A0 ALLAN CAMÉRON
nées? reprit le capitaine. Les saints du Seigneur | mangeront la manne dans le désert et boiront de | Veau pure, pendant que l'étranger goûtera toutes les | délices de la terre promise! — Non! non! reprit Bot- | well, le capitaine est saisi de l'esprit de Dieu, écoutons ses paroles. — Oui, le Ciel m’inspire, s’écria Usquebaugh d’une voix enthousiaste. La route fait un détour avant d'arriver à Boscobel. En passant à travers le bois, nous gagnerons de vitesse le Philistin, et alors. Ton escopette est chargée, n’est-ce pas, Botwell? — Avec trois balles, capitaine, répliqua le prévôt. — Eh bien! reprit Gédéon en s’enfonçant | dans le taillis, que les forts en Israël me suivent En ce moment, lord Carmarthen et son écuyer | continuaient paisiblement leur voyage.
| — J'aurais autant aimé que cela n’arrivät pas, disait le vieillard en réparant de son mieux le desordre de sa toilette; j'ai cru d’abord que je ne me tirerais pas des griffes de ces diables sans y laisser ma valise. Cet argent, Roboam, ne m’appartient pas, il est à un autre qui en a besoin, et grand besoin; il faut que je le remette aujourd’hui même, dans une heure il ne m'en restera pas un penny. Je le leur disais bien, je suis le plus pauvre gentilhomme du comté, mais ils n’ont pas voulu me croire. Ah! mon Dieu! que serait-il arrivé si je ne m’étais souvenu de mon | bon temps, si je n'avais tiré ma bonne lame du four- | reau? Je tremble rien que d’y penser. Ce pauvre | Donal en serait mort et bien d’autres avec lui; allons, u | tout va bien, quoiqu'il soit arrivé assez de malheur | || comme cela. Mon manteau est en pièces, mon pour-
ALLAN CAMÉRON. 41 pcint et mon haut-de-chausses ont recu plus d'un accroc au milieu de la bagarre; je suis sûr qu'il faudra me faire habiller toutà neuf... lan prochain.
Le vieillard achevait ce dernier mot, lorsqu'une détonnation se fit entendre au milieu du bois. Le genêt, effrayé de ce bruit inattendu, se cabra avec violence. Au même instant le comte tomba lourdement sur la poussière. Roboam crut qu’il avait été désarçonné par le mouvement du cheval, et se hâta de descendre pour l'aider à se relever, mais la tête de lord Hildebrand était couverte du sang qui s’échappait d’une large blessure.
— Maudite chute! dit le barbier; vous êtes blessé; Mylord?
Le vieillard sourit avec amertume.
— Non! dit-il, les misérables m'ont frappé de loin. J'ai toujours eu un pressentiment que je mourrais comme Lutkievitch. Mais le Roih.. ah! il n’y à pas de temps à perdre. Mon Dieu! je suffoque.. Prends cette valise: ils vont*venir.. ils vont la prendre... Monte à cheval et porte-la…
Le comte ne put achever. Un murmure confus s’échappa de sa bouche. Le sang l'étouffait. El regarda le barbier avée des yeux terribles, remua les lèvres à plusieurs reprises, mais il neput se faire entendre, et expira bientôt en poussant un faible soupir.
Roboam, cette fois, avait conservé toute sa présence d’esprit-Il laissa retomber la tête du vieillard et sauta sur le genêt qui semblait lattendre. Jamais écuyer ne mania un cheval avec plus d’habileté et ne déploya plus de promptitude. En un mot, lorsque
Gédéon et les mousquetaires se présentèrent sur le chemin, l’honnête habitant de Greenfield avait disparu dans le lointain, au milieu d’un tourbillon de poussière.
— Pourquoi n’a-t-on pas tiré sur ce mécréant? dit le capitaine en s’approchant du cadavre; je suis sûr qu’il a emporté la valise. — Vous l'avez dit, répliqua Botwell, j'ai tiré ma poudre aux hirondelles, et à présent je suis fàäché d’avoir fait le coup. Cet homme à les cheveux blancs, comme mon père. — Bah! reprit Gédéon en fouillant dans les habits du comte; il a plu au Seigneur de l'appeler aujourd’hui, que veux-lu y faire? Ce n’est pas notre faute. Mais qu'est-ce que cela? ajouta-t-il en tirant de la ceinture une petite sacoche de cuir; je erois que ce sont des pièces d’or. — Faites voir, capitaine, dit Botwell en s'avançant avec vivacité. — Oui, ce sont de beaux sequins tout neufs, continua Gédéon. Qu'en penses-tu, homme pervers? diras-tu maintenant qu'il n°ÿ a pas de Providence, et que Dieu refuse le salaire à ses ouvriers? — C'est différent, capitaine, reprit le prévôt, je n'avais pas vu la bourse du Philistm. Allons-nous partager tout de suite? ajouta-t-il d’un ton insinuant. — Plus tard, plus tard, dit Usquebaugh; jetons d’abord le cadavre dans le fourré et couvrons-le de feuilles. Il sera toujours temps de compter.
Les mousquetaires obéirent. Quelques minutes après, Gédéon et son escouade rentraient dans le village de Boscobel, l'arme au bras et le port assuré,