‹ Allan, le jeune déporté `a Botany BayChapitre 17 sur 36 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

I^a Famine.

Nous avons laissé le presbytère de Lanboris dans une bien grande agitation , causée d'abord par la nouvelle fatale que M. Davids venait d'apporter , et ensuite par la détermination que Meredith avait prise le lendemain. Elle était noble et belle cette résolution d'aller au secours de l'àme de son frère ; aussi ^L Madock l'accueillit-il avec ces paroles qui contiennent toutes louanges.

— Va , tu feras un pieux ministre de l'Evangile î

\['l ALLA.N.

Et Mercdith ciait parti sur -Le- champ pour Bristol , laissant seuls son père et sa mère. Pauvre mislress Madock ! c'est alors que la force qu'elle avait appelée à son aide , pour ne point ébranler par ses larmes un projet si louable , l'abandonna entièrement, et elle tomba entre les bras de son mari en sanglotant et en murmurant avec ses soupirs î

— 0 mon Dieu !... plus d'enfans î... De quatre , le dernier parti pour toujours , peut-être ! '

— Allons , mon amie , du courage ; tu ne peux qu'approuver ce que va faire Meredith , lui disait M. Madock ; et sa voix était presque aussi émue et aussi tremblante que celle de sa femme.

Elle le lui fit remarquer.

— Oh ! reprit-il , crois-tn donc que la conscience du devoir me rende insensible et que je pourrai lui dire adieu , les yeux secs , quoique je sache que l'action qu'il va accomplir est belle et religieuse ? C'est cette derni-ère pensée qui me soutient et me donne du courage. Oui , disons-nous que c'est un grand sacrifice que nous faisons encore à ce misérable. . .

Il allait de nouveau parler d'Allan avec une

allaj:^. 113

indignation qui devait lui faire mal encore, quand ou vint l'appeler pour aller donner à un mourant les dernières consolations avec le pardon de la terre. Celte circonstance le ramena tout aussitôt à des idées de clémence et de miséricorde , et les paroles de malédiction qui fermentaient dans son âme contre Allan s'apaisèrent pour qu'il n'apportât auprès d'un lit de mort que calme et piété.

Mistress Madock, bien que convaincue de la beauté de la mission dont se chargeait Meredith, ne pouvait se résigner à ce dernier adieu, et tous les objets qu'elle toucha dans le cours de la journée portèrent des traces de ses pleurs. Quelquefois cependant, du milieu de sou abattement, s'élevait une pensée de pur et noble orgueil , et elle se sentait fière du sacrifice qu'elle allait accompUr poui' son autre enfant. Ce sentiment la soutenait en l'exaltant, mais un souvenir soudain de l'enfance de 31eredith lui revenait-il , avait-elle sous les yeux quelque meuble , quelque image qu'il aimât , elle retombait bien vile et pleurait.

Ce fut bien pis , deux jours après , quand Me-

îl^ ALLAN.

reditli ne rcAiiil de Bristol que pour leur dire adieu en toute hâte. Un bâtiment allait partir pour Port-Jackson, et il en était nommé l'aumônier. Il serait inutile de peindre quelle fut la scène déchirante de ce moment de séparation pour un voyage de cinq mille heues, pour une absence de bien longues années , pom' toujours peut-être !

Ces dernières paroles furent les seules que put dire mistress Madock au désespoir. Quant au père , il ne parlait pas , de peur de laisser échapper des sanglots.

— Du courage ! Adieu ! A revoir ! je vous reviendrai, leur disait Meredilh, et je vous dirai que mon frère est sauvé ; je le promets devant Dieu !

— Adieu donc , mon enfant ! je te bénis , dit enfin M. 31adock en tendant sur sa tète une main aussi peu assurée que sa voix, je te bénis, car, à l'heure où j'apprenais la honte qui souille ton frère et qui— M. Madock baissa la voix alors — et qui m'a frappé de mort , là , au cœur , tu m'as soulagé , tu m'as relevé par le noble parti cjue tu prenais. Va ! je te bénis encore, et quand

lu appreniiras que la fatale maladie qui me menace m'a foudroyé , reviens soutenir ta mère !

M. Madock eût pu parler haut, sans que sa femme entendît rien; elle s'était trouvée mal aux premières paroles d'adieu, et Meredith, après l'avoir embrassée à son insu pour la dernière fois , prit le chemin de Bristol , eî tout aussitôt le bâtiment leva l'ancre, emportant, outre des prisonniers , une partie des provisions nécessaires à la subsistance de l'établissement à peine formé.

Oh ! que ce navire ne pouvait-il y être arrivé aussi vite que l'éclair fend les nuages ! Il y avait déjà du temps que la colonie de Botany-Bay était en proie à une famine qui allait toujours croissant. Lors de ces premiers temps delà fondation, toutes les mains étaient occupées à mettre la terre en état de recevoir la culture , et de même que dans les premiers jours de la vie où l'on prépare l'esprit de l'homme à recevoir l'éducation , on ne lui demande aucun travail utile à sa propre existence ou à celle d'autrui , on le nourrit, on le soutient, de même on n'avait encore livré au sol défriché (juc peu de grains ; on ne

lui a^ait demandé que du faibles ellorls, pariaiit de faibles produits. La colonie était donc sans approvisionnemens tirés de son propre fonds, et tout lui arrivait de ]a mère -patrie. Quelques jours avant le départ d'Allaii ])our sa folle expédition dans l'intérieur , on attendait les bâtimens qui devaient apporter la nourriture de tous , agents du gouvernement et prisonniers ; on les attendait même avec impatience.

Quelle fut l inqméîude dont l'administration de la cok me fui azi^éc . quand , à peu près à l'époque marquée, on ne vit point arriver ces navires î A tous les momens du jour , le gouverneur , du haut de la terrasse de sa maison qui dominait l'entrée du port , tenait sa lunette braquée vers la haute mer, et les journées se succédaient sans amener une voile , un point à rhorizon. Les vivres s'épmsaient cependant , et l'on avait été obligé de réduire de moitié les rations des déportés. Cette mesure ne fut prise que quand le voulut la nécessité la plus impérieuse , et après que tous les officiers civils ou militaires eurent supporté les plus grandes privations : c'est qu'ils savaient que, faute d'alimcns,

[es iravaux devakMit languir cl graduelk-nienl œsser. Cette pensée était effrayante. Qu'allaient faire alors ces hommes pervers, irrités et poussés à bout par la faim ? Que ne devait-on pas craindre de ces mains habituées à la violence , et privées tout à coup d'occupations actives ? L'oisiveté , la mauvaise conseillère , et la faim , plus mauvaise conseillère encore, ne les conduiraientelles pas à de nouveaux crimes ? C'est ce que l'on pouvait se demander en tremblant quand on songeait que tous ces hommes perdus , assassins et voleurs de grande route, allaient être jetés dans le désespoir par la nouvelle de la disette dont on leur cachait avec soin les progrès.

Leurs estomacs leur apprirent bientôt la triste réalité. Déjà des murmures se faisaient entendre dans les ran2;s des travailleurs dont les bras devenaient moins actifs en devenant moins forts : c'est ce que l'on avait craint. Les déportés tramaient évidemment quelque comj)lot , et c'est en vain que le commandeur , qui les escortait le bâton à la main, cherchait à empêcher ces colloques muets, les entretiens à l'oreille, les churhotemens; il? se moquaient de leurs gardiens

exténués et affamés eux-mêmes. Des |)aroies de malédiction , telles qu'en peuvent proférer des scélérats , s'élevaient quelquefois du milieu de leurs bandes silencieuses, et l'on eût dit alors ces coups de tonnerre effrayans qui sortent des nuées chargées de ravages.

Les officiers du gouvernement voyaient bien ces sjTuptômes s'aggraver à chaque jour qui passait sans amener les bâtimens. On apprit bientôt la cause de ces retards funestes. D'horribles tempêtes avaient assailli ces navkes à la hauteur du cap de Bonne-Espérance , et tous avaient péri , corps et biens. — Oh ! si du moins , se disaient les officiers en regardant constamment l'horizon désert , si nous voyions paraître quelque voile , nos signaux attireraient peut-être un vaisseau chargé de vivres , et nous pourrions nourrir ces honmies deux jours , trois , huit peut-être.

Pvien ne se montrait , hélas !

Les rations avaient été mises au quart seulement, et force fut bien alors de suspendre les rudes travaux qui veulent que le corps soit soutenu par une abondante nourriture , et , les travaux supendus , les mauvaises pensées et les

desseins [)civeis euieiit le champ libre. On ne se bornait plus à murmurer dans les chaînes des déportés; on parlait haut, on criait, on menaçait. Pourquoi M. Davids, à la parole persuasive, n'était-il point au miheu de ces gens pour les apaiser et les consoler ? Pourquoi Mcreditli n'y était-il pas encore ?

On leur fit prendre quelque patience en leur annonçant qu'un petit bâtiment était parti depuis quelques jours pour essayer de parvenir jusqu'à Java, afin de s'approvisionner à Batavia et à prévenir les Hollandais de la détresse où se trouvait la colonie ; mais c'était là un voyage de sept ou huit cents lieues , le long des côtes ou dans une mer semée d'Iles périlleuses ; par conséquent mille chances contraires pouvaient faire regarder comme désespérée cette expédition. On le cacha toutefois avec soin aux affamés , et ils furent moins turbulens pendant quelques jours.

Cette résignation ne dura pas long-temps : ils devenaient furieux. Dès que le soleil se levait , les deux pointes arrondies qui gardent l'entrée du port se couvraient de ces foules de prisonniers que l'on ne pouvait plus retenir , et tous

les soirs ils rentraient plus irrités contre le gouverneur, comme s'il pouvait répondre des élémens et des flots. Que l'injustice est cruelle !

Un soir , le gouverneur , entouré de ses officiers contemplait d'un œil désolé tous les poijits de l'horizon dont aucun ne montrait une voile , et il rentrait au moment où la nuit qui tombe si vite sur la terre dans ces climats , le livrait encore à de longues heures d'angoisse au milieu des ténèbres , quand il entrevit sur la plage des masses noires en mouvement. Les déportés s'avançaient en foule sur la maison du gouverneur. Il aurait pu faire tirer à mitraille sur eux , mais il eut pitié de la faim qui rend fou. Jusqu'alors la bande révoltée avait marché en silence ; mais quand elle fut presque sous les fenêtres, des cris de reproche , de vengeance et de mort s'en élevèrent de toutes parts.

— On nous laisse mourir de faim ! — A bas î — Nous périssons , quand on dine bien dans la maison du gouverneur î

Il fit sur-le-champ allumer des torches — car l'obscurité était com))lèle alors — et, éclairé par ces clartés flotlanlcs au vent , il se présinila

AiL A:r. 121

(levant les révoltés, au milieu de sa famille et de son état -major. Hommes et femmes , tous étaient maigres, pâles, effra\ ans comme de squelettes ; cette apparition eut plus d'effet sur les déportés que les plus véhémentes harangues. Ils >enaient de voir que leurs chefs avaient plus souffert c^u'eux encore , et ils se retirèrent silencieusement , de même que les officiers s'étaient montrés à eux.

Ils étaient calmés pour un jour , mais le lendemain , mais le jour d'après , qu'allait-on devenir ? La situation était épouvantable : c'est en vain qu^une vigie annonça, un jour, que l'on voyait une voile dans le lointain ; cette nouvelle avait été tant de fois donnée et reçue avec enthousiasme , que les officiers et les déportés n'y croyaient plus : les uns ou les autres , entraînés dans les bois par l'espoir de tuer quoique gibier, s'y égaraient, et plus d'un, en cherchant sa nourriture , devint celle des cannibales.

Page 1