‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 23 sur 58 · LA CHASSE DE CHEVIOT · texte numérisé non relu

LA CHASSE DE CHEVIOT

Première stance.

Déjà le comte de Percy

Prend le chemin de la montagne ;

Sa meute, en hurlant, Paccompagne ;

Et le daim, que la frayeur gagne, Croit entendre déjà sonner le halali.

— C'est très bien! dit Charles Stuart, voilà lord Percy en route pour lEcosse. Chante à pleine voix, Jack, mon ami. Ce bois est sonore comme une salle de palais.

Jack Penderell entonna la seconde stance.

Deuxième stance.

Il arrive le beau Percy Avec l'aube sur la bruyère!

(1) Chevy-Chase, ballade populaire en Angleterre. (Note du Traducteur.)

A la chasse comme à la guerre, Aux archers ennemis comme au daim solitaire 11 n’a jamais fait de merci.

— C'était, s’écria le Roi, un terrible homme que ce comte de Northumberland (1))! Mais voyons ce que va dire Douglas. Jack, tu chantes, ma foi, aussi bien que lord Wilmot.

Le bücheron, enhardi par ces encouragements, commença d’une voix plus forte :

Troisième stlance.

Douglas, Douglas, peux-tu dormir ?

Percy médite….

A ces derniers mots, le souffle manqua tout à coup au chanteur. Il crut entendre un bruit de pas à une faible distance, tourna les yeux vers le sentier et aperçut entre les arbres une troupe d’hommes armés qui semblaient se diriger vers la fontaine.

— Sainte Vierge! dit-il, voilà les habits rouges! — Nous nous sommes laissé surprendre, dit un autre Penderell. — Fuyez, fuyez, Sire! s’écria Jack à voix basse et avec terreur. — Il est trop tard! répondit le Roi en se mordant les lèvres. Voilà une chanson qui va me coûter cher... Mais restez assis, et toi, Jack, reprends ta ballade. — Sire, dit le bûcheron, je ne le puis... Je sens que ma voix tremble...

Cependant les soldats approchaient, et il était aisé de voir à leurs gestes qu'ils avaient aperçu les pay-

(1) Percy.

sans. Le jeune prince distribua à ses compagnons ce qui restait du pain noir et des fruits, et, prenant à la main lPécuelle plein d’eau, s’écria gaiement : Comment, Jack, mon garcon, tu restes en si beau chemin? À ton aise. Mais, comme dit Donal, quand le rossignol à fini, la fauvette commence. Je vais chanter le troisième couplet.

En parlant ainsi, Charles Stuart reprit d’une voix | ferme et timbrée la stance interrompue.

Troisième stance.

Douglas, Douglas, peux-tu dormir ?

| Percy médite ta ruine ; pl Depuis le matin il chemine ; Il va passer sur la colline; — De plus près, dit Douglas, je l’ai vu sans pâlir.

Pendant que le jeune prince chantait, les soldats faisaient diligence. Leur chef marchait de quelques pas en avant, les mains derrière le dos, la tête

| baissée.

| C'était Cromwell.

Deux autres personnages de moindre importance se tenaient à ses côtés; l’un, qui n’était autre que le capitaine Gédéon, dépassait d’une coudée le chapeau à plumes du général. Si la chose eût été possible, on aurait pensé qu’il avait maigri depuis son exploit

[+ dans les highlands. L'autre courbait tellement le | dos, se faisait si petit, qu’on n’eùt-pu deviner les véri- |. | tables proportions de sa taille. En revanche, il était | | aisé de reconnaitre, à ses cheveux d’un blond ardent, | à sa mine obséquieuse et à son benin sourire, lesti-

mable Patrickson. Il parlait avec chaleur, mais le général l'écoutait à peine, et l’oublia même tout à fait en arrivant auprès des bücherons. En ce moment, Charles Stuart achevait Ie dernier vers de la Slance.

— Ah! dit Cromwell, en fixant sur le chanteur un regard pénétrant, c’est la vicille ballade de Chevy- Chase, C'est donc toi que j’entendais du fond de la clairière… Il me semble que tu ferais mieux de chanter des psaumes pour édifier tes camarades. — C’est l'affaire du ministre, répondit le prétendu bücheron. Pour moi, je tâche de les égayer.

Le jeune prince avait reconnu de loin son terrible interlocuteur. Le sentiment d'horreur qu’il éprouva, en voyant le meurtrier de son père, lui aurait fait sans doute oublier ses propres dangers; mais la crainte d'exposer à une mort certaine les honnêtes gens qui l’entouraient l’obligea à se contenir et à tromper, autant que cela lui serait possible , l'œil vigilant de son ennemi. Il se résigna donc à conserver son rôle de bücheron, et prenant l'écuelle remplie jusqu'aux bords, il la porta à ses lèvres et la vida d'un trait, sans en répandre une seule goutte. Son émotion était profonde; mais sa main ne tremblait pas.

Cromwell, appuyé sur le pommeau de sa canne, examinait avec attention les trois autres paysans. Leurs physionomies simples et naïves arrachèrent un sourire au général parlementaire, qui n’était pas sans doute accoutumé à voir autour de lui de sembiables visages, Il se tourna vers le capitaine, ct lui

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dit à voix basse : Nous ferons bien de continuer

notre route ; le temps est un don du Seigneur, 1l ne

faut pas le dissiper vainement.

Le capitaine se tourna vers sa

ordonner dese remettre en marche,

troupe et allait lui lorsque le gêneral se ravisa.

__ Un moment, dit-il. Réflexion faite, je vais interroger ces bücherons. En frappant un caillou, on en fait souvent jaillir la lumière. Dis-moi, l'ami, poursuivit-1l en adressant à Willie, y a-t-il longtemps que tu travailles dans ces bois? — Depuis qu’on à commencé la coupe de cette année, répondit ie bücheron en se levant avec indifference.

IL se mil ensuite à aiguiser Sa cognce en sifflant un air du pays.

— 11 passe quelquefois des voyageurs dans cetie da Cromwell. N’en as-tu vu aucun Ces

forêt ? demar nai vu? dit Willie. Je le crois bien !

jours-ci? — Si j'e D'abord...

Le général parlementaire se rapprocha vivement.

— D'abord, reprit le bücheron, le receveur des tailles monté sur son cheval blanc, avec sa valise derrière Jui et deux pistolets aux arçons de la selle. On dit qu’il a plus de besogne que jamais depuis qu'on à promis d’abaisser les taxes et de donner aux pauvres gens... — C'est bien! Cest bien dit le futur Protecteur. Qu’as-tu vu ensuite? — J'ai vu trois dignes soldats du parlement qui s’en allaient à petites journées, ayant chacun la Bible dans uné main et la bouteille dans l’autre. — ‘Tu ne me comprends pas, dit Crom-

well avec ImpP

atience ; je te demande si tu n'as vu per-

sonne de suspect, de malintentionné, un ennemi ce la chose publique, rédant le soir dans ces Lois. Tu sais Ce que je veux dire. un jeune homme... celui qui a été vaincu à Worcester, — Vous voulez parler du Roi d'Angleterre et d'Ecosse, interrompit le bucheron?— Oui, dit Cromwell, de celui qu’on appelait le Roi d’Ecosse. Je sais qu'il est encore dans ce pays, el je vous l'annonce, afin que si quelqu'un de vous entendait parler du lieu où il se cache.

Ici Cromwell s'arrêta, réfléchit un moment, et repril ensuite d’un ton insinuant : Il ne faut souvent qu’une occasion pour qu’un paysan devienne aussi riche que son seigneur. J'en sais une...

— Vraiment! dit Patrickson en dressant les oreilles comme un lévrier qui a découvert une trace, — Oui, côntinua le général, il suffirait de se rappeler cet homme dont PEcriture nous à conserve la mcmoire... Après la bataille de Gabaon, il aperçut dans une caverne Îles rois que Josué avait defaits. Ecoutez bien ceci... 11 y avait cinq rois dans cette caverne. Voulez-vous savoir ce que fit cet homme? Il alla trouver... — Je comprends maintenant, interrompit le bûcheron, en tirant de sa ceinture le papier imprimé que Donal lui avait remis, et Je puis achever votre histoire. — Voyons, dit Cromwell.

Usquebaugh', croyant que le bücheron, inspiré tout à coup par esprit saint, allait commencer un sermon , croisa les bras sur sa poitrine, et baissa les “Yeux avec componction, selon son habitude lorsqu'il assistait au prêche, Willie cependant avait déployé la

pancarte, el après avoir jeté un coup d'œil sur les

rene Re

frères Penderell, il commença à lire d'une voix claire, mais en affectant l’hésitation d’une personne peu accoutumée à cet exercice.

« Le haut. constable fait savoir à tous el à chacun «qu’en vertu d’un acte du parlement, en date du « 8 septembre 1651, il est ordonné ce qui suit : » À merveille, dit le général, que ceux qui ont des oreilles pour entendre , entendent.

Le jeune prince continua avec un sourire.

« 1° Quiconque sera atteint et convaineu d’avoir « donné asile à Charles Stuart, l'ex-roi d'Ecosse, sans « le livrer à la justice, sera puni de mort. Ses biens, «sil en a, seront confisques, el Sa famille sera «anéantie jusqu'à la dernière génération. »

A ces mots, un frisson parcourut l'assemblée.

__ Voilà un homme qui commente bien les Ecritures, observa Cromwell, en passant la main sur ses longues moustaches. Le bücheron poursuivit d’un air assure :

«2° Toute personne qui, sachant le lieu où se ca- «che le fugitif, n’en aura pas immédiatement in- «formé les magistrats sans le délai d’un jour ni d'une « heure, sera puni de mort. Ses biens, s'il en à, Se-

«ront confiqués , et sa famille sera anéanlie jusqu’à « la dernière génération. »

Pendant cette lecture, les"trois frères Pendercil restèrent aussi impassibles que s'ils n’eussent jamais entendu parler du noble jeung bomme dont le salut pouvait leur coûter si cher. Le prince laissa tomber ur eux à la dérobée un regard plein de reCONBAIS -

sance, et reprit avec Île même sang- froid , € uoiqu’it , O L

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