‹ Allan Caméron, roman inédit. Par Sir Walter-Scott. Tome premierChapitre 50 sur 58 · L'AUBERGE DES TROIS-ÉCUS · texte numérisé non relu

L'AUBERGE DES TROIS-ÉCUS

Cest, je crois, à Dermouth qu'était né le marin;

Un poignard affilé pendait à sa ceinture ;

Les douaniers tremblaient rien qu’à voir sa figure

Mais c'était dans le fond un joyeux pélerin.

Son nez rouge attestait de fréquentes rasades;

Son front avait gardé la couleur du soleil ;

Et jainars d’Hull à Smyrne on ne vit son pareil

Pour lire dans les cieux et bien choisir les rades.

Il savait éviter les écueils, les courants ;

Il connaissait la mer beaucoup mieux que la terre ;

‘Depuis le froid Gothland jusqu’au cap Finistère,

Tous les flots avaient vu ses pénales errants.

Son bâtiment portait le nom de Magdeleine.

Cnarcen,

Mistress Deborah Rosewinter était une hôtelière bien connue des marins qui fréquentaient, 11 y a environ deux siècles, le petit port de Shorcdham, situé à quelques lieues de Bristol. Nulle part on ne trouvait meilleur gite que chez elle et un accueil plus bienveillant. Aussi, l'auberge des Trois-É‘cus était le rendez-vous des pêcheurs de la côte, des marchands ambulants et surtout des contrebandiers, qui abondaient alors dans ces parages. On y voyait même parfois, autour du fover, des gentilshommes campagnards qui ne dédaignaient pas de s'asseoir sur les bancs de chêne et de vider quelques bouteilles de vin étranger, en disputant à grand bruit sur la chasse

ou la politique. Mistress Deborah recevait avec la méme bonne humeur tous ses hôtes, qu’ils vinssent par terre ou par mer, à cheval ou sur le pont d’un navire, des comtés limitrophes ou des G randes-Indes. Quoiqu’elle fût déjà un peu sur Île retour, elle passait encore pour une beauté parmi ses anciennes pratiques, et elle n’était pas la dernière à partager celle charmante illusion, comme on aurait pu s'en convaincre aux regards de complaisance qu’elle jetait sur le miroir chaque fois que les besoins du service l’obligeaient à s'approcher du trumeau. Il faut dire néanmoins, à sa louange. que si elle était un peu leste dans ses propos, les plus mauvaises langues du pays, et même les soupirants désappointés, n’avaient jamais rien trouvé à reprendre dans sa conduite. Elle parlait souvent, et toujours avec éloge, du patron Jonas, son défunt mari, qui avait; disait-elle en se moquant des marins de cabotage, fait deux fois le tour du monde. Il n’eùt tenu qu’à elle de donner un

successeur à feu Rosewinter, mais mistress Deb ne

voulait pas déroger, etavait juré, un soir, en prenant le thé, dans une nombreuse compagnie, de waccorder sa main qu'à un navigateur au long cours, qui püt lendormir doucement en lui racontant ses voya3es. Un seul de ses chalands se trouvait dans l’heureuse catégorie des gens qui pouvaient aspirer àtenirun jour la première place dans l'auberge des Trois-Ecus et dans le cœur de la veuve; mais, par une fatalité déplorable, ce fortuné personnage n'avait jamais songe à se mettre sur les rangs, et, malgre les insinuations de l'hôtesse, ses prévenances , ses sourires cxpressifs,

EEE ES

semblait préférer aux douceurs du ménage la liberté du célibat. Cependant mistress Rosewinter ne se decourageait pas; elle espérait bien désarmer tôt ou tard la rigueur de son farouche et insensible Enée. Elle se disait tout bas, en éprouvant les rebuffades du marin, qu'il se lasserait à la fin de courir le monde , qu’il serait bien aise de jeter l'ancre sur une côte hospitalière, et de suspendre son porte-voix, en guise de trophée, au-dessus de l'enseigne des Trois- Ecus.

Un matin, la digne hôtelière s’était levée plus tôt que de coutume. Un mouvement inusité régnait dans toute la maison. Les serviteurs allaient et venaient en grande hâte, et la maitresse, dans ses plus beaux atours, semblait elle-même très affairée. L’horloge sonna enfin six heures. Mistress Deb courut à la fenêtre, et jeta les yeux sur le port, au milieu duquel on apercevait deux bâtiments prêts à mettre à la voile.

— Enfin, le voici! dit-elle en voyant un homme de haute taille s’avancer vers l'auberge en se dandinant, comme un matelot qui met pied à terre après une longue traversée.

Cette allure n’était pas le moindre des avantages du marin aux yeux de Deborah.

— Quelle belle démarchet reprit-elle. Comme il à l'air superbe avec ses longues moustaches, sa casquette sur l'oreille et ses pistolets à sa ceinture! mais vous verrez qu'il ne jettera pas les yeux du côté de la fenêtre où il sait que je l’attends, l’ingrat!

Bientôt la porte s’ouvrit, et mistress Rosewinter alla recevoir son hôte.

— Bonjour, monsieur Tattershall, lui dit-elle; comment avez-vous passé la nuit? Vous avez voulu dormir sur votre coquille de noix , tandis que j'avais fait préparer pour vous la chambre verte, celle où descend toujours sir Etheired Brandebrock. — Bonjour! bonjour, Deb! répondit brusquement le capitaine; je n'aime pas votre Brandybroc; il se donne chez vous des airs qui me déplaisent. — Tatt serailil jaloux? pensa l’hôtelière avec une secrète Joie. — Il prend toujours ma place au coin du feu, reprit Tattershall, au grand désappointement de Deborah. Mais parlons d'autre chose : vous avez dù recevoir ce matin un voyageur? — Que vous importent les voyageurs? dit mistress Rosewinter ; asseyez-vous là, à cette table, et goùtez-moi ce verre de genièvre que j'ai préparé pour vous. Cela chasse les humeurs noires. Tout à l'heure on vous servira un pigeon que j'ai fait cuire moi-même. Vous n'aurez pas trop de temps pour déjeuner, car la marée va descendre avant qu'il soit une heure. — C'est bien ! nous verrons cela plus tard, dit le capitaine, j'aurais mieux aimé une tranche de jambon fumé. D'ailleurs, il ne s’agit pas de cela. Le voyageur que vous avez reçu, où est-il? — Je ne sais pas de qui vous voulez parler. Il n’est descendu ici qu’une famille composée de cinq personnes, et qui n’a pas l'air gaie, je vous jure. — Mille tonnerres! dit Tattershall, 1} faut pourtant que je parte ; je serais pris sur les sables, et j’y crèverais comme un poisson hors de l'eau. — Ne vous fâchez pas, capitaine, voilà votre pipe et du tabac du Levant pour la remplir. Vous emporterez le reste pour

ALLAN CAMÉROX. 18 ©?

| le voyage. Sera-til bien long cette fois, Tatt? | Au lieu de répondre, Tattershall prit la pipe noire que lui présentait son hôtesse ct la brisa sous ses pieds avec colère.

Ils Vauront tué ou mis en prison, les scelerats! dit-ilen serrant les poings. — De qui parlez-vous ? demanda mistress Deb; de quelqu'un de vos hommes, je pense. C’est moi qui vous le dis, Tatt, il vous en arrivera autant quelque jour, ct si vous m'en croyez... Allons! allons ! prenez que je w’ai rien dit, ajouta la veuve en voyant que cs reproches ne faisaient qu'augmenter la mauvaise humeur du capi- {aine: mais de qui parliez-vous donc tout à l'heure? — De qui? de qui? vous êtes curieuse comme votre mère Eve, repliqua Le marin; servez-moi à déjeuner, et dites-moi quels sont ces étrangers el quand ils sont arrivés chez vous. Je suis sûr que Vous connalssez déjà toutes leurs affaires. — Cela n’est pas bien, Tatt; vous savez que je ne regarde pas par Île trou de la serrure, comme Betty Taunton, ma voisine. Cependant, ajouta mistress Deb, en passant dans le corridor, j'ai entendu dans une des deux chambres une jeune file qui pleurait parce que son amant était mort ou parce que son père ne voulait pas la marier avec lui. Pauvre enfant! cela m'a été au cœur! Mais les hommes ne comprennent rien à ces choses-la. — Laissez-moi tranquille avec vus billevesees, dit Tattershall. Les larmes d’une femme, c'est comme un | grainen pleine mer; une heure après il fait soleil. | Mais racontez-moi, ma chère, poursuivit-il en versant dans son verre la moitié d’une bouteille de vin

133% de Bordeaux, racontez-moi ce qui se passait dans l'autre chambre. — Ma chère! répéta mistress Deb, enchantée de cette marque de tendresse et oubliant de répondre au marin pour se redire à elle-même ce mot flatteur; ma chère! ma chère! — Etes-vous sourde, mistress Rosepassée (1)? reprit Tattershall ; il ne manque plus que cela pour faire de vous une femme accomplie. —"Sourde! sourde! répondit Phôtelière avec humeur; Dieu merci! on a encore l'oreille fine à trente-cinq ans. — À quarante, mistress Deborah , dit le capitaine, à quarante. Ge n’est pas à moi qu'il faut en conter ; mais puisque vous entendez si bien, répondez-moi. Que disait-on dans l'autre chambre? — Je n’en sais rien, dit Deborah, je suis sourde.

Voilà bien les femmes, reprit le marin, c’est plus difficile à manœuvrer qu’une frégate au milieu des brisants. Allons, la petite mère, soyez douce, la colère vous va mal. Je vous trouve cent fois plus jolie quand vous riez et que vous montrez vos belles dents. — Il fait de moi ce qu’il veut, dit mistress Rosewinter en souriant de son mieux. Eh bien, puisque vous le voulez.

Deborah n’eut pas le temps d'achever sa phrase ; un grand bruit s'élevait dans sa basse-cour. Les poules effrayées volaient contre les barreaux de la fenêtre ct les autres oiseaux domestiques fuyaient en

4) Ce jeu de mots se comprendra aisément lorsqu'on saura que Rosewinter signifie rose d'hiver.

(Note du Traducieur).

poussant des cris de terreur. Tout à coup un chien de chasse se précipita dans la salle à la poursuite d’un vieux coq, qui, ayant laissé sa crête el ses ergots sur quelque champ de bataille, ne pouvait plus se défendre contre un ennemi jeune et vigoureux. Le combat se füt sans doute terminé par la mort de l'infortuné volatile, si une voix forte n’eùt retenti dans l'escalier qui menait au premier étage.

— Tattershall ! Tattershall! criait un personnage qui descendait à grands pas. — Qui m'appelle? dit le capitaine en se levant. — Ici, Tattershall! ici, pirate, flambart! Tu seras pendu comme un flibustier. Ici! répéta M. Ramsay en entrant dans la chambre un fouet à la main.

Le capitaine prit pour lui ces épithètes peu flatteuses qu'il méritait peut-être à plus d’un titre, mais que personne jusqu'à ce jour n'avait osé lui adresser en face. ll en devint pourpre de colère, et repoussant avec rudesse mistress Rosewinter qui voulait larrêter, il s’elança vers le nouveau venu.

— Santa Barbara! s’écria-t-il, c’est à moi qu'on parle ainsi! Ah! morbleu il va faire chaud ici tout » l'heure! Me voilà, Monsieur; voilà Tattershail , le corsaire, le-contrebandier. Puisque vous le connaissez si bien, approchez! Qu’y a-tA1l pour votre service? — Môêlez-vous de vos affaires, répondit le juge sans écouter les provocations du capitaine qu'il n’avait pas reconnu; ce n’est pas à vous que je n'adresse, c’est à ce drôle de Tattershall qui a rompu sa corde. Ici! pillard, boucanier, ajouta-t-il en saisissant son chien par les oreilles , vous prenez déjà les

habitudes de votre patron. Vous mourrez COMME lui, sur le gibet !

Le capitaine comprit alors qu'il avait un homonyme dans la maison, et sa fureur redoubla lorsqu'il s'apercut que le nom de Tattershall, qu'il avait eu tant de peine à faire respecter, avait ete donne à un pointer écossais.

—Mille tonnerres! je crois qu'il parle à son chien, s'écria-t-il en lançant un grand coup de pied au malheureux quadrupède qui sortit en serrant la queue entre les jambes.

Le juge, irrité @e cette intervention qu'il n'avait point sollicitee, s’avança fièrement vers le capitaine. Les deux adversaires croisèrent les bras et s’examinèrent un moment en silence, comme deux boulesdogues qui vont s'élancer l'un sur l'autre.

— Je ne me trompe pas, dit enfin le capitaine, c’est bien monsieur Ramsay, le juge de Boscobel, que j'ai mené il y a trois mois... — À Chester, dit le juge furieux. Oui, Monsieur, c’est moi. Et je vous reconnais aussi; vous êtes ce coquin de capitaine qui a failli m'empoisonner à bord de son négrier avec son pretendu vin des iles. — La preuve que ce n’était pas du poison, repartit Tattershall, c'est que si la traversée eùt dure quelques jours de plus, vous eussiez vidé la tonne. Mais , dites-moi , je vous prie, comment vous trouvez la route de Dumbarton à Glascow! — Quoiqu'elle soit pleine de coquins, on y est encore

plus en sûreté que sur le pont de votre méchant bateau, répondit le juge. — La Belle-Deborah un bateau ! s'écria le capitaine indigné du mépris que sir

ALLAN CAMÉRON. 137 Johnaffectait pour son navire; s'il vous prenait envie de faire un nouveau voyage, ce bateau pourrail bien encore vous conduire plus loin que vous ne voudriez aller. La Belle-Deborah à ri au nez de plus d’une frégate qui la poursuivait à loutes voiles.

Ici, mistress Rosewinter se rengorgea Comme si tous les compliments faits au brick contrebandier eussent élé adressés à l'hôtesse des Trois-Ecus, sa marraine.

— Elle n’est pas, reprit le capitaine, comme certaine dame de ma connaissance qui se laisse donner la chasse par le premier hobereau qui se présente.

Mistress Deb poussa un soupir.

— Jeme moque de votre brick cemme de la dame de votre connaissance, s’écria le juge, el si je monte jamais sur votre bord, ce sera pour vous voir pendu au plus haut mât, comme un pirate et un ennemi du gouvernement établi.

Ces propos violents avaient allumé le sang naturellement inflammable du capitaine Tattershall. Les dernières paroles du jage mirent le comble à sa fu reur. Îl était attaqué à la fois dans ce qu'il avait de plus cher, dans la réputation de son navire, dans ses secrets penchants matrimoniaux, et dans ses opinions politiques.

— Sang-Dieu ! s’ecria-t-il, il n°y à pas un patron sur la côte qui soit plus doux ct plus endurant que moi, et lorsque je tie sur les douaniers, c'est tou-

- jours aux jambes que je vise; mais il ne sera pas dit qu'un vieux marsouin ait reculé devant un coq de

188 ALLAN C:MÉRON.

bruyères. Allons ! ajouta-t-il en tirant ses deux pistolets de sa ceinture ct les offrant à M. Ramsay, choisissez, ils ont double charge tous les deux. — Parbleu! je suis un homme de paix! je nai jamais cherché de querelle à personne, je suis doux comme un agneau, s'écria le juge en saisissant une des armes qu’on Jui présentail; mais puisque vous me poussez à bout, je vous ferai voir qu'un bon gentilhomme re craint pas l'odeur de la poudre autant que celle du goudron. — Allons, Deb, dit le capitaine en faisant quelques pas en arrière, afin de laisser un espace convenable entre lui et le juge, ne criez pas comme un aveugle qui a perdu son bâton, et comptez jusqu’à trois en frappant dans vos mains. Nous tirerons ensemble, sir John.

Cependant l'hôtesse épouvantée remplissait l'air de ses cris. Elle s’élança vers la porte, en appelant au secours. On eùt dit que le feu était aux quatre coins de la maison.

— Je vais compter moi-même, dit Tattershall, en joue!

À ce moment, un nouveau personnage parut sur la scène derrière M. Ramsay, c’était Charles Stuart. Il était encore vêtu conime la veille; seulement, il avait jeté sur ses épaules un manteau de voyage. L'heure du départ approcbait, et la pensée qu'il allait bientôt quitter l'Angleterre avait répandu sur le visage du prince une profonde mélancolie. Il s’avança d'un pas grave au milieu de la chambre et s’arrèla devant le capitaine.

Remets tes armes dans ton ceinturon, dit-il

d'une voix deuce… C'est bien! maintenant, retourne vers ton brick : la marée va descendre et je ne tarderai pas à te rejoindre.

M. Ramsay, voyant avec quelle docilité l'irascible capitaine obeissait aux ordres d’un jeune homme, ne revenait pas de sa surprise.

— Sir John, ajouta le prince, je vous prie de pardonner à Tattershall les torts qu’il a eus envers vous. Vous ne pouvez garder aucun souvenir de cette offense, car le patron est désulé maintenant d’avoir provoqué un homme à qui je devrai sans doute Ja liberté et la vie.

Le ton qu'avait pris Charles Stuart était si affable, si persuasif, que le juge se vit placé dans la fâcheuse alternative de renoncer à son attitude belliqueuse ou de manquer de courtoisie. Sa réponse se ressentit de cet embarras.

__ Laissez-moi tranquille, Mac-Ferlane, dit-il en murmurant, c’est la seconde fois que vous me demandez grâce pour ce drôle, et vous vous repentirez peut-être de Pavoir arraché de mes mains. Vous partez avec lui, je crois; mais prenez garde : avec ce damné corsaire, si l’on sait d’où lon part, on ne sait jamais où l’on va. — Vous songez encore à Dumbar-

ton ! dit le prince avec un faible sourire. Oubliez cela. À l'avenir je vous promets que vous n'aurez plus à vous plaindre du capitaine. Je me fais sa caution. — Belle caution, ma foi! dit le juge en hochant la tête.

Et qui vous cautionnera, VOUS, MONSICUT Mac-Holo-

: pherne? Sais-je bien qui vous êtes? d’où vous venez?

où vous allez? J'ai fait cette nuit, pour vous ètre

agréable, une promenade de cinquante milles et en compagnie de ce petit Allan Cormoran que je voudrais voir à tous les diables. Mais après tout, je n'en sais pas plus sur votre compte que le jour où je vous ai vu à Lochiel pour la première fois. Je m’apercçois que tous ceux qui veus connaissent vous ôtent leur chapeau, et je vous suis moi-même attaché sans trop savoir pourquoi; mais est-ce donc une raison pour que je pardonne à ce pendard de capitaine? Non, ce'a ne se passera pas ainsi, je ne le souffrirai pas. — Et moi, je le veux, dit le prince d’une voix impérieuse. Je vous en-conjure, monsieur Ramsay, ajouta-t-1l aussitôt avec politesse, laissez partir Tattershall.

Le juge demeura stupéfait.

— Allons! allons! sans raneune, sir John, dit Tattershall en tendant la main à M. Ramsay, j'ai vu avec plaisir que la bouche dun pistolet ne vous faicait pas peur. Soyons amis.

Le juge serra involontairement la main qui lui était offerte.

— Quand les temps seront meilleurs, poursuivit le capitaine, j'espère que nous viderons encore quelques pintes de Malvoisie sur la Belle-Deborah. — Dites plutôt dans l'auberge des Trois-Ëcus, hasarda mistress Rosewinter qui s'était rapprochée du capitaine, el qui eût voulu glisser dans ce traité de paix une clause favorable à ses propres espérances. — Au revoir, Peb, répondit Tattershall avec sa rudesse ordinaire ; prenez patience ! Il vous tarde d’avoir un mari à faire enrager, cela arrivera peut-être, mais seulement quand ce jeune officier de marine habitera Île palais

de Windsor. — En voilà bien d’une autre! dit M. Ramsay en éclatant de rire, Mac-Ferlane à Windsor! Et où serai-je donc, moi? — Hélas! dit la veuve en soupirant, je le vois bien, je ne commanderai pas de sitôt mes habits de noce.

Cependant le capitaine avait quitté la salle, et mistress Rosewinter, debout sur le seuil de la porte, le regardait s'éloigner.

— Ah ca! Mylord Mac-Ferlane, dit le juge d’un ton railleur, quand Votre Seigneurie occupera à Windsor un poste digne d’elle, j'espère qu’elle voudra bien se souvenir du pauvre sir John Ramsay de Ramsay-Hall, qui à eu l'honneur de la recevoir dans sa maison,-et de monter près d'elle en carrosse.

Charles Stuart n’était pas disposé à la gaicté. Un sourire vint pourtant effleurer ses lèvres à cette nouvelle preuve de l’aveuglement et de la bonhomie du juge de Boscobel.

— On m'a raconté, Monsieur, dit-il ensuite, en reprenant sa gravité, qu'à l'heure de la mort, mon père se pencha à l'oreille du prêtre qui était à ses côtés, et lui dit : souvenez-vous (1)! Ge fut sa derpière parole, et ce sera, Monsieur, la devise de toute ma vie. Dans l’adversité comme dans la bonne fortune, je n’oublierai jamais ceux qui auront fait pour moi le moindre sacrifice. — Ces sentiments vous font honneur, jeune homme, dit le juge touché de la no-

(1) Remember ! Ce fut en effet la dernière parole de Charles ler à Pévêque Juxon. (Note du traducieur.)

ble intention du highlander, et je souhaite de tout mon eœur que vous rentriez bientôt dans ce nid de corbeaux que vous appelez le château de vos ancêtres. — Je vous remercie, Monsieur, dit Charles Stuart, mais en attendant que le souhait de Tattershall et le vôtre se réalisent, Dieu sait combien de temps je passerai sur la terre étrangère! Quant à vous, sir John, vous êtes plus heureux que moi; vous allez reprendre avez miss Judith le chemin de votrecomté ; vous retrouverez là-bas vos amis, vos serviteurs déja inquiets de votre absence, et désormais sans doute vous ne les quitterez plus. — Non certes! s'écria le juge, car, grâce au Ciel, j'ai assez battu les grandes routes depuis trois mois. Où ne m’a-t-0n pas Vu, COUrant la poste comme le chevalier Astolphe à la recherche de son bon sens? D'abord je pars pour lirlande, un coup de vent me jette en Ecosse. De là, je regagne péniblement Boscobel, mais aussitôt 11 faut seller mon cheval et trotter vers Londres en toute hâte. Je n’étais pas encore reposé, que me voilà de nouveau lancé dans une affaire où je ne comprends rien, et conduisant sur la côte trois excellents amis, dont le moins suspect a mérité d’être pendu.— Qu'écoutez-vous là, mistres Rosewinter? interrompit le juge, en voyant que l’hôtesse prêtait l’oreille à la conversation : est-ce à vous que je parle ?

Deborah , un peu confuse, franchit le seuil de la porte et alla s'asseoir en murmurant sur un vieux canot placé en guise de banc au-dessous d’une fenêtre. De là , elle pouvait apercevoir la route èt le port

de Shoredham.

A SRE + En —

A Re

— Vous voilà arrivé à la fin de vos aventures,

M. Ramsay, dit Charles Stuart. — Il en est temps,

reprit le juge ; je rentre chez moi , et je n’en sortirai

plus, car on ne peut que perdre à voyager. J'aurais dù n’aviser de cela plus tôt! Si j'étais resté au coin

de mon feu, j'aurais terminé mon Plan de pacifica-

tion universelle, et ma fille n'aurait pas la tête à

lPenvers.—Miss Judith m'a paru aussi sage que belle,

dit Le prince. — Sans doute elle est belle, dit le juge

avec orgueil, mais l’amour et la raison sont deux voyageurs qui n’habitent jamais ensemble la même

hôtellerie. Quand l'un arrive, autre s’en va. Crot-

riez-vous que Judith s’est prise d’une belle passion

pour. M. Allan Caméron, ce tueur de loups qui nous à

servi d’escorte cette nuit? Je n’ai qu’un enfant, Mac-

Ferlane, et je l’aime comme la prunelle de mes yeux. S'il ne fallait sacrifier que ma fortune pour la rendre heureuse, je n’hesiterais pas; mais la marier à cemon-

tagnard , c'est une chose impossible! — Allan Camé-

ron, dit Charles Stuart, est un bon gentilhomme; il

est brave comme son épée. Jai été moi-même témoin de son courage à Worcester, et je puis vous assurer que le roi d’Ecosse se rappellera un jour ses bons et loyaux services. Ignorez-vous d'ailleurs que sa famille fut alliée autrefois à celle de Mac-Callumore, souche de la maison d’Argyle? — Je ne dis pas le contraire; qu’il épouse la plus grande dame de lEcosse s’il le veut, je ne m’y opposerai pas; mais venir demander ma fille, cela est trop fort! — Il vous l’a de- . mandée? dit le Roi avec surprise. — IL ÿ à à peine quelques minutes, reprit M. Ramsay ; j'étais dans ma 2 14

chambre; on frappe. Entrez, dis-je. C'est: M.,Mac- Connuill qui se présente. Sir John, me dit-al, je commande à six mille Camérons, j'ai quinze ciachans dans mes domaines, et je lève les contributions noires sur tous mes voisins de la plaine et de la montagne. Ce qui veut dire en bon anglais, ajouta M. Ramsay entre parenthèses, que le sieur Mac-Connuiil a plus d'un trait de ressemblance avec mon compatriote Robin Hood, qui fut de son vivant un capitaine de voleurs. — L'Ecosse a d’autres mœurs que PAngleterre, dit Charles Stuart; j'ai moi-même plus dun cousin à qui l’on pourrait adresser le même reproche qu'à Evan-Dhù. Cependant ma famille jouit d'une certain considération en Angleterre. — Je veux bien le croire, dit le juge; quoi qu’il en soit, je demandai à votre honorable ami où il en voulait venir avec un semblable préambule. Il me salua avec gravité et reprit en ces termes : Mon jeune frère sera l'héritier de mes biens et de ma puissance; il commandera aux clachans et à toutes les vallées du Lochaber. Vous n'avez point de fils, M. Ramsay; je n'ai point de sœur : vous pouvez nous donner à chacun ce qui nous manque en unissant nos deux maisons par un, Mariage ; le voulez-vous? — Allez au diable! lui dis-je. La belle figure que ferait à ces noces le juge de Boscobel, dansant avec les ennemis de la république. Non, cela ne sera pas; je l'ai dit et je le répète. Je ne puis décemment oublier imnes principes, donner ma fille à un homme toujours en guerre avec le gouvernement établi, et qui peut d’un jour à l’autre paraitre devant une cour de justice où son beau-père sera

ALLAN CAMÉRON. 195 peut-être obligé de siéger et de l'envoyer à-la potence. Ah! si je faisais pareille folie, c’est pour Île coup que Patrickson se frotterait les mains et crierait à la trahison. Vous ne savez donc pas, M. Mac-Connuill, que j'ai composé un traité sur le...—Je sais ce que vous voulez dire, interrompit Charles Stuart, mais le temps presse, l'heure de la marée approche; il faut que je parte. Je regrette sincèrement qu'un de de mes meilleurs amis n'ait pu devenir votre gendre. En d’autres temps, j'aurais levé peut-être les obstacles qui vous arrêtent; aujourd’hui je ne puis que plaindre Allan Ciméron et mademoiselle Judith, votre fille.

Le ton pénétrant de ces dernières paroles émut le cœur du vieillard.

— Vous croyez qu'ils souffriront de se quitter? dit-il avecembarras.—Je les connais tous les deux, reprit Charles Stuart; ils sont dignes l’un de autre, et si vous m'en croyez, vous ne les séparerez pas. — C'est un rebelle, dit le juge. — Demain cc sera peutêtre le plus fidèle sujet du roi d'Angleterre, repartit le prince. — Il emmènera sa femme dans les highlands, dit M. Ramsay. — Vous irez chasser sur les bruyères de Lochiel. — Non! non! c’est impossible! s’écria le juge qui craignait de se laisser fléchir,

En ce moment on entendit la voix de mistress Rosewinter.

— Peters! disait-elle, Peters! voilà un cavalier qui arrive ventre à terre. Courez au-devant de lui et offrez-lui vos services, afin qu'il ne descende pas chez cette empoisonneuse de Betty Taunton qui lui donnerait de la bière aigrie pour du porter.

Le roi voulant éviter les regards d’un étranger, se retira dans son appartement. M. Ramsay ne jugea pas à propos de le suivre, et s’approchant de la porte, il jeta les yeux avec indifférence sur la route de Shoredham.

— Dieu me pardonne ! dit-il tout à coup, il me semble que j'ai déjà vu quelque part cet écuyer. Il a les pieds en dehors et les jambes collées aux flancs de sa monture , comme un valet de ferme qui mène un âne à l’abreuvoir. Mais du train dont il va, 1l devancerait le plus habile jockey de Londres. Jour de ma vic! est-ce que je fais un mauvais rêve? Non! c'est bien lui. C’est bien ce maudit clerc que j'ai chassé de ma maison et qui eût voulu m’en chasser à son tour.

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