XVIL.—RENCONTRE IMPRÉVUE
« Ce fut la dernière entrevue;
« Deux fois il me nomma sa sœur ;
«Sa voix me sembla plus émue,
« Mais elle avait plus de douceur,
« J'oubliai l’hôte et la demeure,
« Pour lui parler de mon amour.
« Maintenant, helas ! je le pleure,
« Car il est parti sans retour. »
Que fais-tu près de ta fenêtre ?
Tu crois encor qu’il reviendra.
L'heure sonne ; il est mort peut-être ;
Tu »’as plus de frère , Sarah !
Lo&ax,
Le chemin que Patrickson avait fait prendre aux soldats en quittant Boscobel-House conduisait directement au village de Boscobel. L’escorte ne tarda pas à s'arrêter devant une maison d'assez belle apparence qui avait servi autrefois de presbytère. C'était là que Cromwell attendait, depuis une heure, le résultat des recherches qu’il avait organisées sur tous les points de la campagne. Le cierc traversa rapidement la première salle, où quelques mousquetaires prêchaient et disputaient à haute voix. Il monta ensuie avec sa prisonnière l'escalier du premier étage, el s'avançant vers deux officiers qui causaient familièrement auprès d’une fenêtre, leur demanda s'il
pourrait parler au général. L’un d'eux, dont l’embonpoint et la joyeuse figure rappelaient involontairement une des plus plaisantes créations de maitre Will, l'honorable Falstaff, se retourna aussitôt, et, après avoir passé sa gourde à son étique compagnon , entra dans la chambre voisine pour y prendre les ordres de Cromwell. Il revint au bout d’une mi- | nute, et introduisit Patrickson devant le chef parlementaire.
Miss Ramsay avait suivi sans résistance les soldats qui étaient venus l’arracher à la maison de son père. Elle n'avait pas prononcé une parole, de peur qu’à sa voix le juge ne fût accouru pour la défendre, et que le jeune prince ne füt ainsi compromis au milieu du tumulte. La présence du clerc ne suffisait pas pour expliquer les véritables motifs de cette violence. Elle
pensait bien que ce devait être quelque nouvelle ma- | chination de Patrickson contre son bienfaiteur, mais elle ne pouvait comprendre de quelle manière elle |
servirait d’instrument à la ruine de son père. Elle
avait dédaigné d'interroger le clerc à cet égard; quel-
ques mots seulement échappés aux soldats lui avaient R
appris le nom ce l’homme redoutable devant lequel
elle allait paraitre. | Cromwell était assis devant une table chargée de
papiers, de lettres ouvertes el de notes confuses.
Quoique ses vêtements fussent mouillés, il se tenait
à une grande distance du feu de houiile qu’on avait
allumé dans l’âtre afin d’assainir un peu Papparte-
ment, qui avait été longtemps inhabité. Quelques
livres de controverse étaient entasses pêle-mêle sur
un banc à côté de son épée, et son large chapeau était posé sur la cheminée antique auprès d’un sablier couvert de poussière.
Aussitôt qu’il vit entrer Patrickson, il laissa tomber la plume qu’il tenait à la main, et sans le saluer ni l'inviter à s'asseoir, il lui ordonna froidement de présenter une chaise à miss Ramsay. Judith prit place sur le siége en face de Cromwell. Elle joignit les mains sur ses genoux et attendit dans une atutude calme et modeste le résultat de cette entrevue. Le général, après avoir échoué dans ses recherches, était bien décidé à ne laisser échapper aucun moyen de retrouver les traces qu'il avait perdues. Il avait donc accueilli avec moins de hauteur le clerc ambitieux lorsque celui-ci était venu lui proposer l'interrogatoire de miss Ramsay comme une mesure de prudence qui devait éclairer la conduite du juge et mener peut-être à de plus importantes découvertes. Îl n'avait point autorisé formellement Patrickson à violer le domicile d'un magistrat, mais il avait laissé entrevoir au capitaine Usquebaugh qu’il n’y avait pas d'inconvénient à mettre une escouade dé mousquetaires à la disposition du délateur. Grâce à cette réserve, il espérait recueillir le Lénéfice de l'expédition en rejetant sur un autre ce qu’elle pouvait avoir d’odieux.
— C'est vous que l’on nomme Judith Ramsay, ditil d’un air insinuant, vous êtes la fille de sir John Ramsay, juge de Boscobel? — Oui, Mylord. — Vous savez pourquoi on vous à conduite dans cette maison? poursuivit Cromwell. — J'attends que vous daigniez me l’apprendre, Monsieur.
Le général reprit sa plume et traça au hasard quelques figures irrégulières sur le papier qui était devant lui. Après.un instant de réflexion, il leva sur la prisonnière un regard caressant et dit avec une franchise apparente : Votre père est mon ami, MISS Judith; c’est un homme dévoué à la république, et que j'ai vu avec le plus grand plaisir à Windsor. Je Jui veux du bien ainsi qu’à tous ceux qui lui appartiennent, quoique, si j'en crois certains bruits, sa belle et jeune fille ne suive pas en tout ses exemples. Elle a été élevée, dit-on, par sa mère dans les erreurs du papisme. On l’accuse de visiter souvent, de recevoir chez elle les serviteurs de Bélial, qui ne sont que trop nombreux dans cette province, d'assister la nuit, malgré les défenses expresses du parlement, aux mystères d’iniquité qu'ils célèbrent dans les bois. Ces gens qui ont plus d’une raison pour chercher les ténèbres et qui brülent l’encens devant plus d'une idole, elle les appelle ses amis, ses frères. — Cela est vrai, Mylord, répondit miss Ramsay avec dignité, mais j'appelle aussi mes frères ceux qui les persécutent. — Ce n’est pas là la question, reprit le général, s’apercevant avec déplaisir qu'il avait affaire à un esprit ferme et éclairé. Ges hommes que vous protégez, Mademoiselle, ne s’assemblent pas seulement pour prier à genoux devant de muettesimages. Leurs réunions ont un but plus coupable encore, s'il se peut. Je le sais; j'en ai les preuves. On y conspire
contre les lois du pays, contre la république, contre
moi-même. Suis-je bien informé? — Non, Mylord, on vous a trompé, répondit la jeune fille; si les per-
sonnes dont vous parlez se rassemblent en secret, c’est parce qu’on a fermé les temples où elles se réunissaient autrefois à la face du soleil. Ne pouvant leur reprocher d’autre crime, on leur en a fait un de leur fidélité à la religion de leurs pères. Mais il serait à souhaiter, croyez-moi, que l'Etat n’eût pas de citoyens plus dangereux. — Vous blämeriez donc, dit Cromwell, tous ceux qui songeraient aujourd’hui à troubler le repos de PAngleterre? — Oui, Mylord, repartit miss Ramsay avec assurance. — Eh bien! s’écria Olivier, vous pourrez, miss Ramsay, me donner une preuve de votre sincérité. Ces hommes pieux, dont vous prenez si chaudement la défense, donnent, diton, asile à des gens proscrits par les lois. On assure que c’est parmi eux que se cache le roi d'Écosse, en attendant qu’il puisse rallumer la guerre civile. Mon devoir est de m’assurer par tous les moyens possibles si ces bruits ont quelque fondement. Pour arriver à la découverte de la vérité, je ferai arrêter s’il le faut tous ceux de vos co-religionnaires, femmes, enfants, vieillards, qui me seront dénoncés comme suspects. Votre père sera le premier à me prêter son assistance pour l'exécution de ces mesures, car il y va du repos de ia république. Mais vous pourriez lui épargner, ainsi qu'à moi-même, cette tâche pénible, si vous me disiez sur-le-champ les noms de vos amis, si vous me faisiez connaitre le lieu où ils se rassemblent secrètement et toutes les retraites cachées qu'ils ont dans ce pays. Par ce moyen, là vérité serait bientôt connue. Que vous importe? S'il n’y a ni trahison ni complot, si vos amis sont innocents, je vous promets
de n’inquiéter personne. Je punirai même les dénonciateurs. Mais si nous trouvons des coupables, n’estil pas juste qu’ils soient punis? Vous l'avez dit vousmême ; vous ne rétracterez pas vos paroles. — Si je vous ai bien compris, Mylord, répondit Judith, vous exigeriez que je livrasse entre vos mains des gens dont la seule faute est d’avoir peut-être accordé Phospitalité à un proscrit. J'ignore si les lois humaines ordonnent de trahir de tels coupables, mais je sais que Dieu ne l’ordonne pas. Excusez-moi done si, en cette circonstance, je refuse de vous obéir. — Jeune fille, dit Cromwell avec impatience, vous parlez le langage d’une rebelle. Il n’est permis à personne d'ignorer les lois, et il y en a une qui punit de mort Charles Stuart, ses adhérents, ses complices, et tous ceux qui par leurs actes, ou par leur silence, défendraient une cause que le Seigneur a condamnée. — Ces menaces ne sauraient m’effrayer, Mylord, répondit miss Ramsay avec une simplicité pleine de noblesse; je sais maintenant ce que vous demandez de moi, et il ne me reste plus qu’à me taire. — Votre discrétion ne les sauvera pas, dit le général, en fixant sur la jeune fille son regard froid et dur, car je connais les audacieux qui ont osé donner le pain et le sel à cet Absalon fugitif. Ils sont quatre frères et on les nomme Tenterall. — J’en demande pardon à Votre Excellence, dit Patrickson, heureux de rappeler la part qu’il avait prise dans l'instruction de cette affaire, ces Moabites se nomment Penderell. — Cela importe peu, dit Cromwell; quel que soit leur nom, ils ne m'échapperont pas. Quant à vous, Mademoï-
selle, pensez-y bien; si vous continuez à vous taire, je saurai bien interpréter votre silence.
Judith baissa les yeux et ne répondit pas. Le gé- | néral, dont les récentes mésaventures avaient déconcerté la patience, se leva et se promena à grands pas | dans la chambre. Il s’'approcha ensuite de la cheminée. Patrickson, qui se tenait accoudé sur le marbre, l'aborda humblement et lui dit quelques mots à voix basse. Aussitôt Cromwell se tourna vers miss Ramsay et lui demanda si elle n’avait pas séjourné quelque temps en Ecosse, dans le clan des Camérons. Judith \ parut étonnée de cette question; mais pensant que son aveu ne pourrait compromettre personne, elle | répondit affirmativement. — Faites entrer le prison-
nier, dit le général en ouvrant la porte de la chambre où buvaient encore le capitaine Gédéon et son lieutenant De profundis.
Cet ordre fut bientôt exécuté. Allan Caméron, les mains liées par une corde grossière, la tête nue, entra dans l'appartement. Ses gardiens s’arrêtèrent à la porte.
— Approchez, dit Cromwell, et regardez cette jeune fille.
| À ces mots, Judith tourna vivement la tête et jeta | | les yeux sur la personne à laquelle on allait sans | doute la confronter. Les deux amants se reconnurent à la fois, et poussèrent un cri de surprise. Ils ne s’attendaient guère, en effet, à se rencontrer dans un lieu et dans des circonstances pareilles. Miss Ramsay croyait son jeune ami en hberté, et sans doute elle | eùt préféré ne le revoir jamais, plutôt que de le re- LE. trouver entre les mains de Cromwell.
— Allan! s’écria-t-elle. — Judith! murmura je bighlander, vous icil — Ah! dit le général, nous assistons à une scène derreconnaissance. Gela est fort touchant, et j'espère que vous me saurez gré de vous avoir ménagé cette entrevue.
En parlant ainsi, Cromwell se dirigea vers la table et reprit la place qu’il avait abandonnée. Après avoir échangé tout bas quelques mots avec.Patrickson, il baissa les yeux et sembla se recueillir en lui-même, Enfin, il tourna la tête vers Judith et lui dit brusquement : Qu’alliez-vous faire en Ecosse avec votre père? — Vous n’ignorez pas que c’est malgré nous que nous avons fait ce voyage, répondit Judith. On ne demande pas à la feuille que Porage emporte pourquoi elle prend le chemin de la vallée plutôt que le chemin de la plaine. Mon père a été, pour ainsi dire, capturé par un capitaine contrebandier qui, au lieu de le conduire à Chester, selon sa promesse, a changé de route pendant la nuit et est allé mouiller à Dumbarton, — Mais, dit Cromwell, n’êtes-vous pas restés plus d’un mois au milieu d’un clan montagnard ? Comment expliquer ce long séjour d’un magistrat loin de sa maison, loin de son comté, si, en effet, il avait pas quelque intérêt à demeurer parmi les rebelles? — Savez-vous, Mylord, ce qui me retient en ce moment dans cette demeure? répliqua Judith, Croyez-vous que ce-soit l'intérêt ou le plaisir? — Vous n'êtes point prisonnière, dit Cromwell avec
“une certaine affectation de galanterie. — Eh bien!
Mylord, mon père était aussi libre que je le suis maintenant, dit Judith en montrant le factionnaire (m] 6
qui gardait l'entrée. — Cela m'étonne, reprit Olivier. Je n'ai jamais compris le motif que pouvait avoir le laird de Lochiel pourretenir captifs dans sa {anière un vieux chasseur de renards et une jeune fille, si ce w’est peut-être de leur faire payer une bonne rançon: Mais si le chef montagnard Wavait pas d'autre but, ik fauteroire que votre père a bien marchandé, et s’est fait un peu tirer l'oreille pour délier Les cordons de sa bourse. — Sir John et-sa fille sont partis sans rançon, s’ccria Allan. Els ont été retenus par violence el pour des raisons connues seulement de mon frère. Ils seraient peut-être encore prisonniers dans nos montagnes, si le son des cornemuses neùt appelé les Camérons en Angleterre. — Paix! jeune homme, dit Cromwell... Je ne vous interroge pas. Vous vous {aisiez ce matin quand vos paroles pouvaient être utiles à quelque chose. Il parait, ajouta le général à voix basse, que pour faire croasser le corbeau, il suffit de lui montrer la corneille; je men souviendrai. Je suis charmé, poursuivit-il à haute voix, des éclarcissements que vous me donnez à, miss Ramsay. Mais, dites-moi, ne s'est-il rien passe d’ext raordinaire pendant votre séjour à Lochiei? — Rien, Mylord, répondit la jeune fille. — Pardon, reprit Allan. Mademoiselle ne sait peut-être pas que trente montagnards ont désarmé et mis en fuite cinq cents soldats de l’armée républicaine. — Paix ! jeune homme, dit Olivier en fronçant le soureil; ce n’est point là ce que je demande à miss Ramsay.— Au fait, repart Allan d’un ton moqueur, cela n’a rien de bien extraordinaire. — En voilà un, murmura Pa-
trickson, à quisa langue coupera le cou. — Vous m'avez entendu, miss Judith, reprit Cromwell. Re flechissez-y bien. — Plus je réfléchis, Mylord, dit la jeune fille, moins je comprends le but de toutes les questions que vous m’adressez. Nous voilà bien loin, si je ne me trompe, de notre point de départ. — Nous en sommes plus près que vous ne le voudriez, je pense, dit le général, car vous refusez de répondre. — Ce n’est pas la crainte qui m’arrête, dit Judith, c’est le respect que je dois à mon père. Il a fait le voyage de Londres exprès pour justifier sa conduite devant le conseil d'Etat. Ses explications ont éte agréées comme elles devaient l'être ; et je m'étonne, Mylord, que vous reveniez sur ce sujet. En Ecosse, comme en Angleterre, mon père s’est toujours montré un loyal serviteur du gouvernement. Personne n’a le droit d'en douter quand c’est lui-même qui J'atteste. Je lui ferais injure, si je croyais que ma parole aura plus de poids que la sienne. Voilà pourquoi je me tairai. — A la bonne heure, dit Olivier. Mais il est au moins bien étrange, permettez-moi de vous le dire, que dans les explications que sir John m’a données à Windsor, il ne m’ait point parlé de lPepisode le plus important de son voyage. Il a vu Charles Stuart à Lochiel. Pourquoi m'a-t-1l caché cela? Coinment se fait-il qu’il ait garde le silence sur cet événement? cela m'aurait paru tout aussi intéressant que l’histoire du contrebandier et toutes les autres sornettes qu’il n’a débitées.
On voit que les soupçons que le clerc avait su 1nspirer au général sur la complicité de Judith avec les
| anis de Charles Stuart avaient acquis, dans l'esprit | du chef parlementaire, une sorte de consistance. La visite du prince à Lochiel, qu'il avai apprise le main même de la bouche d’Allan, arrestation du jeune | | montagnard dans la forêt de Boscobel, les rapports [! qui avaient existé entre les deux prisonniers, tout | ecla avait donnéun corps à une accusation qui auparavant était sans base. Cromwell comptait beaucoup { sur l'effet de la dernière question qu'il venait d’a- | dresser à la jeune fille. Mais celle-ci repondit sans se déconcerter.
Hi est facile, Mylord, de justifier le silence que mon père a garde sur un événement qui, d'ailleurs, \ ne le concernait ni-de près ni de loin, et de détruire d'un seul mot les charitables conjectures qu'on en voudrait Girer. Le roi vint à Lochiel sous des habits de montagnard et mon père ne le reconnut point. Ge fait qui vous semble si important, mon père lignore encore.
L'accent de vérité avec lequel Judith prononça ces mots ne pouvait laisser aucun doute daus l'âme du général. En vain le clerc hocha la tête en signe d’in-
crédulité, Cromweil savait par une expérience récente
pl combien une pareille erreur est facile. Et abandonna | il donc ce point de l'accusation, qui d’ailleurs n'était | pas pour lui le point capital, et continua ainsi : Et | vous, miss Ramsay, avez - VOuSmreconnu Charles | L4! Stuart ?—Oui, Mylord.—Sans doute il vous a parlé? | RU reprit le général. Vous avez connu ses projets, et Vous 17 vous êtes ménagé peut-être, à tout évenement, les 1.4 moyens de vous revoir en Angleterre ? — Non, My-