XXI.— NUMP
Quoique né sans aïeux, Jusqu'au sceptre des rois il a porté ses vœux, Mais son ambition le punit à toute heure;
Le remords dans son cœur à fixé sa demeure.
Tuonas Gnay.
Avant de continuer notre récit, nous pensons qu'il ne sera pas hors de propos de dire comnient le chef parlementaire a ete conduit dans la maison de Donal.
A six heures du soir, Cromwell n'avait pas quitté le presbytère. Il était encore assis auprès du foyer et plongé dans une méditation profonde. On ne se ferait pas une idée précise de l'état de sun âme, si l'on ne se rappelait qu’il était alors arrivé à une époque importante de sa vie, qu'il touchait pour ainsi dire à une crise de sa destinée.
Le succès de la dernière campagne, en lui assurant l'appui d’une armée enthousiaste, l'avait rendu le maitre du sort prochain de l'Angleterre. Il était invesli des pouvoirs les plus étendus, mais il rêvait d'autres honneurs, et à mesure qu’il avançait dans la carrière, il en reculait les limites. Dejà il se laissait dire par ses amis que pour rétablir l’ordre dans Île pays, il fallait placer le pouvoir dans une main ferme et éprouvée, l'environner d'un prestige qu'il avait malheureusement perdu, en un mot, el l'on répetait cela à voix basse, qu'israël, las du gouvernement des Juges, demandait un Roi au Seigneur. On sait ce que fit plus tard le général républicain. [ cacha le pouvoir absolu sous un titre modeste et décevant, el oublia dans un vieux coffre les manteaux de velours Lbrodés aux armes d'Angleterre qu’il avait achetés pour quelques livres sterling à la vente du mobilier de la couronne. Ces royaux insignes devinrent pour Mylord Protecteur ce qu'ils avaient eté pour Forateur obscur de la chambre des communes , des huchets de la vanité. Mais après la bataille de Worcester, Cromwell prêtait plutôt l'oreille aux conseils de l'ambition qu’à ceux de la prudence. Etonné luimême de son élévation rapide, il jetait un defi à la
fortune, comme un joueur heureux qui s’abandonne aux hasards d’une audacieuse martingale. Le langage figuré de l’Ecriture, qu’il savait accommoder aux be soins du moment, lui servait à provoquer autour de lui des ouvertures flatteuses et à déguiser ses secrètes intentions. Il marchait ainsi vers son but par une roule tortueuse et obscure, mais en renversant quelquefois d’une main inexorable les obstacles qu'il n'avait pu tourner. Où allait-il? tout le monde l'ignorait ; il l’ignorait peut-être lui-même.
Quels que fussent ses projets au moment où il quitta Windsor pour Boscobel, ce départ précipité suffirait seul pour montrer l'importance qu’il attachait à l’arrestation du prince. Il était évident que la présence de Charles Stuart en Angleterre et l’existence même du Jeune Homme contrariaient les desseins du général victorieux. Si elles ne lui donnaient pas des craintes sérieuses pour le présent, elles etaient une menace vivante pour l'avenir. Malgré les proclamations du parlement contre le rot d'Écosse, ce n’était donc pas une affaire d'Etat que le général était venu terminer dans le comté de Shrop; c’était une affaire toute personnelle. On peut juger par là de l’activité qui présida aux recherches dirigées dans la forêt et dans les campagnes environnantes. Cromwel} eût voulu se mettre lui-même à la tête de chacun des détachements qui sillonnaient la contrée. Cependant il s'était résigné à attendre au coin du feu le retour de ses officiers, et le soleil couchant le surprit, le front appuyé sur le marbre de la cheminée, ‘dans l'attitude rêveuse où nous l'avons laissé au commencement de ce chapitre.
La crainte de voir le jeune prince échapper aux poursuites n’était pas, néanmoins, comme on serait porté à le croire, la plus vive inquiétude qu'éprouvât le général. Par unede ces contradictions familières à Ja nature humaine, il redoutait plus, peut-être, linstant où il aurait en sa puissance le fils de Charles jar, [1 frémissait intérieurement à la pensée de voir se renouveler bientôt la scène sanglante de White-Hall, dans laquelle il avait joué un rôle si important, et dont le souvenir lui causait encore de si cruelles insomnies. De temps en temps COMME, cela lui arrivait lorsqu'il était fortement préoccupé, des phrases incohérentes s’échappaient de ses lèvres. Les gardes chargés de veiiter près de lui s'étaient retirés à l'écart et laissaient Jeur maitre conférer avec le Seigneur, Car c'était ainsi que le général expliquait ces rares moments de delire. Seul, abandonné à lui-même dans celte chambre délabrée qui, jusque-là, n'avait entendu que les entretiens de quelque pauvre ministre de village avec sa femme et ses enfants, Phôte du palais de Windsor semblait disputer avec sa conscience, répondre à une voix interieure , el, en justifiant ses actes du passé, se demander à lui-même un bill d’indemnité (1) pour l'avenir. Le resultat de cette lutte intestine n'etait pas douteux. Cromwell n'avait jamais reculé devant les mesures extrêmes
(1) Bill of indemnity, etre de pardon. Les débats par- | lementaires nous ayant familiarisés avec celle locution | tout anglaise, nous avons cru dev oir conserver l'expres- | sion originale du romancitr. (Note du Traducleur.)
4 lorsqu’elles lui avaient semblé nécessaires à l'accom- 14 plissement de ses desseins. Toutefois, le combat entre IE | le remords et l’ambition n’en était pas {moins péni-
Lle. Une sueur froide inondait le front du général,
ses mains se crispaient involontairement et il entrait | par intervalle dans une sourde colère. Mais ce n’était (tiD là que de faibles indices de ce qui se passait au de- Fra dans de lui. Il n’était pas plus donné aux personnes 1 qui l’entouraient de pénétrer au fond de son âme,
qu'il n’est permis au pâtre isiandais qui voit trem- | bler le mont Hécla et les colonnes de fumée s’échap- | VE per du cratère , de savoir ce qui s’agite au sein de la | . montagne.
L'arrivée du capitaine De Profundis rappela Crom- | well à lui-même. Il se leva, essuya son front avec le revers de son gant, et reprit aussitôt un aspect calme et sévère.
— Point de nouvelles ? dit-il d’un ton bref — Non, général, mais tous les passages sont bien gardés. Il y a des espions-et des détachements sur loutes les routes. J’ai fait le tour de la forêt, et les sentinelles sont à leur poste. En revenant, j'ai mis le feu, comme
| vous l'avez ordonné... — Je n’ai rien ordonné, inter- | rompit Cromwell, qui avait pour coutume de repous- 1| ser fa solidarité des actes de violence qu’il faisait exé- | A cuter. — Cest juste, reprit le capitaine, j'ai cru |: devoir mettre le feu à la ferme et au mou.in de ces ON ! Moabites. Les femmes et les enfants ont ete chasses | ‘ dans la campagne et coucheront où bon leur sem- | blera cette nuit.—On a fouillé les maisons du village? 1F — Môme celle-ci, général, et depuis le grenier jus-
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