‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 25 sur 58 · XV.—LES DOUZE SEQUINS · texte numérisé non relu

XV.—LES DOUZE SEQUINS

Adieu ! mon bonheur fuit et ma joie est perdue ! Brillants marcs d’or, adieu, vous qui charmiez ma vue! Adieu, noble d'argent, noble aux douces clartés ! Ducats que dans ma main tant de fois j'ai comptés ! Hélas ! vous me quittez! Je ne pourrai plus dire : C’est à moi ! e*est mon bien! Moi seul je vous admire ! Beau noble, mon ami.dis-moi donc où tu vas.

Mais où vais-je moi-même? Où? Je ne le sais pas

Cu arrenTOx,

Le nouveau personnage, vêtu en paysan gallois, était assis sur un tronc d'arbre et tirait du panier de madame Jeanne quelques fruits oubliés sans doute par les bücherons au moment d’une fuite précipitée. [1 devait avoir grand appétit, camil savouralt avec délices un morceau de pain noir etune pomme à moitié verte, débris du festin royal. Nous aimons à croire

ue le lecteur a déjà reconnu avec regret, dans ce convive attardé, notre ami Allan Caméron.

11 avait eu jusqu’alors le bonheur de se dérober à

ALLAN CAMÉRON. or

toutes les mauvaises rencontres, tandis que des milliers de ses malheureux compatriotes, faits prisonniers sur le champ de bataille ou arrêtés dans leur fuite, élaient les uns condamnés à une mort ignominieuse, les autres vendus comme esclaves aux planteurs des colonies. Mais son déguisement, qui l'avait sauvé tant de fois, ne devait plus le protéger. Cromwell arrivait auprès de la fontaine. Il fixa un moment les yeux sur le montagnard, et lui demanda ensuite d’un ton bref ce qu’il faisait en ce lieu.

Allan, absorbé dans ses préoccupations gastronomiques, ne s'était point aperçu de l’arrivée du général. Aussi cette question inattendue le réveilla comme en sursaut. [l se leva, regarda Cromwell, et comprit aussitôt le danger qui le menaçait. Il voulut alors s’elancer vers le taillis, mais en tournant la tête, il se vit enveloppé par les habits rouges, dont les mousquets étaient braqués sur lui, prêts à faire feu au premier signal. La résistance était impossible.

— Qu'on le désarme, dit Cromwell.

En entendant ces mots le highlander saisit son poignard. I jeta un regard d’adieu sur ce présent de la White-Lady, et avant que les soldats se fussent approchés, ii le fit voler au-dessus des arbres vers un point éloigné de la forêt. L’arme alla se perdre, en sifflant, dans l'épaisseur des feuilles.

— C'est bien, reprit le général avec impatience; maintenant, si tu tiens à la vie, réponds-moit! où est le roi d’Ecosse?—Le Roi! dit Allan avec surprise ; en vérilé, je ne sais ce que vous voulez dire.

Allan n’était arrivé auprès de la fontaine qu'après

le départ des bûcherons. Il ignorait absolument le sort du Roi depuis la journée de Worcester : mais tout devait faire penser à Cromwell que le jeune montagnard était un complice du prince fugitif,

— Ne cherche pas à me tromper, dit Olivier en faisant un pas en avant; il était là, assis à cette place; je l’aitenu sous ma main comme je te Liens en ce moment, et tu connais le chemin qu'il a pris. — Je l'ignore, répondit Allan, et j'en suis doublement heu reux ; car, si je le savais, pour la première fois de ma vie je ferais un mensonge. — Ainsi, reprit le général, tu es venu dans ce lieu sans dessein, ou comme un frélon dans la ruche, lorsque l'abeille Pa quittée. — Une voix qui chantait m’a attiré vers celte partie du bois, repartit le highlander. — Son accent le trahit, dit Cromwell, c’est un Ecossais ! S'il continue à jouer son rôle de confident à l’epreuve, Dieu ait pitié de son âme! — Si Votre Excellence l'avait pour agréable, dit Gédéon, saisissant avec plaisir celte OCCASION de faire sa cour au général, nous pourrions le pendre à l’une de ces branches. — Non, plus tard. Il se ravisera peut-être, dit Cromwell. En attendant, nous allons continuer nos recherches et battre l’estrade dans la forêt. Le Jeune Homme ne saurait être loin d'ici. Je confie le prisonnier à votre garde. Placezvous à côté de lui, capitaine, et sil fait mine de s’évader… — Comptiez sur moi, répondit Usquebaugh en s'approchant du montagnard. Mais, comme il se baissait pour attacherles mains du captif, il reconnut tout à coup l’un des généraux de Mac-Ferlane et recula d’un pas en arrière.

— C'est un Caméron ! dit-il avec une sorte d’effroi, — Eh bien! s’ecria Cromwell, allez-vous lui rendre votre épée?—Je me la passerais plutôt au travers du corps, répondit Usquebaugh.

Allan se laissa lier par les soldats, et jetant sur Gédéon un regard de mépris : Voilà une belle journée pour vous, capitaine, dit-il avec un sourire dédaigneux. Vous aviez l'air moins résolu lorsque trente hommes ont fait poser les armes à votre compaguie.

Cromwell se retourna vivement.

— Trente hommes! s’écria-t1l, qu'est-ce que cela signifie? On m'avait parlé d’une armée. — D'une armee! dit Allan avec orgucil, il y avait mieux que cela ! — Quoi donc? — Il y avait Charles Stuart! — En marche, dit Cromwell, d’une voix qui fit trembler le capitaine. Que les sergents avec leurs escouades fouillent chacun dans unedirection différente. Sondez les broussailles avec la pointe de vos lames. Hâtezvous! Maintenant, Usquebaugh, suivez-moi!

Gédéon placa le montagnard au milieu d’un peloton de mousquetaires et marcha à côté de lui d’un air Soucieux.

— Consolez-vous, capitaine, lui dit le Caméron: vous aussi, vous n’étiez que trente hommes quand vous m'avez fait prisonnier.

Pour toute réponse, le digne ami de De Profundis étendit son bras gigantesque et montra le poing au bighlander en articulant à demi voix quelques blasphèmes. La présence de Cromwell lui fit ajourner sans doute de plus amples démonstrations d'amitié,

ne rm rm

Le général, qui n'avait perdu que quelques minutes pendant celte scène, se dirigeait avec rapidité vers la partie orientale de la forêt, attentif au moindre bruit, espérant à chaque instant qu’un éclat de voix viendrait lui annoncer le succès de l'expédition. Il chemina ainsi assez longtemps sans s'apercevoir que Patrickson ne l'avait point quitté el Île suivait de près, le cou tendu, l'orcille basse, comme un chien qui voudrait flatter son maitre et craindrait de Pirriter. Enfin en se retournant pour jeter un regard inquiet vers un fourré où il avait entendu parler à voix basse, il surprit le clerc dans l'attitude familière aux solliciteurs. Les membres de la chambre des communes peuvent se faire une idée claire et précise de l'allure du personnage. Ils sont exposés chaque jour à voir leurs pans d'habit déchirés par les mains audacieuses de pareils Importuns. Cromwell n’aimait pas les placets, mais il y avait une chose qu’il aimait encore moins, c’étaient les gens qui les lui présentaient, Cependant il avait pour politique de ménager les grands et les petits, les bons, el surtout les méchants. II réprima donc le mouvement d'humeur que lui causa Patrickson et, voyant deux mousquetaires sortir du fourré, se résigna à adresser la parole à son intrépide compagnon.

__ Encore vous? s'écria-t-il, ne vous ai-je pas dit que la chose était impossible? J'ai vu le juge à Londres. C’est un honnête homme. — Mylord, dit Patrickson… — C'est bien, je vous entends depuis tan- {ôL trois heures, et n’ai les oreilles pleines que de vos nasillements ; vous voulez la place du juge, afin de

vendre la justice qu’il rend gratis.

— Mais Votre Excellence oublie... — Je n'oublie jamais rien, dit Cromwell, vous m'avez servi. Grâce à vous, les prisons de Stafford sont pleines de gens qui, s'ils eussent été libres, auraient combattu à Worcester. Je ne les redoutais pas; mais enfin vous avez su découvrir leurs intelligences avec l'ennemi, et vous avez combattu, à votre manière, BAM la cause du Seigneur. Il vous faut une récompense dans ce monde en attendant celle que vous méritez dans l'autre. Vous les aurez toutes les deux, soyez-en sûr. Quant à sir John Ramsay, je ne puis le dépouiller qu'après avoir reçu des preuves de sa trahison. Aïîlez, Monsicur, un homme comme vous n’est jamais eu peine d'en donner.

En disant ces mots, le général laissa Patrickson interdit et s’eloigna d’un pas rapide.

— Des preuves! dit Patrickson en puisant dans sa boite de corne une prise de tabac, des preuves! 5 il ne fallait que des témoins, ce ne serait pas une chose bien dispendieuse ; mais des preuves ! elles n’existent pas plus que le crime... Et pourtant, ajouta le clere en fermant sa tabatière, j'en trouverai.

Pendant que le fils du barbier s’acheminait vers le village en ourdissant de nouvelles trames contre “é ondes e M. Ramsay, deux cavaliers suivaient au petit Lrot l’une des nombreuses avenues de la forêt. Le premier, qui avait la tournure caractéristique d’un gentilhomme campagnard, était monté sur un Mal- __ gre bidet qu’il maniait avec dextérité, et dont la tête | ce relevait assez fièrement grâce, aux pee s que l’écuyer tenait dune main ferme. Le second, vêtu

er

comme les paysans du comté, semblait mal à l’aise sur l'énorme cheval de labour au-dessus duquel il était juché à peu près comme un cornac Sur son clephant. Le pauvre diable avait beau s'armer de resôlution et enfoncer ses picds jusqu'à la cheville dans les étriers, il ne sautait pas moins à chaque pas de manière à compromettre son équilibre, et ne parvenait à se maintenir sur la selle que par de nombreux tours de force. De temps en temps, il jetait un regard éploré sur son compagnon de route qui marchait en avant de toute la vitesse de sa monture.

— Mylord, lui disait-1l, mettant, bien malgre lui, l'intervalle d’un soubresaut entre toutes les syllabes qu'il prononçait, sommes-nous bientôt arrivés ?

Pour toute réponse, le gentilhomme fouettait sa bête avec une baguette d’osier, et engagcait l'infurtuné voyageur à prendre patience. Mais celui-ci ne semblait guère disposé à suivre ce sage conseil.

— Jamais ce maudit cheval n'ira jusqu'au bout, dit-il avec angoisse, il ne peut plus vous suivre et trébuche à tout moment. — Allons! mon brave Chinscaper, du courage! répliqua le gentithomme, ton cheval est un vigoureux Normand qui eût porte sans peine Lady Rochester de Londres à Windsor, quoique la bonne dame fût taillée sur Ge telles proportions qu’il ne lui fallait pas moins de trente aunes de satin pour la jupe de sa robe seulement l'Fu n'as pas la prétention de rivaliser pour l’embonpoint avec lady Rochester. Tu n'es chargé que de {es pe-

chés, Roboam, et c’est à un fardeau qui ne pèse guère que sur la conscience. —Je ne connais pas lady Rochester, répondit le barbier, mais je suis sûr qu'elle ne voudrait pas être à ma place à l'heure qu'il est. — Nous n'avons plus qu’une lieuc à faire, mon garçon, dit le gentilhomme, liens-toi bien et soulève-toi sur tes étriers, cela repose. Lady Rochester est une dame d'honneur de la reine Elisabeth dont On parlait comme d’une beauté du temps de mon oncle le baronnet. Quand je l'ai connue, Chinscaper, elle avait bien changé. Je ne dirai pas qu'elle füt précisément l’ombre de ce qu’elle avait été, l'expression ne serait pas juste, car la chère dame, loin de perdre sa consistance, s'était acquis de nouveaux droits à l’admiration des hommes positifs, et sa personne avait pris un tel développe ent qu'on s’elait vu forcé d'élargir les portières de son carrosse pour qu’elle pût monter ou descendre librement. Mon oncle le baronnet en a gémi plus d’une fois, mais pour mon comple J'ai toujours trouve que la douairière figurait à merveille derrière le fauteuil de la reine, les jours de grande réception.— Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le comte, dit Roboam qui était dans une trop grande perplexité pour bien comprendre ce que Jui disait son compagnon de route, je ne dedaignerais pas en ce moment le carrosse de lady Rochester. Mon cheval est hors d’haleine, et ce village que nous apercevons devant nous depuis tantôt trois heures semble fuir à mesure que nous avancons. Voulez-vous que nous fassions une petite halte? nous nous asselerons sur l’herlie, vous me conterez

| vos campagnes de Bohème, et je lâcherat la bride

| x Biddy pour qu’il puisse paitre le long du fossé. Le | pauvre animal n’a rien mangé depuis Greenfield. — | Veux-tu me faire encore perdre une heure, maudit | barbier? s’écria lord Hildebrand; crois-tu que ce soit | en nous arrêtant dans toutes les tavernes que nous | empêcherons le clocher de Boscobel de reculer devant nous? Je devais arriver dans ce village ce malin avant Vaube, et grâce à toi, qui as voulu boire tout le long | du chemin, je n’y serai pas à neuf heures.— Tout le long du chemin! dit Chinscaper avec amertume; tout | le long du chemin nous avons lu les enseignes des cabarets pour nous désaltérer. La pinte de mauvaise }l bierre que nous avons vidée à Newroad, et que vous avez payée deux pences, ne m'a pas fait perdre la mémoire. Je me souviens parfaitement qu'a chaque | village vous promettiez de vous arrêter à la bour- | gade prochaine, mais je m'en moque. Si Bididy ne peut plus faire son service demain, s'il devient pousif, vous ne nraccuserez pas. Je vous ai assez pre-

| venu.

| A ces mots, lord Hildebrand retint vivement son | cheval par la bride et jeta les yeux sur la lourde monture-du barbier. Mais honnête Biddy trottait de | son mieux, sans donner aucun signe de lassitude ou | de mauvaise humeur. Le comte, satisfait de cet examen, hocba la tête, piqua des deux, et continua Sa

route, au grand déplaisir de Rohoam.

Tout va bien, dit-il en fermant avec soin le manteau de voyage qui tombait de ses épaules et couvrait son cheval presque en entier; tout va bien,

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et il faut espérer que nous arriverons sans encombre au terme de notre course. Je n’en serai pas fàché, Roboam, je n’en serai pas fâché. — Ni moi non plus, Mylord, dit Chinscaper ; nous avons marché une bonne partie de la nuit comme des gens qui craignent la lumière, et nous voilà à présent à dix fortes lieues de Greenfield. Je suppose que vous venez surprendre dans son lit quelque créancier récalcitrant et lui rappeler le jour de l'échéance. Pestel il faut que la somme soit ronde pour que vous quittiez ainsi Rochdale et vous promeniez à travers Champs, à peu près comme un jeune garçon qui court les aventures.

— Piüt à Dieu! soupira le comte.

Roboam s’imagina que lord Hildebrand pensait à ses jeunes années et les regrettait.

— Ma foi! dit-il, pour le consoler sans doute, j'aimerais mieux être à votre place qu'à celle d’un jouvenceau qui court à un rendez-vous. Vous reviendrez avec un sac de beaux écus, tandis qu'après deux heures de conversation avec la plus jolie fille du comté, on s’en retourne avec de belles promesses qui ne coûtent rien et qui ne valent pas plus qu’elles ne coûtent. Parlez-moi de guinées , jeunes ou vieilles! quel son agréable à entendre, lorsqu'on les laisse tomber une à une dans sa bourse et qu’on peut se dire : Demain, je les compterai encore, elles sonneront de même qu'aujourd'hui , et le vent ne les emportera pas comme il emporte les paroles et les serments des amoureux!

Le comte poussa un profond gémissement. Une 2 3

| vive agitation se peignit sur sa figure. Cependant il

parut bientôt reprendre son empire sur lui-même, et

dit en caressant le cou de son cheval :. IL faut avouer

que ce diable de collecteur a fait un bon marché en

m'achetant mon petit genêt. — Vous n’y avez pas

perdu grand’chose de votre côté, Mylord, interrom-

pit Chinscaper, car, outre les vingt-cinq livres que

vous vous êtes fait compter, vous vous êtes prudem-

t réservé le droit de monter sur votre bête lors-

que bon vous semblerait. De cette façon vous avez

| l'argent, vous avez le cheval, et vous n'avez plus be-

} soin de tirer le foin du grenier. — Cest un tour de

maitre. dit lord Hildebrand en riant dans sa barbe;

| le collecteur n’a pas à se plaindre, je ne lui ai pas

{l fermé les yeux lorsqu'il a conclu avec moi et qu’il est

venu m'apporter les vingt-cinq livres. D'ailleurs, le

genèt qu'il a acheté est un véritable trésor; il tient

du cheval arabe, qui fait cinquante lieues dans le

désert sans boire ni manger. Je suis sûr qu’en

Ecosse, où l’on voit des choses si extraordinaires en

ce genre, on ne trouverait pas un homme ou une bête

qui en püt faire autant. Pour ma part, je n'en ai ren-

contré nulle part depuis la guerre de Bohème. —

Vous en avez vu en Bohème! s’écria Roboam ; vous

| m’étonnez, Mylord, je croyais que la tempérance n’é-

| | tait pas la vertu distinctive des Allemands. Ah! vous

| | avez connu un Allemand qui restait trois jours sans boire ni manger ?

| En parlant airisi, le, barbier espérait amener le

comte sur son thême favori, les souvenirs militaires,

et le forcer adroitement à ralentir sa marche qui de-

ALEAN CAMÉRON. 1 venait de plus en plus rapide à mesure qu'ils approchaient du ne ge. Lord Hildebrand ne tomba pas dans le piége, il se hâta de satisfaire la curiosité de son compagnon, mais tout en fouettant avec sa baguette les flancs de sa monture.

— Oui, dit-il, d'un air de satisfaction qui contrastait avec la mine piteuse de Chinscaper, c’est une singulière aventure. Nous venions de quitter nos quartiers d'hiver et nous nous préparions à entrer en campagne, lorsqu'un jeune seigneur moscovite demanda à larchiduc la permission de suivre l’armée et de servir dans le corps des lansquenets, auquel j’avais l'honneur d’appartenir. L’archiduc donna au nouveau venu une compagnie et me pria d'être son parrain, c'est-à-dire de le présenter aux officiers du régiment et de lui apprendre à faire manœuvrer sa troupe. Le Moscovite était du même àge que moi, nous étions étrangers tous les deux. Bientôt une grande intimité s'établit entre nous. En huit jours nous étions devenus de vieux camarades. Nous mangions à la même table, nous montions tour-à tour Îles mêmes chevaux, et lorsque l’un de nous allait conter fleurette à quelque petite bourgcoise du Brandebourg, l’autre faisait le guct dans la rue, de peur de surprise. À notre arrivée en Bohème nous étions si contents l’un de l’autre, que nous résolümes de vivre toute la campagne sous la même tente. Nous choisimes la sienne, qui était gran de et fortcommode. Quant à la mienne, je la vendis à un capitaine de dragons. Je l'avais achetée à Berlin un an auparavant, Mituts elle avait déjà dix bonnes années de service, et un

mendiant n’en eût pas voulu pour en faire des besaces. Quoi qu’il en soit, comme on était loin des villes marchandes, j'en tirai douze beaux sequins tout neufs que j'ai encore, et que... ct que...

Lord Hildebrand n’acheva pas. Il était stupéfait de Vaveu qui venait de lui échapper. Cependant il se frappa le front et dit en toute hâte : Mais non, je me trompe, Roboam, je me trompe, il y a longtemps que ces fines pièces d'or sont parties de chez moi. Je les avais conservées par curiosité et les montrais parfois à mes amis. Bah ! elles wont pas vieilli dans mon escarcelle. Je me souviens à présent de les avoir données lors d’une levée de subsides, sous le roi Charles. Est-il bien possible qu'à mon àge on 5€ fasse encore illusion comme si l’on avait quinze ou seize ans!

— Le vieux sorcier veut me donner le change, pensa Roboam, je suis sür que son neveu trouvera les douze sequins en belle et nombreuse compagnie dans quelque coin du château. — Où donc en étaisje? demanda lord Hildebrand en jetant un regard inquiet sur le barbier. — Vous parliez d’un jeune seigneur moscovite que vous aviez pris en amitié, dit Chinscaper. — En effet, reprit le comte, rassuré par V'air indifférent de Roboam, je n’ai jamais aimé personne autant que ce pauvre Lutkievitch. Il m'est arrivé souvent de lui reprocher en termes assez durs ses habitudes de-prodigalité; mais, au bout du compte, c'était un brave gentilhomme qui ne reculait pas lorsqu'il fallait avancer, et qu'on était plutôt obligé de retenir pour qu’il ne prit pas sa volée comme un

faucon déchaperonné. — Mylord, observa le barbier, je ne comprends pas bien ce qu’il peut y avoir de commun entre ce Moscovite et le digne Allemand dont vous me vantiez tout à l'heure la frugalité. — Qui L'a dit que je voulais parler d’un Allemand, imbécile? s’écria le comte, qui n’aimait pas à être interrompu. Mets un frein à ta langue. Lorsqu'on Le raconte une histoire, tu voudrais aussitôt en savoir la fin. Allons, un peu de patience, et ménage ce malheureux Biddy. Tu folâtres sur son dos comme si {u te croyais à la danse le jour de la fête de Greenfield. Je disais done, poursuivit-il sans écouter la justification de Roboam, je disais que Lutkievitch se comportait vaillamment dans toutes les rencontres, et gagnait noblement ses éperons. Il aimait surtout les affaires d'avant-garde, où la mêlée est moins bruyante el où l’on est toujours sûr de se battre. Là-dessus, j'étais parfaitement d'accord avec lui. Nous employions done tout notre crédit auprès de l’archiduc pour être tous les jours ensemble à notre poste favori. La campagne s’écoula joyeusemenL. Nous n’avions reçu l'un et l’autre que de légères blessures, et nous nous promettions d'aller passer en Italie La mauvaise saison. Nous rentrions à petites journées dans le Palatinat, lorsqu'un matin, dans la première semaine d'octobre, l'avant-garde dont nous faisions partie fut surprise par un Corps d'infanterie hongroise et vivement attaquée sur le front et sur les flancs. Nous eùmes d’abord quelque peine à rallier nos lansquenets et à fondre avec eux sur l'ennemi. Enfin, après quelques minutes de désordre, nous les

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rangeâmes sur deux lignes et”exécutâmes quelques ) charges qui mirent les Hongrois en déroute. A la dernière, j'étais à côté de Lutkievitch; il ne m'avait

jamais paru plus gai et plus insouciant. Tout à coup,

au moment où nous donnions tête baisste dans la

colonne, je le vis chanceler sur son cheval, sa main

serra convulsivement son mat et il s'appuya avec

effort sur le pommeau de la selle. Nous arrivions sur

l'ennemi ; je ne songeai qu’à faire mon devoir et tom-

bai sur es Hongrois à grands coups d’estoc et de

| taille. Il me sembla que Lutkieviteh me suivait et ! faisait comme moi. Après une rude escarmouche, nous restämes maitres du champ de bataille. Je me | retourriai alors pour chercher mon compagnon, et le ‘4 découvris à quelques pas de l'endroit où j'étais. Je le vois encore en ce moment. El était à cheval, Li son

sabre pendait à son côté, ses yeux etaient fixes, son

visage blème à faire peur. Lutkieviteh! écriaie

je en m'élançant vers lui, qu'avez-vous? Le pauvre

garcon ne me répondit pas. Il laissa retomber la main

qu'il FN appuyée sur son cœur, et aussitôt des flots

de sang s’échappèrent de sa poit rine; j’eus à peine Île temps de le recevoir dans mes bras. — C'est vous? dit-il, en se penchant vers mon oreille, avouez que

| j'ai du malheur? J'espérais passer le carnaval à Ve- | nise. — Nous irons, mon ami, nous irons, répondisje tout troublé. Lutkievitch secoua la tête et reprit dl d’une voix plus faible : Non! j'ai senti la balle péné- | trer jusque dans mon cœur... Adieu, Brand... Je vous | | donne mon cheval. Il n’est pas beau, mais garez-le

à cause de moi, ainsi qu'ivar, mon domestique. Ils

ne vous coûteront pas bien cher à nourrir ni l’un ni l'autre... Après avoir parlé ainsi, Lutkievitch me serra le bras et rendit l'âme en murmurant le nom d'une femme qu’il aimait.

La voix du comte s'était altérée peu à peu. il essuya une larme et poursuivit avec émotion:

Oh! c’est là une belle mort, Roboam, j'ai toujours souhaité de mourir d’un bon coup de feu, plutôt que de m’éteindre lentement entre deux draps... après m'être ruiné en visites de médecin et en comptes d’apothicaires, ajouta-t-1l par un retour naturel à ses préoccupations d'ordre et d'économie.

Le barbier avait presque oublié sa fâcheuse position pour écouter le récit de lord Carmarthen, mais il ne fut pas entièrement satisfait en arrivant au denouement de l’histoire.

— Mylord, dit-il, permettez-moi de vous rappeler qu'il s'agissait d'abord d’un Allemand... — Ce fut moi qui rendis les derniers devoirs à Lutkievitch, reprit le gentilhomme sans tenir compte de l’observation de Roboam. Les lansquenets creusèrent une fosse où je déposai le corps de mon ami avec $es armes, et, lorsqu'on eut recouvert la tombe, nous nous éloignämes en pleurant. Au milieu de mon chagrin, j'oubliai d’abord Ivan et Le cheval de Lutkievitch. Ce fut seulement à la première étape que je songeai à remplir la promesse que j'avais faite au défunt. J’ordonnai aussitôt de chercher le domestique, mais on ne le trouva nulle part. C'était une espèce de Kalmouk, robuste et trapu, qui ne comprenait pas un mot d'allemand ou d'anglais, mais qui m'avait tou-

jours paru fort attaché à son maître. Je supposai qu’il était resté parmi les trainards. Trois jours se passèrent ainsi dans une complète incertitude. Enfin je résolus d’aller dire adieu à la tombe de mon ancien frère d’armes avant de quitter le pays. J’arrivai dans la plaine aux approches de la nuit et aperçus de loin un homme assis à quelques pas du tertre funèbre. Un cheval, qu’à son poil long et hérissé, à ses formes osseuses, je reconnus pour celui de Lutkievitch, était auprès de l'étranger. L'homme et la bête ne bougeaient pas plus que des statues. Cependant, comme j'avançais, l'étranger leva les veux et me laissa voir sa figure. C'était Ivan. Le pauvre garçon n’avait pas voulu abandonner son maitre, même après sa mort. Il était demeuré trois jours à la même place, sans faire un mouvement et sans prendre aucune nourriture. Le cheval, qui avait pourtant la bride sur le cou, ne profitait pas de sa liberté et se tenait à quelque distance du Kalmouk, la tête basse, les narines ouvertes comme s’il éût flairé la terre. Il semblait aussi triste qu’Ivan, et sans doute n’avait pas mangé plus que lui, car la plaine était aride aux alentours, si aride qu’une chèvre n’y aurait pas trouvé sa maigre pâture. — Parbleu ! me dis-je tout bas, voilà deux êtres précieux, on ne dépenserait pas dix couronnes par an pour leur entretien. Wilhelm prétend qu’il maigrit chez moi. Eh bien! il ira faire bonne chère ailleurs. Je remplirai les intentions du défunt, je prendrai le Tartare à mon service..et ne monterai qué ce petit cheval de l'Ukraine. En effet, je fis signe à Ivan de me suivre; et comme il avait l'habitude de

m’obéir comme à son maitre, il se leva sans prononz

cer une parole. Nous gagnâmes à petites journées la

ville où je voulais passer l'hiver ; Wilhelm fut chassé,

et mon cheval de bataille vendu un bon prix. Pen-" dant quelques semaines je fus très content de ma

nouvelle maison. Le Kalmouk semblait un peu triste;

j'avais toutes les peines du monde à me faire com-

prendre de lui, mais en somme je n'avais à me plaindre ni de l'homme ni de la bête.

— Vous auriez dù les amener en Angleterre à votre retour, interrompit Roboam. — Sans doute, reprit lord Hildebrand, sans doute! Perkins est un valet sobre et laborieux, mais il ne peut entrer en ligne avec le Tartare. Quant au genêt, il me dépensait plus d'avoine et de foin en un jour que le cheval de Lutkievitch en un mois. — Juste Ciel! dit le barbier, comment avez-vous pu Vous séparer de ces dignes serviteurs? — Ah! ce n’est pas ma faute, répliqua le comte, j'aurais volontiers doublé les gages du Kalmouk et la pitance de l'animal, plutôt que de les perdre tous les deux. Mais, un beau matin, à l'heure où, de coutume, je sortais de mon lit, j’appelle Ivan qui couchait dans une chambre voisine de la mienne. Pas de réponse! J'appelle encore, on ne répond pas davantage. Surpris de ce silence, je m'habille à la hâte et me mets en quête du Kalmouk. Il n’était pas dans la maison. Je cours à l'écurie, je cherche dans les coins et recoins, il n’y était pas non

plus, et, pour comble de surprise, le coursier avait disparu comme le valet. J'interroge les voisins. Ils

n'avaient rien vu. Enfin, un digne bonnetier, qui se

Cod

trouvait en ce moment sur le pas de sa porte, me raconta qu’au milieu de la nuit, entre deux sommeils, il avait entendu une porte s'ouvrir sur la rue, et le pas d’un cheval qui s’éloignait à petit bruit. Depuis ce jour-là, je n’ai pu savoir ce qu’étaient devenus Îles fugitifs. Je trouvai dans l'écurie la selle et les brides que j'avais achetées récemment : le Kalmouk n’avait pas jugé à propos de s’en servir. Il était parti, monté à tous crins, et sans rien emporter de ce qui m’appartenait. — Où diable allait-11? s’écria Roboam, rendre visite à la tombe de son maître, sans doute ? — Eh! mon Dieu, non! poursuivit lord Hildebrand; j'ai fait demander de ses nouvelles en Bohème, mais il n’a pas reparu dans la plaine où Lutkievitch est enterré. Les bergers qui gardaient leurs troupeaux près de cet endroit n’ont vu personne s'arrêter sur le champ de bataille. Je suppose qu’Ivan est retourné dans son désert de Tartarie, d’où il était peut-être sorti un peu contre son gré. C’est vraiment dommage, ajouta le comte avec sensibilité; aujourd’hui encore je serais charmé de voir sa vilaine figure et la crinière mal peignée de son cheval.

En achevant ces mots, lord Carmarthen s’'aperçut qu'il avait ralenti considérablement le pas de sa monture. Îl regarda devant lui; on distinguait toujours le clocher de Boscobel, mais à une grande distance.

— Mort de ma vie! je me suis oublié, dit le vieux comte en éperonnant son genêt; allons ! allons! ventre à terre, Roboam, c’est la dernière fois que je quitte Rochdale pour courir ainsi sur les grands che:

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