—Oh : Jenny est seulement un peu vive, reprit le bùcheron, elle ne sait rien garder sur le cœur. J'étais sûr d'avoir un sermon; aussi, quand je suis arrivé à la porte, je m’y suis pris à trois fois avant de tirer le loquet. En entrant, j'ai vu que la lampe brülait toujours, et cela m'a donné du courage. Il n’est peutêtre pas si tard que je le croyais, me suis-je dit ; allons, de la fermeté, et si elle se fâche, {âchonsnous. Que diable! ne suis-je pas le maitre chez moi? Bah! j'ai eu beau me piquer comme on pique un âne qui ne veut pas traverser la rivière, je n'ai pas plus {ot vu Jenny venir sur moi, Sa quenouille à la main, que toute ma résolution m'a quitté; et pourtant, un pauvre homme qui a travaillé tout le jour peut bien aller vider le soir une cruche d’ale avec ses amis. — Sans doute! dit Willie avec un sourire; je ny vois pas de mal. — N'est-ce pas? reprit Jack qui s’enhardissait peu à peu, vous ne feriez pas autrement à ma place. Je suis sûr que dans l’occasion vous videriez votre verre aussi gaiment que Tom Shippers, Balthazar Barniff, ou tel autre de mes joyeux compères de Boscobel. — Je te le prouverai à instant même,
Jack, dit le prince, nous allons boire ensemble et vider autant de pintes que Lu le voudras. Du reste, ne crains rien, ta femme ne te les reprochera pas, ce soir, quand tu rentreras au logis.
En parlant ainsi, Willie se leva pour remplir à la source une écuelle de terre dans laquelle il but à longs traits. Il la passa ensuite au bücheron qui eût sans doute préferé à cette eau fraiche et limpide les flots ternes et pétillants de la bière forte, mais qui se hâta de répondre à la provocation de Charles Stuart en épuisant la coupe qu’il lui présentait.
Donal cependant avait achevé son déjeuner frugal. Il prit congé de Willie pour aller rejoindre Humphrey et Richard qui devaient l’attendre à la grange d'Hobbal depuis le premier chant de Palouette.
Quand le braconnier fut parti, la conversation ne tarda pas à se rétablir entre les convives. Le Roi semblait prendre plaisir à entretenir ses hôtes, ct ceux-ci, abandonnant toute contrainte, ne songeaient plus qu’à passer agréablement le temps en gais propos. Avec la familiarité, ils avaient retrouvé leur bon sens et leur malice habituelle. L’un racontait une aventure, l’autre se plaignait de son métier ou faisait des projets pour sa famille. Les choses allaient si bien qu’au moment où l'heure sonna à l'horloge de la paroisse, les quatre bücherons étaient étendus nonchalamment sur la mousse et riaient aux éclats.
— Huit heures! dit Jack Penderell; Dieu me par-
donne; nous nous sommes oubliés. Nous devrions
être à nos postes et faire sentinelle. — Encore un verre de porter, Jack, répliqua le jeune prince en
nn —
puisant à la fontaine. — Merci! merci! dit le bûcheron; j'aime mieux que ma femme me batte…. Mais il
faut partir. Enfants, prenez vos cognées. — Allons! tu oublies la chanson que je l'ai demandée! s’écria le Roi. — Sire, répliqua Penderell, je vous la chanterai demain. — Non, certes, reprit Willie, tu ne partiras qu'après m'avoir dit la Chasse de Cheviot (1).
Les bücherons n’osèrent pas insister, et Jack Penderell commença après avoir jeté un regard inquiet sur le sentier voisin.