‹ Allan, le jeune déporté `a Botany BayChapitre 11 sur 36 · AIL.O · texte numérisé non relu

AIL.O

tait de rien , comme tout ignorant. Armé de son fusil de chasse, portant à sa ceinture de quoi faire du feu , et dans sa carnassière des biscuits qu'il avait volés à son maître , il allait devant lui comme si , arrivé à ces montagnes qu'il voyait à l'horizon , il devait se trouver dans le pays de Galles. S'il eût un peu connu sa carte du monde, il aurait vu dans le nord-ouest , au-delà de ces montagnes , cinq cents lieues à peu près à faire à pied à travers des marais infinis, des forêts vierges et des cannibales. Il est possible que ce trajet lui eût inspiré quelques réflexions ; et qui sait encore ?

Admettons qu'il parvienne à faire ce trajet. Le voilà arrivé à la côte nord-ouest , car il est à l'autre extrémité de cette île immense de l'Australie ; il regardera devaîit lui la mer presque illimitée ou bornée par quelques terres lointaines. Heureux si un vaisseau passe par fortune et le recueille comme un naufragé. Il le portera à Bornéo : soit. Voilà déjà un joli pas de fait vers le pays de Galle;? et la paroisse de Lanberis ! Rien que cent cinquante lieues de mer entre lui et la Chine : ce ne serait plus qu'un pas! Qui le

conduira en Chine ? Un autre bâtiment le prendra bien ; à la bonne heure , il approchera alors ! il n'aura plus que cinq mille lieues à parcourir avant d'entrer dans le canal de Saint-Georges. Afin de faire tout ce chemin, il a peut-être pour quinze jours de biscuits , et s'est mis avec toute confiance en route.

Il suivait depuis quelques jours le cours d'une rivière qui descendait rapidement vers la mer. Il conclut de sa vitesse qu'elle venait droit des montagnes, et se regardait déjà comme en bon chemin ; il remontait donc gaîment ses rives couvertes d'une herbe magnifique et d'une pompeuse végétation nourrie par les terres fécondes que laissaient les délx)rdemens, car ces sols d'alluvions sont parfaits ; c'est un engrais merveilleusement composé par la nature de fi\ogmens de rocs que l'eau , à force de les rouler , fait successivement galets , sable et argile , et de débris de végétaux qu'elle emporte dans son cours, met en fermentation , et transforme en vase fertile. Il eu est de ces herbes comme de l'homme, elles redeviennent terre.

Alian marchait donc d'un |xis délibéré le long Ail an. 5

Ik ALLAN.

de ceinte eau, sur ce gazon épais, mangeant avec ses biscuits , qu'il ne ménageait pas assez , les chapelets de larmes de gomme qui luisaient au soleil sur les branches des acacias ; ou bien il dormait quelques heures, pendant la plus grande chaleur du jour , sous les casuarinas qui tombent échevelés comme les saules pleureurs de nos pays.

Tant que le jour durait, il allait de bon cœur, quoique ses provisions commençassent à s'épuiser , mais il se rassurait en voyant les cocos , les bananes , les fruits sauvages de toute sorte , qui chargeaient les arbres. 31ille oiseaux divers voletaient dans les bois ; il a\ait un fusil et tirait bien. Les gommiers, à l'écorce déchiquetée et en lambeaux , qui s'élevaient comme des troncs d'arbres morts au-dessus des fourrés d'arbres verts, lui garantissaient toujours une nourriture abondante. Il cheminait donc, riant et insoucieux, tant que le soleil faisait étinceler les rochers de mica qui brillaient au milieu des forêts ; mais c'e>t quand la nuit venait , quand les glapissemens des courlis ou les cris des écureils-volans annonçaient son approche , qu'il s'inquiétait ,

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tout brave qu'il fiit. Alors il a la't b'clahlir dans un arJ)re : Iicureux si le renard-volant , chauvesouris si hideuse , qu'un matelot de Cook la prit pour le diable , ne venait pas le réveiller d'un coup de ses ailes , ou si les fourmis qui rongent dans ce pays tout l'intérieur d'un arbre, de façon à ne laisser debout que l'écorce qui verdoie et fleurit malgré cela , heureux s'il ne s'en trouvait pas couvert et rongé quand l'oiseaurieur et le whi-whi, qui fait entendre ce cri aussi régulièrement que va le balancier d'une pendule , lui annonçaient le lever du soleil. Oh ! oui, ces nuits étaient graves et imposantes. Bien souvent il apercevait du haut de son arbre , sur l'horizon , une lueur ondoyante : c'était quelque foret incendiée par les naturels, et le terrible cou-i ! retentissait. Alors il pensait à ce qu'il deviendrait; il regrettait la chaîne, la maison du planteur, et, bien plus encore le presbytère de Lanberis.

Et c'était peut-être au moment même où il le pleurait si amèrement , que s'y passait la scène que je vais redire.

M. Da\ids avait à peine remis le pied sur le seuil de son presbytère de Saint-Asaph , qu'il

reçut de l'évCque , pour le récompenser de son voyage à Port-Jacksou , sa nomination à la cure de Chester ; et , en même temps qu'il était informé de cet avancement, 31eredith était appelé aux fonctions de curé à Saint-Asaph , à la place de M. Davids. Quelle fête ce fut dans la pieuse maison de Lanberis , on peut le comprendre.

Meredith, son père et sa mère, se livraient depuis trois jours à cette joie si pure , quand un matin ils virent arriver au presbytère M. Davids qui venait pour mettre 31ereditb au fait des soins de la cure dont il allait être chargé. Il n'est pas besoin de dire avec quel empressement mistress Madock prépara pour le visiteur le déjeûner et le dîner le plus choisis qu'il fût possible d'improviser dans ces montagnes. Ce jour-là, le pain d'orge ou d'avoine fut banni de la table pour faire place au pain de froment ; un des lacs voisins fournit une truite excellente, et, au heu du lait de beurre mêlé d'eau qu'ordinairement arrosait un plus frugal repas , la maîtresse de la maison servit un pot de bière brassée au logis. Le rôti fut un quartier fumé de gibier du Snowdon, que l'on détacha do la branche d'osier qui le

tenait suspendu au plancher. La pauvre mistress Madock , en la plançant sur la table , soupira au souvenir du goût qu'Alian avait pour la chasse. Toute la conversation du dîner eut pour objet le gomernemeut spiriluel de la paroisse de Saint- Asaph ; mais cependant , quand vint le dessert , iM. Davids s'arrangea de façon à parler du lointain voyage qu'il venait de faire , et un sujet si curieux excitait vivement l'attention de cette humble famille reléguée depuis le berceau dans les défilés du Snowdon. Les questions empressées de chacun sur le sort des déportés et sur la manière dont on les traitait sur cette terre lointaine, lui firent présumer qu'ils voulaient se rassurer sur ce que devenait leur fils , sans cependant parler de lui posilivement. Ce devait être pour eux une chose si douloureuse et si humiliante ! Il respecta ce sentiment et répondit par des généralités présentées de manière à leur faire penser que le sort des déportés fut moins rude qu'il ne l'était en réuUté.

Le dîner finit à deux heures , et , comme 3L Davids devait coucher à Lanberis , l'après-dînée fut employée par la famille à des promenades

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dans les environs , aux ruines du château de Doliiader , à celles du cloître do Beddgelert , et dans les passes les plus pittoresques du Snowdon. Du haut de ces défiles , M. ,Davids remarqua que le Plinlimmo , vu dans le Sud , ressemblait aux montagnes bleues s'élevant sur l'horizon de l'Australie.

Quand la nuit vint, on songea cependant à rentrer et M. Madock montra avec orgueil sa petite église à son confrère dont il n'enviait pas l'avancement :

— J'aime mon berceau de montagne ; je veux y vivre jusqu'au dernier de mes jom's, et, quand mon âme aura remonté vers Dieu, avok mon corps là , sous ce saule où vous voyez déjà une partie de la famille.

— Oui... deux filles charmantes, Monsieur, reprit mistress Madock, voyant que les larmes suffoquaient son maii ; oui, et, tout à coté , un de leurs frères , mon pauvre Allan !

Alors elle éclata elle-même en sanglots et en larmes. 3Ieredith pressait les mains de sou père et de sa mère pour leur dire : — Je suis là , vous n'avez pas tout pi rdu.

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El M. Davids , ému en voyant cette douleur :

— Mais non... mais, ma pauvre mistress >ladock... Allan. ..

Elle ne l'entendit point et reprit :

— Mais, qu'ai-je dit? Sa cendre ne repose point sous cette croix qui n'est qu'un souvenir , une commémoration. Il était parti le matin , Monsieur , il n'est point revenu. Il se sera noyé dans les profondes marnières ou dans la mer. Peut-être s'est-il perdu dans les mines ou brisé dans le fond des précipices.

Tous ces souvenirs faisaient que les pleurs l'étouffaient. M. 3Iadock voulait en vain entraîner sa femme hors du cimetière; et M. Davids éprouvait cette angoisse que tout bon cœur sent à voir pleurer. Il était sur le point de se joindre à elle ; sa tète se troublait.

• — Rassurez- vous , s'écria-t-il ; il est vivant... je l'ai vu.

Il avait à peine prononcé ces paroles , qu'il s'en repentit eu voyant la joie qui s'était soudainement peinte sur les traits du père, de la mère, du frère ; joie intime , joie pure qu'un autre mot allait flétrir et rendre tristesse et honte.

— Vous lavez vu ?

— Vous l'avez vu , mon pauvre enfant ?

— Mon frère. . . où est-il ?

— M. Madock , sa femme , Meredith , étaient presqu'aux genoux de M. Davids ; ils le suppb'aieut du regard, et , à défaut de leurs langues rendues impuissantes pai' le saisissement , leurs yeux demandaient :

Où est-il ?

Et plus 31. Davids hésitait devant la pensée de leur dire que leur enfant était souillé , déshonoré, captif, plus ils le pressaient du geste et de la voix. Il se décida enfin à prendre à pai't 3L Madock comme celui qui devait avoir le plus de force pour supjx)rter le coup qu'il allait frapper, et mistress 31adock, Aleredith, les contemplaient avidement.

— Avez-vous du courage ? cUt 31. Davids ^ M. 3Iadock en lui serrant la main ; il en faut pour entendre ce que je vais vous dire. Alors il baissa la voix plus encore , et la mère et le fds voyaient avec anxiété les joues de 31. 3Iadock pâlir, et, eu quelque sorte, ses cheveux se dresser sur sou front et sur ses tempes.

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Ce fut bien pis quand , tout h coup , il tomba agenouillé et les mains jointes ; puis , sans pouvoir prononcer une parole, il étendit ses doigts crispés vers le tombeau d'Allan et en arracha les fleurs de la croix.

— Que faites-vous ? mon Dieu ! mon ami , s'écria mistress Madock en se précipitant vers lui.

— Mon père , mon père ! répétait Meredith craignant de le voir saisi d'une subite démence.

— Laissez ! laissez ! Plus d'ornemens , plus de fleurs , plus de signes pieux à sa mémoire. O mon Dieu ! mon Dieu !

Un monstre se serait corrigé en voyant les larmes couler de ces yeux vénérables.

— Il n'est pas mort, mais pis cent fois. A Botany-Bay , notre enfant. Mon fils voleur ! Je le. . .

— Oh ! pardon î pardon pour lui î Mistress Madock agenouillée arrête sur ses lèvres pâles et tremblantes le mot fatal de malédiction.

La soirée fut bien triste , on le pense ; elle

l'eût été davantage encore si le recteur, sa femme

et Meredith n'eusseiu ûté dans la nécessité de se faire violence pour tenir compagnie le mieux possible à M. Davids ; mais , quand il se fut retiré , cette affliction comprimée éclata plus violente : ce fut une nuit sans sommeil , une nuit pareille à celle où l'on cherchait, t)ù l'on attendait Allan; une nuit plus grave encore! Dujiioins dans la première , les inquiétudes de la famille n'avaient pour objet que la vie d'"ici-bas et le corps périssable de leur enfant ; mais les tourmens de cette autre nuit, c'étaient d'affreuses anxiétés pour son âme et sa vie éternelle.

Meredith veilla entre son père et sa more qui, anéantis par la douleur , n*avaient pas la force de dire un mot. Une exclamation s'échappa une seule fois de la bouche de M. Madock , tandis qu'il portait la main sur son cœur.

— Oh ! le misérable ; et cet argent des pauvres !

Il n'en put dire davantage. Car à ses souffrances morales si poignantes venait de se joindre une douleur physique qu'il avait trahie tout-àl'heure par un geste. Le sang, lui affluant au cœur avec violence , avait tendu les veines où

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il se précipitait , et en avait affaibli le lissa presque an point de le faire éclater. Dans ce cas M. Maclock lut mort subitement ; mais il résista encore : cependant il était mortellement frappé , et c'était par la main de son fils ! L'anévrisme était là pour ne plus pardonner !

Dès-le matin, M. Davids s'apprêta à retomner à Sainl-Asaph et dit adieu à la triste famille du presbytère , en s' excusant de la malheureuse nouvelle qu'il y avait apportée. Les cœurs bons s'accusent de la peine même involontaire qu'ils causent. M. Madock ne prononça point le nom d'Allan, mais sa femme n'eut pas ce com^age, et elle interrogea M. Davids avec un intérêt douloureux— tant est excellent le cœur d'une mère! — sur mille détails de la vie d'Allan , et elle apprit de lui et répéta à son mari , qu'il se conduisait bien du moins dans son exil au moment du départ de l'aumônier.

Hélas ! le coup était porté au cœur.

Et quand M. 3Iadock et sa femme furent seuls avec Meredilh , ils se rapprochèrent de lui , lui pressèrent la main, l'embrassèreat. Ils voulaient lui dire :

su ALLA!*.

— Au moins , tu es bon , honnête , honorable ; tu ne nous quitteras pas, toi !

Mereclith soupira. Toute la nuit il avait réfléchi à ce qu'il devait fah'e : il en était à présent bien pénéti'é.

— Non, je ne vais plus à Saint- Asaph, non ; mais il faut que j'aille sauver mon frère. Je coui's supplier l'évêque de me procurer l'emploi d'aumônier à Botany-Bay , sinon je m'embai^que. Adieu , je me rends à mon devoir.

Mistress 31adock fondit en larmes à ces paroles inattendues.

— Bien ! bien ! Meredith , lui répondit M. Madock d'une voix émue pai' des pleurs comprimés ; bien ! tu feras un pieux ministre de l'Evangile.

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