VI:— ALISON LA ROUSSFE
Les chevaux sont sellés et piaffent dans la cour ; Adieu, mon hôte, adieu ; je quitte ce séjour. ANCIENNE COMÉDIE,
Evan-Dhà ne perdit pas une minute. Il envoya des messagers dans les divers clachans de ses domaines, ordonnant à tous les Camérons en état de porter les armes de se rendre sans délai à Lochiel pour une expédition lointaine. I fit tirer de l'arsenal les munitions de guerre qui y étaient renfermées et manda auprès de lui le forgeron, cet utile personnage qui occupe un si haut rang dans la maison d’un chef montagnard. Il lui enjoignit de remettre à neuf les boucliers, les haches et les claymores. Le digne fonctionnaire se mit aussitôt à l'œuvre, et l’on n’entendit plus dans le manoir que le bruit de son marteau et les chants joyeux de ses apprentis. Cependant Mac- Connuill parcourait les terrasses, examinait les murs de Lochiel fin de s'assurer que, pendant son absence, le château pourrait résister aux attaques imprévues des catérans (1) du voisinage.
(1) Catérans : Voleurs de (roupeaux. Cette espèce de larrons ne s’en tenait pas toujours à sa spécialité.
(Note de Walter Scott.)
Ces mesures prises, Evan s’enveloppa dans son plaid et descendit dans la vallée. Il côtoya pendant quelques minutes le bord du lac, mais prenant ensuite un chemin écarté, ils’enfonça brusquement dans la partie la plus sauvage du Lochaber. Peu à peu toutes les traces de végétation disparurent autour de lui. Les rochers, de formes bizarres, s’entassaient les uns sur les autres à une hauteur que œil n’osait affronter, et formaient tantôt une barrière infranchissable, tantôt un vaste amphithéâtre au milieu duquel l'homme disparaissait comme un grain de poussière. Le bruit des torrents troublait seul le silence de mort qui régnait dans ces solitudes, et aucun être vivant n'aurait osé y faire sa demeure, car l'aigle même des montagnes, las de planer dans les cieux, s’abattait rarement sur ces cimes grisâtres.
Cependant, après une heure de marche, le Chef des Camérons aperçut une légère fumée qui s’elevait du fond d’une gorge ténébreuse.
— Enfin, my voilà! dit-il en s’essuyant le front ;
j'ai cru que je n’y arriverais pas avant la nuit. D'après
ce que j'ai oui dire à ces imbéciles, c’est là qu’elle doit demeurer. Elle ne pouvait mieux choisir son gite. Satan n’a qu’un pas à faire pour venir chez elle.
En parlant ainsi, Mac-Connuill descendait dans le précipice. La pente était rude; il fallait à chaque instant sauter d'un rocher à Pautre par dessus les abimes, et un chamois aurait craint de tenter l'aventure. Alais Evan-Dhù semblait aussi sûr de lui que s’il eût marché sur les dalles de son château. Il arriva enfin vers l'endroit d’où il avait cru voir s'élever la fumée
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et chercha autour de lui avec la plus scrupuleuse attention. Rien ne révélait la présence de l'homme dans ces lieux. Mac-Connuill se trouvait en ce moment devant une cascade qui tombait en nappe arrondie des flancs de la montagne.
— C’est étrange! dit-il, je ne vois pas un creux de roche où puisse se blottirun épervier. Voilà pourtant la chute du Lochdevil, et je suis bien sûr que la vicille Alison n’en est pas loin.
Le highlander essaya de découvrir la retraite souterraine qu’on lui avait indiquée; ses investigations furent inutiles. Il.se décida, en désespoir de cause, à appeler à haute voix la personne dont il ne pouvait approcher.
— Alison ! s’écria-t-il, Alison ! où diable êtes-vous?
L’écho répéta : Alison !.… Alison! mais Evan n’obtint pas d'autre réponse.
— Alison! répéta-t-il avec colère, êtes-vous au Sabbat, ou faites-vous la sourde orcille? Si vous ne me répondez pas, je vous ferai pendre comme une sorcière que vous êtes? Me direz-vous.
Mac-Connuill n'acheva pas. Une voix aigre et cassée par l’âge vint frapper tout à coup son oreille, sans qu'il püt savoir d’où elle partait.
— Qui m'appelle? disait Alison, dont le Chef reconnut l'accent nasillard; que voulez-vous ? qui vous envoie? — Pardieu! si tu es sorcière, repartit brusquement le Caméron en regardant de tous côtés pour voir son interlocutrice, tu n’as pas besoin de me faire tant de questions. Ne sais-tu pas qui je suis et ce qui n'amène ? —Sans doute, sans doute, je le sais, dit la
ER
vieille, toujours invisible; vous êtes Mac-Connuill Ge Lochiel, le fils d'Evan le Fort, et vous venez... — Silence, nous parlerons de ceta tout à l’heure, reprit le Chef, je ne livre pas mes paroles au vent : je veux te voir d’abord.—Eh bien ! entrez, réponait la sorcière. — Comment! entrer ?.. te moques-tu de moi? par où veux-tu que j'entre? Faut-11 que je me jette dans le gouffre ? — Cela est arrivé à d’autres avant vous, dit Alison, et tel qui venait me chercher pour me conduire à Glascow devant les juges, est allé paraitre avant moi devant le Juge suprême; mais patience! Je ne vous dirai pas de vous rassurer, Car vous ne savez pas ce que c’est que la peur; seulement, écoutez bien ce que je vais vous dire. Posez le pied droit sur cette pierre noire qui est au bord de l’abime.— My voilà! dit Evan. — Saisissez les racines qui pendent sur votre tête et ne les lâchez pas. — Je les tiens. — A présent glissez-vous le plus près possible du rocher et passez sous la cascade. À cet endroit de la chute, vous en serez quitte pour une ondée et je ferai sécher votre manteau. — Voilà une fortification d’un nouveau genre, dit Mac-Connuillen suivant à la lettre les instructions de la sorcière.
I se trouva bientôt à l'entrée dune caverne spacieuse devant laquelle tombait, comme un rideau, la cascade écumante. La vieille Alison était assise auprès d’un feu de Broussailles qui jetait une vive lueur sur les parois de cette habitation singulière. À cette joyeuse clarté, on pouvait apercevoir une couche composée de peaux de bêtes, une rangce de pots de grès, de differentes hauteurs, renfermant sans doute
quelques provisions, et enfin un oiseau de nuit, solitaire compagnon d’Alison la Rousse. La sorcière portait une longue robe de couleur brune, un mouchoir jaune était entortille autour de sa tête; elle avait le cou et les bras nus. Ses yeux gris et perçants, son teint cuivre, ses dents blanches, sa taille haute, devaient inspirer aux crédules habitants des montagnes un effroi superstitieux.
— Asseyez-vous, Mac-Connuill, dit-elle en montrant au visiteur un fragment de rocher roule auprès de l’âtre. Il y a longtemps que je ne vous ai vu, c’estàa-dire depuis le jour où je vous annonçai que votre femme devait mourir, et où vous me fites chasser de votre maison par vos valets. — Pourquoi parler de cela, Alison? dit le Chef en poussant un soupir. Le passé est le passé; les souvenirs causent rarement de la-joie au cœur de l'homme. Parlons d'autre chose. — Je ne vous en veux pas, Evan, dit la sorcière, quoique cela m’ait éle dur de ne plus aller chercher à la porte de Lochiel-Castle la coupe de ble noir que votre mère me donnait tous les mois depuis trente ans. Que voulez-vous? Je suis souvent un messager de mauvaises nouvelles, et c’est une sorte de gens qu’on n'aime pas à voir. On nourrit volontiers la cigogne blanche qui vient sabattre sur Le toit de la maison, el l’on jette des pierres à la corneille. — Tu revienüras demain à Lochiel, dit Mac-Connuiil, et à l'avenir tu n’iras plus te plaindre dans les clachans comme j'ai entendu dire que tu le faisais. Mais en voilà assez sur ce sujet, la vieille ; je ne suis pas venu pour écouter tes lamentations. — Je sais que vous
êtes pressé, répondit la sorcière ; vous avez voulu me voir avant de vous mettre en route.
Le highlander regarda Alison avec surprise. Îl y avait à peine deux heures qu’il avait reçu lui-même l’ordre du départ.
— Que veux-tu dire, la belle aux cheveux roux, s’écria-t-il, et qui l’a parlé de mon voyage? — Il y aura bien des hommes demain au point du jour sur la route de Glascow, murmura la sorcière, mais ils ne seront pas si nombreux au retour.
Cette reflexion de la vieille répondait, sans doute, | à une secrète préoccupation du chef montagnard, car il baissa la tête et garda un moment le silence. La | chouette perchée sur l'épaule d’Alison poussait des H cris plaintifs.
— Paix! cria sa maitresse, tais-toi, tu ne sais ce que tu dis. — Eh bien! oui, je pars, reprit Mac-Connuill, et je serais bien aise de savoir si je reviendrai. — Vous ne dites pas votre pensée, Evan, répondit Alison ; ce n’est pas pour vous que vous êtes venu me consulter. — Et pourquoi serais-je venu? demanda le Caméron avec inquietude, car la devineresse avait lu encore une fois dans son âme. — Pourquoi? pourquoi? je n'aurais pas de peine à le dire; mais il faut que j'aille faire ma tournée, j'ai épuisé mes provisions de la semaine; je n'ai point de mèches pour ma |! lampe, et le laird de Glengary, un généreux Chef
que vous connaissez, m'attend à la chute du jour.— | Je vois ce que c’est, dit Evan en souriant et en tirant de sa ceinture une bourse de cuir; tu es comme ces avocats d'Édimbourg qui se font payer avant d’avoir
plaidé leurs causes, de peur qu’on ne leur donne des coups de bâton quand ils les ont perdues.
La vieille tendit sa main osseuse et fit sonner les pièces d’argent qu’y laissa tomber le highlander.
— Elles sont de bon aloi, comme vous, Evan, ditelle ensuite en serrant la petite somme dans un des pots de grès alignés contre la muraille.
Le bruit que firent les pièces en tombant éveilla l'attention de Mac-Connuill.
— Le vase sera bientôt plein, dit-il; c’est un bon mélier que de raconter l'avenir; mais que feras-tu de ton trésor, quand le diable te viendra prendre ? Espères-tu l'emporter avec 101? — Ah! répondit la vieille, j'avais dans le clan des Creichtons un neveu à qui j'aurais voulu laisser mes épargnes. Ce pauvre Coledock! Je l’aimais parce que sa mère a été brülée à Sanquhar comme sorcière; mais il a mal tourné, et s'il ne se range pas, ce pot de grès s’en ira avec la vieille Alison au fond du gouffre qui est à ma porte et qui m'attend. — Chacun a ses ennuis, à ce qu'il parait, dit Evan, et l’on a beau les prévoir, cela ne les éloigne pas. Aussi je ferais bien de m'en aller sans l'en demander davantage. — Non! restez, reprit la devineresse ; si votre père m'eüt écoutce, 1l ne serait pas tombé dans le piége que lui avaient tendu les Mac-Intoshs, et il vivrait peut-être encore aujourd’'hui, — As-tu donc quelque chose à me dire? — Oui, mon enfant, vous voulez savoir si le trèfle refleurira (1) au-delà des monts Cheviots. Eh bien! j'en
(1) On sait que le trèfle figure dans les armoiries de l’Ecosse.
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suis sûre, Evan, il refleurira ; maïs il faut d’abord qu’il soit arrosé de beaucoup de sang et de larmes. C’est là tout ce que je puis vous apprendre. — Ainsi, reprit Mac-Connuill, ja guerre sera longue? Le nom de Lochiel y périra peut-être?
— À Dieu ne plaise! s'écria la vieille, mais si vous m'en croyez, vous nemmènerez pas votre jeune frère Allan. 11 pourrait lui arriver malheur. — Je tremble en y songeant, dit le Chef, mais il voudra me suivre: et comment pourrais-je l'en empêcher? — Bah! dit Alison en branlant la tête, quand la colombe est prisonnière, il n’y a pas de danger que le ramier s’envole. Retenez bien cela, Mac-Connuill, et reprenez votre plaid que le feu a séché. Il se fait tard, et j'ai encore trois milles à faire avant d’arriver chez le laird de Glengary.
Le Chef savait probablement qu’il était inutile d'insister auprès de la bohémienne pour en obtenir des renseignements plus explicites. Alison couvrit son feu et guida son hôte hors de la caverne. Ils se séparèrent aussitôt, ct Evan rentra tout pensif à Lochiel. Il monta à pas lents jusqu’au parloir, s’assit sur un fauteuil et tomba dans une réverie profonde. Quelques minutes s'étaient ainsi écoulées lorsqu’en levant les veux il apercut debout devant lui son jeune frère Allan. Le jeune highlander semblait embarrassé, comme un homme qui craint et désire à la fois de parler; ses yeux étaient brillants et ses lèvres tremblaient. Evan-Dhù le contempla un moment avec une sorte d’orgueil.
— Que veux-tu, Allan ? lui dit-il enfin. — Vous