‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 4 sur 58 · II.—LE BRACONNIER · texte numérisé non relu

II.—LE BRACONNIER

C’est un heureux seigneur ; il n'a pas de domaine, Et partant point d’ennui. Il chasse daus les champs d'autrui, Et visite, à son gré, la montagne ou la plaine, Kiuk Parricx,

Les derniers trainards de l’armée avaient à peine quitté le village, qu'un homme portant une longue carabine sort des bois avec précaution, et s'avanca jusque sur la pelouse en jetant autour de lui un regard inquiet. Il prêta un moment l'oreille aux derniers sons du tambour qui mouraient danse lointain, puis, revenant sur ses pas, il agita en l'air son chapeau. À ce signal, un jeune homme vêtu en mon-

tagnard écossais, le faucon au poing, selon la mode que les chasséurs des hautes-terres avaient empruntée aux seigneurs de la plaine, s’elança légèrement sur les rochers qui bordaient la forêt et descendit sur la place du village. Sa démarche était pleine de grâce et de noblesse. Malgré son teint hâlé par le soleil, malgré l'air calme et résolu qui semblait être l’expression habituelle de son visage, c’est à peine si, en le regardant de près, on lui eùt donné vingt ans. De légères moustaches blondes ombrageaient sa lèvre supérieure. Son plaid entr’ouvert degageait son cou dont la peau était aussi blanche que l’hermine, et sa toque verte, surmontée de plumes de même couleur, laissait retomber sur ses épaules des cheveux soyeux et boucles. Aussitôt qu'il fut arrivé auprès de son compagnon, il jeta un coup d’œil dans la direction qu'avait prise l’armée, puis, caressant la tête de son faucon : Nous avons perdu deux heures, dit-1l; 1l faut les regagner, Donal. On est dejà peut-être sur nos traces. Nous ne devons plus marcher, mais voler comme si nous avions les ailes de cet oiseau. Vous connaissez tous les chemins? — Je connais mieux les plaines du Shropshire, répondit Donal. Là, je pourrails, les yeux fermés, vous conduire par tous les sentiers des forêts. Mais, en Ecosse, je ne suis plus chez moi et je tâtonne quelquefois, comme l’aveugle qui craint de s’égarer. — Pour plus de sùreté, interrogez ces femmes, reprit le fauconnier en désignant les vieilles habitantes de Daverlochy qui, depuis le depart de Cromwell, s'étaient assises et filaient leurs quenouilles sur un tronc d'arbre renversé.

Le chasseur obéit. Mais la femme à qui il s’adressa porta un doigt à son oreille et lui fit entendre qu’elle était sourde. Donal s’adressa à la suivante, puisa uné troisième, puis successivement à toutes les autres. Il n’obtint pour toute réponse qu’un geste expressif, accompagné d’un hochement de tête silencieux; toutes les montagnardes semblaient atteintes d’une complète surdité.

— Cest une gageure, dit Bonal à son compagnon. Il paraît que mon visage n’inspire pas ici grande confiance. — Je croirais plutôt que c’est votre costume, répondit le fauconnier en souriant.

Donal, en effet, n’était pas vêtu comme les paysans du voisinage, et son accoutrement devait être une nouveauté à Daverlochy. Il portait le chapeau à larges bords, le pourpoint d’étoffe brune, les guêtres de cuir des métayers du centre de l'Angleterre. Un havre-sac de filet, une poire à poudre et une calebasse brunie par le temps, pendaient à ses côtés. Sous cet équipage rustique, le jeune chasseur avait un air aisé et engageant qui lui eùt procuré, sans doute, un meilleur accueil, si les jeunes files du village eussent été à la place de leurs grand’-mères.

Cependant le fauconnier élait impatient de continuer sa route. Il s’'approcha lui-même de l’une des montagnardes, et, après avoir réfléchi un moment, Jui dit en pur écossais : Le chevreau blanc est pris par Jes cornes dans le buisson; le laisserez-vous manger par les loups? |

En entendant ce vieux dicton, toutes les fileuses tressaillirent et arrêtèrent leurs fuseaux. Il devait

avoir pour elles un sens mystérieux, car la femme à qui s’etait adressé le fauconnier leva les yeux sur lui, le regarda avec une émotion involontaire, puis l’ac- Compagnant jusqu'aux limites du village, lui traça longuement son itinéraire.

— Âvant deux heures, lui dit-elle, vous serez dans le clan des Camérons. Dieu vous conduise!

Aussitôt les deux chasseurs se mirent en route. Donal marchait à quelque distance derrière le fauconnicr, mais le jeune homme lui fit signe de se placer à ses côtes. [ls ne tardèrent pas à entrer dans les bois immenses qui couvrent cette partie de l'Ecosse. Tantôt perdus au fond de ces gorges etroites où pénètre à peine la lumière du soleil, tantôt gravissant les âpres sommets du Lochaber, ils allaient avec la même légèreté qu’on aurait pu attendre d’un habitant du pays. Le sentier qu’ils suivaient disparatssait parfois sous les feuilles mortes ou parmi les broussailles qui garnissent la pente des précipices. Mais Donal, accoutumé sans doute à ces excursions alpestres, retrouvait bientôt son chemin. À mesure qu’ils avançalent, le pays devenait plus inhospitalier et plus aride. Les oiseaux eux-mêmes semblaient fuir Phorreur de cette solitude, et l’on rencontrait seulement de loin en loin, dans des champs de genêts, des troupes de grues sauvages qui s’envolaient en poussant de grands cris, à l'approche des deux étrangers. Cependant l’homme à la carabine aperçut dans les airs un point noir qui aurait pu paraitre immobile à un œil peu exerce. Le chasseur le regarda un moment et se tournant vers son compagnon : Nous sommes poursuivis, dit-il.

Le fauconnier tressaillit et jeta les yeux sur le senlier.

— Serait-ce le duc d’Argile? s’écria-t-il en portant la main à son poignard. — Rassurez-vous, M. Mac- Ferlane, reprit Donal en souriant. Nous n'avons êté découverts que par cet oiseau qui vole au-dessus de nos têtes. C’est un dangereux compagnon de roule, et ce n’est pas pour rien qu'on le nomme lespion dans ce pays. Jai entendu dire qu'Evan le-Fort, le dernier Chef des Camérons, poursuivi un jour par le clan des Mac-Yntosh, avait reussi à gagner les bois et s’y croyait en sûreté, lorsqu'un maudit pluvier vert fit découvrir ses traces. Malgre une vigoureuse résistance, Evan-le-Fort fut egorge.

En parlant ainsi, Donal arma son fusil et visa un instant le point presque imperceptible qui s’elait arrêté en même temps que les voyageurs. Bientôt le coup partit, et oiseau, blessé à mort, alla se perdre comme un trait au fond de la vallée.

— Tu as le coup d'œil sùr, dit le highlander en reprenant sa route. — Ne suis-je pas braconnier? répondit Donal avec une sorte d’orgueil.—Entre nous, dit le montagnard, tu as choisi là un viiain métier. Il n’a jamais fait la fortune de personne. — Que voulez-vous? s’écria Donal, je l'aime, et s’il faut vous le dire avec franchise, je ne l’échangerais pàs contre le vôtre. Ce n’est pas que j'ignore ce que c’est au juste qu'un braconnier, pauvre hère qui n’a pour tout bien qu’un vieux fusil, quelques livres de poudre, deux ou trois chiens courants, et qui est en guerre avec tous les fermiers des environs. Pour peu que le

vent souffle, que la neige tombe ou que la pluie mouille les bois, il s’en revient tristement, la carnassière Vide, et rentre au logis par la porte de derrière, de peur que sa femme ne le voie. — Il vit au jour le jour, dit Mac-Ferlane; il est à la merci du temps, la chose la plus inconstante de ce monde... après le cœur de l’homme! — Bah! s’écria le braconnier, c’est un mauvais ouvrier que celui qui se plaint Loujours de son état. Quant à moi, je suis content de mon sort. Sitôt que le jour se lève, j’embrasse ma femme et je pars. Me voilà arpentant le pays, libre comme Pair, ne craignant âme qui vive.—A l'exception des gardechasse, interrompit le highlander. — Oh! ce sont de si bonnes gens! repartit le braconnier. Lorsqu'ils m'ont aperçu au coin d'un bois, il ne faut qu’une pinte d’ale pour leur faire perdre la mémoire. Je peux ensuile continuer ma route, sans regarder derrière moi. D'ailleurs, je suis le personnage le plus heureux Gu comté. Tous les hôteliers me connaissent et me serrent la main; c’est à qui aura les meilleures pièces de mon havre-sac. Mais je suis difficile; je ne chasse pas pour tout le monde. Plus d’un gentilhomme campagnard me doit sa réputation de chasseur, et, quoiqu’on me tienne pour un homme discret, ne dédaigne pas de vider de temps à autre àvec moi une bouteille de Porto.

En ce moment, le chemin que suivaient les deux voyageurs fit un brusque détour. Mac-Ferlane et son compagnon découvrirent tout à coup une vallée plus grande que celles qu’ils avaient traversées jusqu'alors, et sur laquelle leurs regards s’arrêtèrent avec com-

plaisance. Is descendirent ensuite par un chemin ombragé au bord d’un étang d’une assez vaste étendue, et dont la surface, transparente comme un miroir, était pour ainsi dire encadrée dans de vastes prairies. Un château de structure gothique s'élevait sur la colline opposte, entouré de chênes de haute futaie. Ce coup d’œil était d'autant plus agréable, qu’on pouvait entrevoir encore, par de nombreuses échappées, des roches grisätres, des landes stériles, des ravins obscurs sur les flancs desquels s’inclinaient des pins centenaires.

— Nous voici à Lochiel, dit Donal; mais il ne serail pas prudent d’arriver au château à lPimproviste. Je vais appeler un Caméron.

En disant ces mots, Donal se pencha vers l'étang, coupa un roseau, y perça des trous reguliers et le tailla en forme de hautbois. Il porta ensuite cet instrument à ses lèvres, en tira quelques sons comme pour l’essayer, et bientôt fit entendre un air montagnard.

Quelques minutes s'étaient écoulées, lorsque le fauconnier aperçut sur l’autre rive un jeune highlander qui détachait un curragü et, sautant lestement dans la barque, traversait l’etang à force de rames. Le chasseur eut à peine le temps de faire l’eloge de sa bonne mine et de son air dégagé ; déjà le Caméron débarquait auprès des deux voyageurs et les regardait d’un air étonné.

— À la manière dont vous avez joué la marche de notre clan, dit-il à Donal,:je vous ai pris de loin pour un des enfants de Lochiel. — Nous sommes des amis,

t-il en souriant, j'aime mieux voir encore ces deux

M. Allan, répondit Donal; votre frère Evan-Dhà estil au château? — Il y est, dit le montagnard en jetant un regard de defiance sur les deux étrangers. Mais, ajouta-t-il, pourrais-je savoir qui vient le visiter ?

Le fauconnier fit un pas vers la barque et répondit négligemment : Le chevreau blanc est pris par les cornes dans le buisson ; le laisserez-vous manger par

les loups ?

A ces mots, Allan Caméron tressaiilit comme l’avaient fait les montagnardes. — Suivez-moi, Mes-

sieurs, dit-il avec empressement, vous serez les bienvenus chez mon frère.

Les trois personnages montèrent dans le curragh, traversèrent létang et, mettant pied à terre, disparurent bientôt sous les arbres de l’avenue.

Le jeune Caméron, suivi par les deux étrangers, franchit le pont-levis du château, et il allait entrer dans la cour, lorsque Donal s'arrêta pour contempler les trophées de chasse suspendus à la porte de chêne. Au milieu des défenses de sanglier, des pieds de chevreuil, des rameaux de cerf, des peaux d’écureuil et de renard, il aperçut avec surprise la tête d’une bête fauve dressant les oreilles et montrant ses dents aiguës.

— Foi de braconnier! s’écria-t-il en s'appuyant sur le canon de sa carabine, parlez-moi de voyager pour voir des choses nouvelles! IL y a vingt ans que je vis au milieu des forêts, et je n’ai jamais fait lever devant moi gibier de cette espèce. À vrai dire, ajouta-

oreilles clouces sur cette porte que d’en apercevoir lombre au coin d’un bois. — Depuis longtemps, dit ke fauconnier , il n’y a plus de loup en Angleterre. II est probable que ceux qui échappèrent au massacre jadis organise contre eux se réfugièrent en ÆEcosse, comme on voit les débris d’une armée en déroute se donner rendez-vous dans les montagnes. — Cela est possible, Monsieur, répondit Allan; mais aujourd’hui leur race est complètement éteinte. Ce loup est le dernier qu’on ait vu en Ecosse, et peut-être aussi le plus terrible. Il faisait autant de mal dans le pays qu'une armée d’habits rouges. Quand on pense au nombre de ses victimes, les cheveux vous dressent sur la tête. Nos plus hardis chasseurs lui ont servi de pâture, et il allait au-devant de ceux qui le poursuivaient, comme si son corps eût été à l'épreuve du fer et des balles. — Par Saint Dunstan! s’écria Donal en relevant sa carabine, je suppose qu’on ne l’a pas laissé mourir de vieillesse. — Un highlander la rencontre dans un carrefour, au milieu de ces bois, continua le Caméron. [l'a été sans doute plus heureux que les autres, car 1l est rentré le soir dans le clan, portant sur ses épaules la dépouille de l’ennemi. El avaït étouffé le loup dans ses bras. — Eh! comment s’appelle ce hardi montagnard? demanda le fauconnier. — Il se nomme Allan Caméron, dit avec fierté une jeune fille qui, pendant le récit du highlander, avait traversé le pont et s'était approchée sans bruit du groupe attentif. Mais, après cette indiscrétion involontaire, elle s’elança légèrement et disparut dans l'escalier tourriant de la tourelle voisine. Le faucon-

ALLAN CAMÉRON. 29) nier surpris porta les yeux du côté d’où la voix était partie, mais eut à peine le temps d’apercevoir dans la sombre spirale les plis d’une robe flottante et un pied furtif emprisonné dans un brodequin rouge. IL se tourna aussitôt vers le Caméron, et, après l'avoir felicité de son courage : Vous avez donc une sœur ? Jui dit-il, — Non, Monsieur, répondit Allan avec embarras. — Pourquoi done cette jeune fille s’est-elle enfuie? — Je lignore, Monsieur, dit le montagnard dont le trouble croissant et la rougeur subite ne pouvaient plus être attribués seulement à la modestie. — Quelle voix douce! quel pied léger ! continua le jeune fauconnier. Certes, on peut courir avec joie les hasards d’un combat quand un semblable héraut d'armes doit proclamer le nom du vainqueur. Mais à quoi pensez-vous, Allan? Vous ne me répondez pas. Cette aimable personne est sans doute une fleur de vos montagnes, une de vas parentes, peut-être? — Voilà bien des questions, Monsieur, répondit le Caméron. Il me semble que vous vous mettez vile à l'aise avec les gens et en usez un peu sans cérémonie. Êtes-vous aussi prompt à faire des confidences qu'à en demander aux autres? — J’ai tort, dit en riant Mac-Ferlane; j'ai mérité la réprimande; mais ne m'en veuillez pas, monsieur Allan. Ouand vous me connaitrez davantage, vous verrez que je suis un bon compagnon, et m’accorderez peut-être plus de confiance., — C’est possible, répliqua le montagnard. En attendant, si vous voulez voir mon frère, j'entends le son de la trompe qui nous avertit qu'il est dans la . grand’salle et va se mettre à table avec ses hôtes. —

Nous arrivons à propos, dit Donal, en suivant des yeux quelques highlanders que l'odeur du festin et le bruit de la trompe avaient attirés des parties les plus éloignées du château, et qui traversaient la cour à grands pas, pour se réunir autour de leur chef, comme à l'heure d’une bataille.—M. Hudleston est-il au nombre des convives? demanda Mac-Ferlane au Caméron.—Non, Monsieur, répondit Allan; M. Hudleston n’est point à Lochiel. — J’en suis fâché pour vous, Donal, reprit le fauconnier ; mais il faut que vousalliez à l’instant même à Connuill. Vous y verrez M. Hudleston et lui direz de ma part, de la part de Mac-Ferlane, que sa présence ici n’est plus nécessaire. Il fera bien de ne pas perdre un jour et de se mettre en route dès ce soir. — À la bonne heure! s’écria le Caméron. Voilà ce que j'appelle parler en maitre. Vous disposez de M. Hudleston comme sil était à vos ordres. Mais savez-vous bien qu’à Lochiel les vieillards se lèvent à son approche? Savez-vous qu’au nom seul de M. Hudleston, lorsqu'il est prononcé devant lui, le Chef de notre clan ôte sa toque, en signe de respect ? — Ne vous fâchez pas, monsieur Allan, répondit Donal. Il y a longtemps que nous connaissons ce digne prêtre. Avant de se réfugier dans vos montagnes, il a été caché longtemps à Boscobel, dans ma pauvre maison... C’est lui qui m’a fiancé avec Jeanne, ma chère femme. — Quoi! dit le montagnard avec joie, vous seriez de Boscobel ?..…. — Dieu merci! reprit le braconnier, les frères Penderell sont connus dans le canton. L'un est meûnier, l'autre garde-chasse, le troisième bücheron, le qua-

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ALLAN CAMÉRON. o1

trième..…. — Si vous commencez la liste de vos parents, interrompit Mac-Ferlanc, je crois que vous arriverez un peu tard à Connuil. Je vous conseille de partir, Donal.

À ces mots, le braconnier s’inclina respectucuscment et s’eloigna d’un pas rapide. Allan parut fâche de ce départ soudain, mais, aux derniers sons de la trompe qui appelait du haut des tours les convives attardés dans la campagne, les nuages de son front se dissipèrent, ct il s'empressa de conduire son compagnon dans l'intérieur du château.

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