‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 37 sur 58 · ALLAN CAMÉRON. S · texte numérisé non relu

ALLAN CAMÉRON. S

résister; mais en tournant la tête, il aperçut Aîlan et un sourire sardonique vint errer sur ses lèvres. Ce fut le dernier signe qu'il laissa voir deson déplaisir, Ïl ne tarda pas à reprendre son aspect froid et sévère, comme ces eaux profondes dont une pierre lancee par la main d’un enfant trouble un instant la surface, mais qui recouvrent aussitôt leur effrayante jinmobilité.

— À nous deux maintenant! dit-il au highlander; vous avez eu, je pense, le temps de réfléchir au parti que vous vouliez prendre.

Allan avait fait aisément, comme nous Pavons vu, Je sacrifice de sa vie; mais, depuis son entretien avec miss Ramsay, depuis qu’il était sûr d’être aimé, si la mort ne Peffrayait pas, il ne pouvait du moins se defendre un regret involontaire, en pensant qu’il allait mourir si jeune et si près d’être heureux. Il ne songea point cependant à plaider sa cause et se contenta de répondre avec simplicité : Si vous ne poursuivez en moi que le soldat de Worcester, je mai rien à dire pour me defendre; mais si vous croyez atteinäre un ces compagnons du prince fugitif, je le déclare sur l'honneur, vous frapperez un innocent. — El faut voire alors, dit Cromwell, que si vous connaissiez la retraite de Charles Stuart, vous ne balanceriez pas à m'y conduire ?

En entendant cette question le montagnard vit s'évanouir les frêles espérances qu’il avait fondées sur la déclaration qu’il venait de faire. I poussa un soupir et dit avec une courageuse fermeté : Je ne veux pas vous tromper, Monsicur, dûl ma franchise

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me porter malheur ; je vous avoue que je serais fidèle au Roi prosérit comme je l'ai été au Roi victorieux. — Qu'il vous soit fait comme vous avez voulu, dit Cromwell en frappant sur la table avec le pommeau de son épée.

A ce signal la porte s’ouvrit, et De Profundis entra dans la chambre, accompagné de plusieurs soldats. Judith, qui se croyait enveloppée dans l'arrêt de mort que venait de rendre le général, ne parut point troublée. Elle demanda une seconde fois la permission de voir son père, pour lui adresser ses adieux.

— Asseyez-vous, miss Ramsay, dit Cromwell d’une voix plus douce qu’on n'aurait dù Sy attendre dans une semblable occasion, votre heure n’est pas venue. Vous n’avez qu’une chose à faire à présent, c’est de prier Dieu pour ce jeune homme. Quant à vous, De Profundis, vous allez tordre le cou à cet aiglon; il s’est échappé trop tôt de son aire. æ

De Profundis, à qui cet ordre n’avait rien té de sa bonne humeur, se hâtait d’obéir, mais avec sa lenteur ordinaire, lorsqu'une main décharnée, attachée au bout d’un long bras, s’abattit sur l'épaule du condamné. C'était Usquebaugh qui venait réclamer sa proie. Il voulait régler lui-même ses comptes avec le montagnard, et n’était pas homme à confier à un autre, même à son meilleur ami, le soin de sa vengeance. Il poussa donc rudement le Caméron au

milieu des mousquetaires, et donna l'ordre du depart.

Judith compritalors pour la première fois qu'Allan seul devait mourir. Cette pensée la frappa plus cruel

lement que ne l'avaient fait toutes les menaces de Cromwell. Elle sentit tout à coup ses forces l'abandonner et ses genoux se dérobèrent sous elle. Tremblante, éperdue, elle fit néanmoins un pas en avant comme pour arracher le highlander aux-soldats qui l’'entrainaient, mais ils s’éloignaient avec rapidité, et Judith eut à peine Ie temps de voir le regard d'adieu que lui adressa le Caméron. Ses yeux se troublèrent; on eût dit que la vie allait Pabandonner. Elle resta immobile et sans voix, une main posée sur son Cœur, l'autre sur le marbre de la cheminee, où elle fut obligée de chercher un appui pour ne pas tomber sur le parquet.

Cromwell était un homme inexorable, inaccessible à tous les sentiments de la nature, toutes les fois qu'il s'agissait des intérêts de sa politique; mais par un étrange contraste, lorsqu'il rentrait dans sa famille, quand il cessait d’être un rêveur ambitieux pour n'être plus qu’un père ou un époux, il abdiquait pour ainsi dire son pouvoir entre les mains de sa femme et de sa fille. Il devenait alors un enfant craintif, un de ces maris bourgeois qui se laissent aveuglément conduire par leurs impérieuses mottiés. Sa fille surtout avait pris sur son âme un ascendant presque irrésistible. I avait pour elle une affection qui allait jusqu’à la faiblesse. L'âge, la beauté, la force de caractère de miss Ramsay, lui rappelèrent involontairement ce maitre bien aimé qu'il avait laissé à Windsor. Ses entrailles s’'émurent, et il eut un instant pilié du désespoir de Judith.

Cependant il est difficile de savoir si la compassion

eut autant de part qu'une froide politique dans la démarche qu'il fit auprès de la prisonnière.

Miss Judith, lui dit-il, en la conduisant vers la fenêtre, vous #oyez la-bas ce jeune homme qui s'éloigne au milieu des soldats.

Judith regarda malgré elle, et vit Allan qui marchait en tournant de temps en temps la tête vers l'ancienne maison du pasteur; le capitaine avait encore la main sur son épaule; un oiseau de proie tournoyait dans les airs au-dessus de ce funèbre cortege.

— Miss Judith, continua le général, vous, pouvez le sauver ! Dites un mot, et un cavalier partira ventre à terre pour lui porter sa grâce. Un mot! entendezvous? Où est Charles Stuart?

De sourds gémissements s’'échappèrent de la poi- {rine de la jeune fille.

— Oùest-il? où est-il? poursuivit Cromwell, vous n'avez plus qu'un instant pour répondre... Tout sera bientôt consommé! — Non! non: jamais! s'écria Judith en reculant jusqu'au fond de la chambre pour ne plus voir le highlander qui s’éloignait toujours.

En ce moment on entendit dans da chambre voisine la voix retentissante d’un homme qui voulait entrer à toute force, malgré la consigne, auprès du général,

Cromwell reconnut le son de cette voix. I ouvrit la porte et dit d’un air calme : Laissez entrer M. le juge Ramsay.

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