OÙ ALLAN CAMÉRON
de se revoir après une Jongue absence tint quelque place dans.ce muet langage. Is étaient encore lun près de Pautre comme dans la vallée du Lochaber, il ny avait plus entre eux que la faible distance mesurée par le respect et l'amour ; mais quelle difference! Non-seulement les minutes étaient complées , mais encore chaque grain qui coulait du sablier annoncait visiblement l'approche d’une séparation éternelle.
À cette heure suprème, Judith s’oublia; et fixa un instant ses yeux obscurcis par les larmes sur ceux du montagnard; puis elle les baïssa tristement sur les liens étroits qui le retenaient enchainé. Le highlander, qui cherchait à lire dans le cœur de la jeune fille, se rappela involontairement leur dernière entrevue x Lochiel. 11 secoua la tête avec mélancokhe et murmura d’une voix douce : Voila des liens que vous ne briserez pas, J udith.
Les pleurs que miss Ramsay retenait avec peine s’échappèrent abondamment et inondèrent son visage.
— Oh! ne pleurez pas, mon amie, reprit Allan, ne pleurez pas sur moi. Maintenant que je vous ai revue, je puis mourir ; je n’emporteral qu'un regret. celui de n’avoir pas embrassé.mon frère. — Je vous l'avais bien dit, Allan, répondit miss Ramsay sans essuyer ses larmes, nous n’étions pas faits Pun pour l’autre; le temps, le lieu, les passions des hommes, tout nous avait séparés. Nous pouvions nous rencontrer encore parce que nous servions la même cause ; nous pouvions nous rencontrer, Mais, COMME les martyrs de
la Grèce et des Gaules, dans le cirque romain où Îles rassemblait la même persécution. Ce ne devait être que pour nous adresser de la main un dernier adieu en nous montrant le ciel!
Allan n'avait point été trompé par les menaces de Cromwell. Il avait compris que le général se proposait seulement d'effrayer Judith, afin de lui arracher ainsi le secret qu’elle voulait garder. Rassuré à peu près sur le sort de la jeune fille, il s'abandonna sans réserve au plaisir de la voir, de l'entendre, de lui parler, et oublia entièrement que sa propre sentence
était rendue.
— Oh! dit-il, je n’espérais pas être assez heureux pour me trouver un jour si près de vous, pour respirer le même air que vous respirez. Depuis que j'ai pu quitter ma retraite, ajouta le Caméron, sans parler des blessures qui l'avaient retenu chez le paysan gallois, j'ai pris le chemin de PEcosse. Je croyais avoir assez d’empire sur moi-même pour gagner les monts Cheviot sans penser au pays que vous habitiez. Âlais, malgré moi, je me sentais attiré vers les plaines de l'ouest par celte force mystérieuse qui m'avait Conduit sur vos traces, à pâle White-Lady! Chaque fois que je m’arrêtais pour demander mon chemin au passant, le nom de Boscobel venait se placer sur mes lèvres; c'est ainsi que je suis arrivé dans ce bois, et que pendant trois nuits j'ai erré autour de votre maison, épiant votre ombre derrière vos rideaux, cherchant la place où votre pied pouvait s'être posé, et regrettant de n'être pas l'un de vos serviteurs, pou
arriver jusqu’à vous et vous dire. — Allan ! Allan !
s'écria Judith hors d'elle-même, je vous avais dit de
m'oublier!
En parlant ainsi, miss Ramsay couvrit son visage
de ses mains et resta un moment immobile sur sa
chaise qu’elle n'avait pas quittée.
— Oh! pardon! je vous ai offensée peut-être, dit Allan avec regret; je voudrais cependant ne vous Jaisser de moi qu'un doux souvenir; j'ai eu tort, j'aurais dû garder ces aveux qui vous blessent; car vous ne voulez être pour moi qu'une étrangère. Vous avez tenu parole, Mademoiselle. Fl vous a été facile de ne plus penser au pauvre highlander aussitôt que vous avez cessé de voir le sommet de ses montagnes. Vous ne l'avez pas regretté, et si vous ne l'aviez revu dans cette maison, vous auriez bientôt oublié même le nom qu'il porte. Ah! je le vois maintenant, pourcuivit.il d'une voix altérée, je n’était pas digne d’être aimé de Judith! — Qui, vous! si noble, si généreux, si brave! s’écria miss Ramsay; je ne sais personne qui ne vous eùt aimé après vous avoir connu seulement quelques jours!
Elle avait à peine achevé ces mots qu'une rougeur subite vint colorer son visage; elle s'arrêta, effra yée de la confidence involontaire qu’elle avait faite de sa tendresse. Cet aveu n’avait plus les mêmes dangers que la prudence lui eüt justement fait redouter peu d'instants auparavant, quand le montagnard était libre, quand ils pouvaient se promettresencore V'un à l'autre un long avenir; mais Judith. n’eüt voulu s'occuper alors que des graves sentiments. qu'inspire à une âme religieuse la certitude d'une mort pro-
chaine. Elle reprit donc d'une voix tremblante d’émotion : Ce n’est plus vers la terre, c’est vers le ciel qu'il faut tourner notre cœur. Allan, bientôt nous paraitrons ensemble devant Dieu, qui a vu toutes nos actions, qui entend toutes nos paroles et qui sait la moindre de nos pensées. IL faut nous detacher de tout ce qui est périssable et ne plus mettre nos espérances que dans un monde meilleur. Là, continua Judith, se laissant aller malgré elle aux impressions qu'elle voulait fuir; là peut-être nous nous -rétrouverons, et il ny aura plus entre nous les obstacles invincibles qui nous séparaient sur la terre ; car, vous le savez, Allan, nous étions coupables de songer l’un à l'autre. J'avais beau garder devant vous un visage serein, OU, COMME dans le chàteau de White-adies, me dérober à vos regards et refuser de répondre à votre Voix; j'aurais voulu vous suivre quand je m'éloignais de vous, el vous retenir près de moi à l'instant même où je vous conjurais de me quitter. Je sentais que l'air me manquait loin de vous. Vainement je cherchais à me faire illusion et à cacher aux autres comme à moi-même ce qui se passait dans mon âme; tout jusqu’à la prière, était inutile, et mou cœur brûlait interieurement, comme la lampe que je voilais le soir afin que sa lueur ne révélàt pas à mon père mes veilles et mes insomnies. — Ah! secria le montagnard avec transport, VOUS m’aimez : Ce cri du highlander fit tressaillir Judith. Elle ne s'était pas aperçue du chemin qu’elle avait fait, et vit avec effroi qu’au lieu de parler des choses éternelles, elle s'était arrêtée avec trop de complaisance sur ses
chagrins d'amante. Elle allait sans doute essayer de réparer sa faute, mais le Caméron; clevant avec effort ses deux mains captives, lui dit d'une voix suppliante: Non! non! vous ne rétracterez pas vos paroles. je l'ai bien entendu! vous m'aimez! Ne détournez pas la têle et laissez-moi lire dans vos yeux que je ne me suis pas trompé... Vous n'aimez, n’eslce pas? me voilà heureux pour jamais.
En ce moment, un pas lourd et mesuré résonna sur le parquet de la chambre voisine. Les deux prisonniers se regardèrenten pâlissant; les cinq minutes fatales s'étaient écoulées, et ils n'avaient point songé encore à la réponse qu’ils devaient faire au général. Bientôt la clef tourna dans la serrure et-Gromweil entra dans l'appartement. Il jeta un coup d'œil rapide sur Judith et sur le montagnard, qui étaient restés à la même place où il les avait laisses en partant.
— Eh bien! dit:l, où est Charles Stuart ?
Les deux amis gardèrent le silence.
— Miss Ramsay, reprit Cromwell, vous ne répondez pas?
La jeune fille jeta un regard sur Alan et se leva d'un air troublé : Mylord, dit-elle," äemande à voir mon père.— Vous parlerez ensuite! s’écria le général avec une joie mal déguisée. — "Non, Mylord, je mourral!..….
Le nuage qui passa sur le front de Cromwell effraya le highlander lui-même. On eütspu croire ‘un moment que toute la colère du chef parlementaire allait tomber sur l’audacieuse fille qui o$sait ainsi lui