‹ Allan, le jeune déporté `a Botany BayChapitre 15 sur 36 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La Boussole.

Plus il redescendait la montagne au pied de laquelle il s'était, en vérité, attendu à voir le clocher de Lanberis , plus , en ne l'apercevant point , il devint triste. C'est ainsi cjue , dans la vie , quand on y entre sans l'expérience qui est la science du monde , on voit toujours à l'horizon de plus belles choses que celles dont on jouit. Derrière ces montagnes azurées , 0!i se figure , comme certains peuples sauvages , des lieux de délices, des paradis : pour y arriver, on quitte tous les biens que l'on a ; on se falisu©

l^eaucoup , on souffre pour gagner ces sommets si désirés. A mesure qu'où en approche, ils sont moins beaux ; l'azur qui les voilait et les rendait si enviables au regard, disparaît et fait place à des rochers nus , à des précipices déchù'és ; on monte pourtant jusqu'à la cime, dans l'espoir que de là on verra ce paradis que l'on imaginait , et l'on ne découvre rien que plaines stériles. — Ah! pourquoi, se dit-on alors, ai-je quitté le bonheur dont je jouissais pour celui que j'ai reve.

C'est ce que disait Alîan en descendant vers des prah'ies immenses , couvertes d'un gazon épais , mais sans arbres : il n'y avait là ni cascades , ni torrens , ni vallon du Snov,don. Définitivement , ce n'était point là son pays , et il lui fallut hien alors concevoir comment, étant presque aux antipodes de l'Angleterre, il eût été nécessaire de marcher bien plus long-temps pour faire au moins quatre mille cinq cents Ueues. Il reconnaissait qu'il avait eu là une leçon de géographie un peu fatigante. Il résolut donc de retourner sur ses pas, et se mit en devoir de consulter sa boussole pour reprendre la direction opposée à celle qu'il avait suivie.

0 chagrin ! Il la cherche en vain dans ses poches, dans sa giljecièrc, et ne la trouve point : il l'avait perdue. Il se rappelait tous les endroits de la montagne où il avait fait halle : il y revint. — Rien. Au pied de l'arbre où s'était placé le kangourou , il chercha tout aussi vainement. Qu'allait -il faire à présent sans boussole, sans guide ? Cet instrument le conduisait assez bien malgré ses variations qui étaient peu importantes ; et d'aiUeurs , à force de consulter cette aiguille , il avait appris à en calculer la déclinaison avec le cours du soleil. Cette boussole outre qu'elle lui servait de guide , était aussi , comme on le voit , une instruction, une leçon de tous les instans.

Il eut beau passer un jour entier à parcourir les tailhs, à fureter dans les broussailles, à visiter les hautes herbes , il ne découvrit nulle part ce qu'il cherchait. Il fallut bien qu'il y renonçât quand le jour finit , et il ne dormit guère dans le buisson qui devint sa chambre à coucher. li eut donc biea le temps de réfléchir à la perte qu'il avait faite et aux conséquences qu'elle pouvait avoir. Il s'était déjà cruellement égaré dans la vie pour s'être privé volontairement de la main

qui protège et conduit , de la main et des conseils d'un père. Privé , par quelque chose de fatal , de sa boussole , s'il allait s'égarer dans ces bois , dans ces plaines ! — Il en fréruissait.

Quand le jour parut , il recommença ses recherches : elles furent tout aussi vaines que la veille, et , n'ayant désormais d'autre point d'observation que le soleil , il se dit , en se montrant le lieu où il se levait :

— C'est de ce côté que je vais.

Le soleil eût certainement été un bon guide , si Allan avait pu aller en droite Ugne vers l'orient; mais des collines, des montagnes aussi élevées que celles qu'il avait déjà passées deux fois , des vallées, des plaines, des rivières au cours sinueux, venaient à la traverse et dérangeaient, chaque jour , la marche que notre malencontreux voyageur s'était tracée le matin en partant. Pour surcroît de malheur , le ciel resta voilé pendant plusieurs jours , et Allan s'éloigna de plus en plus de la ligne à peu près exacte qu'il avait suivie jusqu'alors.

Ses repas se composaient ordinairement des corneilles qu'il pouvait atteindre , des péUcans

qu'il tirait sur les lacs où jamais coup de feu n'avait retenti : quelques pierres chauffées dans la terre, c'était là toute sa batterie de cuisine; mais il s'aperçut bientôt avec terreur qu'il n'avait plus que de quoi tirer trois coups de fusil , et il se promit de garder ces chétives munitions pour le cas d'un besoin extrême, soit faim, soit nécessité de se défendre.

Il se laissait donc mourir de besoin ou à peu près , car les racines ou les fruits sauvages sont peu nourrissans ; et puis il s'en abstenait souvent parce que leur amertume augmentait une soif qu'il ne pouvait satisfaire. Il n'était plus alors dans les bois, où il trouvait une espèce de cerise dont l'acide le désaltérait et le rafraîchissait ; mais il se perdait de plus en plus dans des plaines infinies. S'abandonnaut à la Providence et à la garde de Dieu , seuls guides qui lui restassent , puisque le soleil se cachait toujours , il allait devant lui , affamé , altéré , ne trouvant ni à manger ni à boire. Il faillit tomber à genoux de reconnaissance , quand il aperçut , tout dans le lointain , l'herbe couverte de petites efflorcsccnces blanches et légères pareilles à la gelée qui

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