‹ Allan, le jeune déporté `a Botany BayChapitre 16 sur 36 · IQU ALLAN · texte numérisé non relu

IQU ALLAN

brille le matin sur le gazon. C'est qu'alors il se rappelait la manne nourrissante et parfumée qui vint à son secours quelques jours après son départ. S'il eût connu son histoii^e sainte , il aurait béni la maiu qui en répandit ainsi dans le désert devant les Israélites. Une circonstance eût pu le mettre en garde cependant contre une illusion que lui avaient fait adopter sans réflexion la faim et la soif qui rendent aveugles : c'est que nulle part ne s'élevaient au-dessus du sol les arbres qui distillent cet autre miel , et certes Allaa n'était pas assez parfait , assez repentant môme , pour espérer un miracle.

>rimporte ! il ne faisait point attention à cela et allait droit vers cette herbe , sentant déjà par avance sur la langue la savem' sucrée et adoucissante de cette manne.

Il en approche : il se baisse avidement , en prend , en met sur ses lèvres.

— Du sel ! s'écrie-t-il en se reculant altéré — du sel î D'où cela peut-il venir ? Ai-je du malheur !

Du malheur ! c'est ce que nous répétons toujours sans nous demander si ce n'est pas plutôt

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justice , punition d'une faute , exécution d'un arrêt que nous avons mérité. Du malheur! ce n'est point alors, comme nous voulons le comprendre , le résultat d'une volonté aveugle du sort ; il n'y a ni sort , ni hasard , pour qui croit en la Providence. Tout bonheur vient de Dieu content de l'homme , tout malheur , de Dieu irrité contre lui.

Allau monta sur une petite éminence pour regarder le pays qui l'entourait. Après ses tours et détours, il avait encore une fois les montagnes bleues derrière lui. A ses pieds , il voyait s'étendre la plaine couverte de cette poussière salée cj[ui n'avait fait qu'accroître sa soif et irriter son estomac vide ; mais au bout de cette étendue de verdure tout-à-fait sur le bord de l'horizon, il aperçut une nappe d'eau luisant au soleil qui venait alors de se lever derrière lui.

Il eût "mieux fait de suivre ce guide : mais quel moyen de résister à la vue de l'eau quand on est altéré ? Il se dirigea donc vers ce lac avec une précipitation qui ne fit qu'accroître sa soif. Peu lui importait ; il ne s'était pas trompé : c'était un étang magnifique. Il en approchait : le

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Tcilà sur ses l)ords, aloiigeaiU son bras et y remplissant sa main desséchée.

Quelle terreur ! du sel encore Î-Pour le coup, il tomba livré au désespoir et demanda pardon de toutes ses fautes , car il lui semblait voir dans ces circonstances des avertissemens sévères. S'il eût réfléchi, si plutôt il eût connu quelques principes des sciences naturelles, les efflorescences sahnes, évaporations de ce lac ahmenté sans doute par des sources qui avaient passé sur des lits de sel gemme dans les montagnes , évaporations que le froid de la nuit avait cristaUisées sur les brins de gazon , lui auraient annoncé la présence nécessaire d'un étang d'eau salée , et il n'aurait pas encore augmenté sa fatigue pour venir chercher une désillusion.

L'accablement de l'âme , joint à celui du corps, fit qu'il s'étendit sur l'herbe , à l'ombre de quelques roseaux élevés, et essaya de s'endormir pour n'avoir , du moins pendant son sommeil , ni faim ni soif. Impossible ! il fallait qu'il se désaltérât; il n'avait plus faim : il n'avait que soif. Boire ou périr là ; il n'y avait plus pour lui que cette alternative. A quelques pas de lui, il vofl

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dans la terre sablonneuse un trou qui paraissait avoir été abandonné : il n'avait pas d'instrument pour le continuer , mais les mains sont des ustensiles puissans quand on meurt de soif. A force de gratter jusqu'à se déchirer les ongles et les doigts , il arrive à une couche de terre de plus en plus humide, puis l'eau paraît : de l'eau douce cette fois !

Il en avala avidement quelques gorgées , et il avait eu raison de se hâter , car la terre s'éboula dans le trou pratiqué à peine, et ce breuvage sauveur disparut.

Ce peu d'eau avait néanmoins été le salut pour xVllan qui , ayant retrouvé de la force , se remit en route vers les montagnes sur lesquelles le soleil s'était levé. Mais la soif apaisée laisse parler la faim ; et elle parla haut , l'impérieuse maîtresse , si haut , que la vue d'un oiseau aquatique qui volait devant lui le détourna encore , et il alla à sa poursuite jusqu'à une masse de roseaux qui s'étendaient sur toute une partie de l'horizon. Ces plantes annonçaient la présence de l'eau ; cet oiseau ne pouvait manquer de composer un bon repas. Allan se consolait avec cette

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perspective, et il entra d'un pas délibéré dans ces marécages.

Les roseaux étaient d'une hauteur gigantesque , et dépassaient de beaucoup la tête d'Allan ; il ne voyait donc point l'horizon et marchait dans cette autre forêt absolument comme celui qui marche à tâtons au milieu des ténèbres. Sans doute, il n'avait point peur, en ce lieu, d'être aperçu par les sauvages, mais il courait un danger analogue, car il n'était pas impossible qu'il se trouvât face à face , à l'improviste , avec ces noirs formidables. Il cheminait dans une véritable prison de roseaux , n'apercevant autour de lui que ces murailles flottantes au vent, et, à ses pieds , qu'un sol brûlé , crevassé , où il y avait eu de l'eau à une autre époque, mais que la chaleur avait desséchée entièrement. Allan eût encore mieux aimé être en plaine , ou sur la montagne , exposé à tout péril , mais jouissant de l'air qui ne pouvait pénétrer dans ces massifs arides; et puis, n'était-il pas à craincbe que les sauvages , suivant leur coutume , ne missent le feu h ces roseaux ? Un incendie spontané pouvait s'y déclarer ! C'est ce que notre

fiigilif se disait avec effroi ; car , bien qu'il vécut si misérai)lcment , il voulait vivre encore.

L'oiseau qui l'avait attiré de ce côté , l'oiseau qu'il convoitait voltigeait de ça et de là , au-dessus de sa tCte ; et , ainsi que lui , cherchait sans doute de l'eau. Allan le mit en joue et au mouient où loiseau reçut le coup fatal , il fit entendre deux ou trois petits cris sonores et qui vibraient comme une clochette.

— L'oiseau-cloche ! s'écria Allan , celui qui indique l'eau.

Il courut le ramasser : c'était un oiseau-cloche en effet , et, à quelques pas de là , il trouva une clairière au miUeu des roseaux, et dans cette clairière une petite mare où un peu d'eau brillait. Ainsi Allan avait tué sa poule aux œufs d'or, et ce n'était pas la première fois. Quand son père, sa mère, son frère lui donnaient tour à tour de bons conseils avec des caresses , c'étaient là de beaux œufs d'or, ceux que tout homme regrette quand il ne les a plus , et Allan les avait jetés là, brisés sous ses pieds. Il avait déjà tué cette excellente poule féconde en œufs d'or , la famille tendre et dévouée ; et voilà qu'il venait A/fci7i. 7

de détruire encore celui qui l'avait guidé , mourant de soif, vers l'eau et vers le frais.

Pxeudons-lui justice. Il hésita long-temps avant de mettre devant le feu qu'il venait d'allumer cet oiseau bienfaisant. Mais la faim le pressait ; il se fit une broche d'une courte branche d'arbre qu'il portait depuis long-temps à la main , et le rôti allait à merveille , grâce au foyer flambant. Tout en faisant sa cuisine , il avait cependant de vilaines idées qui ne l'égayaient pas : il pensait d'abord au feu qu'il pouvait allumer dans les roseaux , et puis son oiseau à la broche lui rappelait ce qu'on lui avait conté des anthropophages.

Ce dernier rapprochement n'était point fait pour lui donner de l'appétit : il en trouva cependant quand , sur une assiette faite de quelques roseaux , i l eut dressé son plat auquel il fit honneur.

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