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qu’à la cave, dit De Profundis en jetant un regard du côté de Botwell, au souvenir de leurs fouilles souterraines. — C’est bien! Vous n'avez rien appris dans vos courses? — Pardon, général, il y a des gens qui disent que le Jeune Homme a pu gagner le midi ou au moins la forêt de Mary-Wood, qui touche à celle de Boscobel? mais il tombera peut-être ainsi dans le regiment de Bletson, qui est chargé de surveiller cette partie du comté. — Je vois avec plaisir, Capilaine, dit Olivier, que vous mettez plus de clarté dans vos rapports que feu Gédéon, votre prédecesseur.
En parlant ainsi, Cromwell se hâta de ceirnidre son épée. Il demanda ensuite à De Profundis s'il avait trouvé-un guide qui connût bien le pays.
Patrickson, qui se multipliait depuis le matin pour se rendre agréable au général, et qui était caché en ce moment derrière les larges épaules du nouveau capitaine, se présenta le chapeau à la malt.
— Je suis à vos ordres, Mylord, dit-il. Où Votre Excellence veut-elle que je la conduise? — La cabane du braconnier Donal n'est-elle pas entre le bois de Mary-Wovd et celui de Boscobel? — Oui, Mylord, c’est une heureuse position qui permet au coquin de chasser à son gré au nord ou au midi, selon le vent qui souffle. — C’est ainsi que je veux me loger quand je serai retiré du service, pensa Coledock qui, en ce moment, était de faction à là porte. Je veux avoir ma maison entre deux cabarets. — Vous ne im’aviez pas parlé de ce beau-frère des Penderell, dit Cromwell à son guide, — Oh! c’est un innocent, répondit Patrickson en hochant la tête et croyant faire de Donal un
triste éloge; il ne fera jamais de mal qu’aux lièvres et aux perdrix. — Je passerai la nuit dans sa maison, dit le général.
Bientôt la troupe se mit en marche, et il ne resta plus dans le village qu’un seul détachement qui devait former larrière-garde. Cromwell,marchait en avant, selon son habitude. Il arriva bientôt devant la chaumière, et après avoir envoyé aux officiers qui commandaient les differents corps l'ordre de se mettre en communication avec lui, il entra dans la première pièce où nous avons laissé Nump et Donal. Le chef parlementaire n’était plus séparé de Charles Stuart que par une mince cloison de planches et une porte mal fermée.
Le braconnier ne parut point troublé en apercevant Cromwell. Ii prit son chapeau à la main et regarda le nouveau venu avec cel air simple d’un paysan qui reçoit la visite d'un étranger. Patrickson cet De Profundis avaient pénétré dans la cabane, mais le reste de la troupe, après avoir rangé les armes en faisceaux, s'était arrête à la porte et prêtait une vive attention à lhomélie que Botwell, monté sur le banc de chêne, avait commencée d’un ton inspiré. Le prévôt avait sans doute puisé.son-éloquence dans les tonnes qu'il avait visitees avec le capitaine, pour s’assurer peut-être qu’elles ne renfermaient pas le fugitif. prit pour texte la mort de Jonathas, et s’efforça de peindre sous les traits les plus saisissants la douleur touchante du malheureux David. Les soldats goùtaient d'autant mieux le sermon, qu’ils aÿaient reconnu dans Île fils de Saül Ie mélancolique Usque-
baugh, ct dans le vainqueur de Goliath le sensible et reconnaissant De Profundis.
Cependant Cromwell, après avoir promené ses regards sur lameublement grossier de la chaumière, prit l’escabeau quele Roi venait à peine de quitter, et s’assit au milieu de la chambre. Il ôta son baudrier et le posa sur la table. Puis, tirant de sa poche un volume relié en parchemin, il louvrit à lendroit marqué par un signet, et le plaça sous son épée. Se tournant ensuite vers le braconnier qui était resté debout près de la porte intérieure, il le regarda fixement, comme pour savoir à quel homme il avait affaire.
— C'est vous que lon appelle Donral? lui dit-il. — Oui, Votre Honneur, c'était le nom de mon père, répondit le braconnier sans baisser les yeux.— C'est bien ! reprit le général, j'ai à vous parler. La nuit sera fraiche, ajouta-t-il en entendant le vent siffler à travers les cloisons mal jointes. Jetez du bois dans ce foyer.
Donal exécuta cet ordre avec lenteur, et posa un fagot sur l’âtre où restait un peu de braise ardente. Bientôt le bois s’alluma et répandit une vive clarté dans l'appartement qui, ne recevant du jour que par une porte basse et une’ espèce de lucarne percée auprès du toit, était mal éclairé par les dernières lueurs du couchant.
— Détachez cette lampe de la cheminée, reprit Cromwell, posez-la auprès de moi, et assurez-vous qu’elle pourra brüler jusqu'a demain. C’est bien, Patrickson ! Allumez-la maintenant. Ge logis est pareil
à une de ces âmes qui vivent entourées des lumières de Ja vérité et qui, cependant, demeurent pleines Ge ténèbres. Il faut que le flambeau d’une grâce toute spéciale vienne dissiper l'obscurité qui Îles inonde.
En achevant ces mots, Cromwell saisit le livre entr’ouvert, et chercha des yeux le passage où il devait reprendre sa lecture.
— Vous aimez le lait pur de la doctrine, capitaine Gédéon , dit-il d’un air préoccupé, je vais vous lire une page des Institutions de Calvin. C’est un ouvrage qu’il n’est pas bon de mettre entre toutes les mains; mais, vous le savez, les esprits sages el prudents font comme l'abeille qui sait trouver le miel dans les plantes vénéneuses. Le texte est latin, je le traduirai en aiglais. Approchez, Gédéon. Asseyez-vous auprès de moi.—Géncral, dit De Profundis, étonné de l’erreur de Cromwell, le capitaine ne peut vous entendre. — En effet, reprit le chef parlementaire, j’oubliais qu’il a déja paru devant son maitre. Sa journée, à lui, est finie. I est allé toucher son salaire. Pour nous, il faut que nous travaillions encore à la moisson du Seigneur et que nous séparions l'ivraie du bon grain. Mais VOus n'avez pas l'esprit assez dégagé des choses terrestres, De Profundis, pour comprendre mes paroles. Veillez sur votre compagnie et faites allumer des bivouacs autour de la maison.
De Profundis sortit aussitôt et le général commenca à lire, mais tout bas. Patrickson, qui s'était rapproché du feu, calculait dans son esprit ce que sa conduite pourrait lui valoir en livres, shillings et de-
niers. Quant à Donal, il semblait attendre avec une entière indifférence que Cromwell jugeât à propos de l’interroger , mais, en réalité, il était en proie à une vive agitation. Tantôt il se reprochait d’avoir retenu le jeune prince dans sa cabane, lorsqu'il était encore possible de tenter une évasion; tantôt il craignait que Charles Stuart nese lassät du rôle passif auquel il l'avait condamné, et, par une résolution chevaleresque, n’anéantit les faibles chances de salut qui pouvaient encore lui rester.
Au silence qui régnait dans cette chambre, on n'aurait guère soupconné la violence des émotions qui troubhlaient en ce moment ses hôtes. Le bruit seul de l'horloge se faisait entendre avec sa douce monotonie et se mêlait au pétillement du bois sous Île manteau de la cheminée. Cet humble toit couvrait pourtant deux hommes sur qui reposait le destin d'une grande nation. Ils étaient là, à quelques pas l'un de l’autre. La circonstance la plus vulgaire pouvait les mettre en présence, livrer le roi proscrit au sujet ambitieux; et cet événement, dont la seule nouvelle eût ému l’Europe entière. ne dépendait plus désormais que du sang-froid, de l'adresse et de la fidélité d’un paysan. Rien ne trahissait la grandeur de la scène; un visiteur indifférent n’aurait vu dans ce lecteur penché sur son livre qu’un magister de village préparant sa lecon du lendemain; mais Patrickson ne put s'empêcher de frémir en apercevant sur la muraille le mâle profil du général, auquel la position de la lampe donnait des proportions démesurées.
Il y avait quelques minutes que durait le silence, lorsqu'une voix se fit entendre dans la chambre voisine. C'était celle de madame Jeanne qui murmurait plutôt qu’elle ne chantait la ballade du Dying-Swan que lui avait demandée son mari. Ces accents tristes et doux frappèrent un instant l'oreille du général , sans éveiller son attention. Ce n’est pas qu’il fût absorbé par l'intérêt de sa lecture; ses yeux étaient fixés sur les pages du livre ÿmais l’immobilite de son regard annonçait que d'autres pensées s'étaient emparees de son esprit. Bientôt, néanmoins, il parut écouter le chant familier qui résonnait derrière la cloison. Il ferma lentement le volume, et s'adressant à Donal : 11 y a quelqu'un là? dit-il en se levant comme pour aller vers la porte. — Oui, Monsieur, répondit le braconnier sans pälir, c'est ma femme qui berce un de ses enfants ; elle ne tardera pas ellemême à se coucher et à fermer les yeux.— Cest différent! murmura Cromwell en reprenant sa place; qu'ellé dorme, si elle peut dormir.
En même temps le général reprit son livre, mais avant de continuer sa lecture, il se tourna vers le braconnier : West-ce pas, lui dit-il, une sœur des Penderell? — Oui, Mylord. — Nous la verrons plus tard, dit Cromwell en reportant les yeux sur le volume. — Peut-être, répliqua Donal à voix basse el en jetant un regard vers son fusil suspendu à la chemince.
Durant ce court entretien ,:le braconnier ému jusqu'au fond de l’âme avait lâché sans s’en apercevoir la main de son enfant. Nump, rendu à la liberté ,
ALLAN. CAMÉRON. 155 courut se blottir entre tes jambes de Patrickson et ne larda pas à entrer en conversation avec le digne clerc. Madame Jeanne chantait toujours.
— Vous êtes donc guéri, monsieur Patrickson?
dit le jeune pâtre d’un air malin; on disait que vous étiez malade. :
Moi! réphqua le clerc d’un ton aigre, qui t'a dit cela ?
— C'est quelqu'un qui ne vous aime guëre et qui ne se cache pas pour le dire, repartit Nump en riant aux éclats. Dicu! que j'aurais voulu vous voir dans le fossé du château, ouvrant la bouche comme pour avaler les oies et les canards!
L'enfant agitait le bras comme une personne qui se noie, et s’efforçait de donner à Patrickson une répétition de la scène dont le clerc lui-même avait été le héros.
— Rira bien qui rira le dernier, dit Patrickson entre ses dents; Lu es un espiègle, Nump, ajouta-t-il en essayant de sourire, mais il ne faut pas croire tous les contes qui se font dans le pays. Les hommes sont si méchants! Parlons d'autre chose. Ton oncle Jack est venu aujourd’hui à la cabane; las-tu vu passer ? —Mon oncle Jack! je ne sais pas ce qu’il fait maintenant, dit Nump, mais voilà plus de trois jours qu’il n’est venu nous voir..— Cest étrange! dit le clerc en prenant cet air ingénu qui l’aidait quelquefois à dissimuler ses mensonges ; 1l me semble pourtant que je l'ai aperçu au milieu des bruyères, tout près d'ici. — Ah! je sais ce que vous voulez dire : un bücheron ; il était avec votre ami Mathias. — Préci-
sément, Nump; mais tu prétends que ce n’était pas Jack Penderell?
Donal, effrayé de la tournure que prenait la conversation, se rapprocha vivement du foyer. Il saisit rudement son fils par le bras et essaya de l’arracher aux mains du clerc.
— Il est sept heures, dit-il, vons devriez être au lit; demain il faudra sonner la grosse cloche pour vous éveiller. —- Laissez-le-encore un moment avec moi, j'aime beaucoup les enfants, dit Patrickson d’un ton doucereux, mais en se cramponnant au corps du jeune pâtre comme un chat domestique qui dispute à sa maitresse éplorée l'oiseau favori dont elle a laissé la cage ouverte. — Vous aimez les enfants! vous! s’écria le braconnier en jetant un regard de mépris sur Patrickson et en tirant à lui le pauvre Nump tout étonné de la colère de son père. Ah! vous aimez les enfants! J'espère bien qu’il n’y aura pas de femme assez malheureuse pour vous épouser. En attendant, rappelez-vous que vous n’êtes pas le maître de céans, et lâchez mon fils. — Paix! dit Cromwell en fermant son livre. Laissez venir à moi le jeune pâtre.
Donal eût voulu désobeir; mais c'était une chose impossible; il fut obligé d'amener Nump auprès du général, quoiqu’un seulmot de l'enfant püt trahir la présence de l’officier de marine dans la chambre de madame Jeanne.
—— C'est de la bouche des enfants que sort la vérité, reprit le chef parlementaire; approche, mon ami, et ne crains rien, Tu as vu un bücheron au-
jourd’hui, n’est-ce pas ? tu l’as reconnu, sans doute? — Non, Monsieur, dit le pâtre, je le voyais pour la première fois de ma vie. — C’est cela, un étranger. dit Cromwell, en échangeant avec Patrickson un regard d'intelligence.
Le braconnier élait au supplice pendant cet entretien. Il voulut avertir Nump de garder le silence; mais celui-ci, tout occupé de Cromwell, n’aperçut pas les signes que lui faisait son père.
— Et où est allé ce bûcheron? reprit le général en caressant la tête de l'enfant. — II est entré dans la cabane, répondit Nump. — Ici? dit Olivier en tressaillant. — Oui ,:Monsieur; mais quand je suis revenu du pâturage quelques heures après, il n'etait plus là. Je n’ai trouvé en arrivant... — Que n’importe ce que tu as trouvé? inlerrompit brusquement le général en repoussant le fils du bracorinier ; va rejoindre ta mère.
Donal mit sans doute trop de promptitude à emmener son fils vers la porte, car le général, jetant sur Jui un regard de defiance, reprit d’un ton plus doux : J'ai eu tort! reviens ici, mon garçon. W’entendez-vous, Donal? ajouta-t-il en voyant que Île braconnier faisait la sourde oreille ; je veux parler à cet enfant.
Donal ferma la porte à regret, et Nump se retrouva bientôt au pouvoir du chef parlementaire. Le sort de l'Angleterre était remis une seconde fois entre les mains d’un pâtre qui avait à peine assez de raison pour garder sou faible troupeau.
— Ah! pourquoi Nump est-il resté 1c1! pensa le
braconnier; c'est lui qui perdra tout. — Faisons la paix , dit Cromwell en glissant dans la main du berger une pièce d’or; voilà pour L’acheter une jaquette des dimanches. J'ai eu tort de me fâcher et nous allons causer ensemble comme de vieux amis. Qu'as-lu trouvé en rentrant du pâturage?
Nump était bon et facile; mais le procédé tout militaire du général lui avait déplu. Avant de réponre, il leva les yeux vers son père comme pour le consulter et fut frappé de altération profonde qu'avaient subie les traits de Donal. Le braconnier attacha sur son fils un regard suppliant.
— Eh bien! reprit Olivier, qui as-tu vu dans la cabane? — Pardi! C’est tout simple, répliqua Nump avec plus d'intelligence qu'on n’en aurait pu attendre de son âge, j'ai vu ma mère apprêtant le repas du soir et ma sœur Margery s’apprêtant à le manser. — Voilà tout? dit Cromwell avec sévérile. — Oui, Monsieur; et si Votre Honneur n’est pas content, je vais lui rendre sa guinée. — Non, garde-la, reprit le général, et si tu es sage, je l'en donnerai deux autres pour ta mère et une pour La sœur; mais pour cela it faut que tu me dises ce qui s'est passé aujourd’hui autour de ta cabane. Parle-moi comme si j'étais un de tes oncles. El vient souvent des étrangers chez ton père... tu es curieux... je gage qu’on parle à voix basse et que tu écoutes. Dis-moi ce que tu as entendu.
Nump, pour toute réponse, se mit à chanter à pleine voix : |
Ee bon évêque d’Hereford S'en allait un jour sur sa mule ; Il buvait sec et chantait fort.
— Qu'est-ce que cela signifie ? s’écria le général; si Lu n'as rien de mieux à dire, tais-toi.
— Comme il vous plaira, repartit le berger en croisant les bras d’un air mutin. — Voyons, reprit Cromwell, combien eliez-vous à table aujourd'hui ?
L'enfant secoua la tête et n’ouvrit pas la bouche.
— Tu ne veux pas répondre! prends garde, tu joues là un jeu qui peut te coûter cher. Si tu l’obstines ainsi, j'appelle un de ces hommes qui sont à la porte, et tu te repentiras de ton silence!
Cette menace ne produisit aucun effet, Nump était doubiement entêté : outre lobstination naturelle aux enfants de son âge, il avait une forte dose de cette ténacité aveugle, qui est le trait distinctif du caractère des paysans. Cromwell s’imagina qu'il vaincrait celte résistance, mais la ruse et la colère furent également inutiles. Le pâtre avait compris que ses paroles pouvaient faire quelque peine à son père. Il serait mort avant de prononcer une syllabe. Las enfin d’une lutte qui semblait indigne de lui, le général la fit cesser tout à coup en jetant loin de lui le pâtre rétif, qui tomba sur le carreau, et dont la tête alla frapper contre un des vieux meubles de la cabane.
— Pauvre Nump! murmura Donal en relevant son fils; es-tu blessé? — Non, père, ce n’est rien, dit le
pâtre. — Tous ces papistes, grands et petits, ont la
tête plus dure que les idoles de bois et de pierre
qu’ils placent dans leurs temples. Faites sortir cet
enfant d'Agar, dit Cromwell. »
Le braconnier embrassa Nump et le glissa à la hâte dans la chambre voisine. .
— À nous deux maintenant, ajouta le chef parlementaire en quittant son escabeau et en fixant ses yeux irrités sur Donal.